Environnement

Comment réduire le trafic automobile et la pollution ?

À l’échelle des citoyens, des entreprises, des villes, des régions ou de la France, que faire pour limiter les embouteillages et la pollution associée ? Thursday, April 18, 2019

De Julie Lacaze
Un échangeur entre deux voies rapides, à Shanghai (24 millions d’habitants). Le pays compte 500 millions de citadins de plus depuis 1990, et près de 116 millions de voitures, ce qui reste peu par rapport aux pays européens.

253 millions de voitures en circulation pour 512,6 millions d’habitants : en matière de trafic automobile, l’Union européenne arrive en tête des mauvais élèves, et ce, largement devant les États-Unis et la Chine, qui comptabilisent respectivement 121 millions de véhicules pour 327,2 millions d’habitants et 116 millions pour 1,4 milliard.

Pourtant, l’impact sur le réchauffement climatique des véhicules thermiques, qui représentent la grande majorité du parc automobile, est aujourd’hui indéniable. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), en 2014, le secteur des transports (fluvial, maritime et routier) était responsable de plus d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre de l’Hexagone. Une proportion due à 80 % aux transports routiers, soit environ 26 % des émissions totales liées à la voiture individuelle. Dans ce contexte, les véhicules électriques sont-ils la solution ? Pas si sûr. Leurs batteries au lithium et leur dépendance au nucléaire impliquent des effets néfastes sur l’environnement. En outre, leur utilisation ne règle pas les autres problèmes liés au tout-automobile, comme le manque d’activité physique ou les inégalités d’accès aux transports.

Pour diminuer le trafic, un véritable changement doit donc s’opérer dans les mentalités. D’après l’Ademe, 60 % des Français seraient prêts à moins utiliser leur voiture. Comment peut-on les y inciter ? Marie Huyghe, chercheuse en urbanisme à l’université de Tours et spécialiste des questions de mobilité, propose plusieurs pistes de réflexion.


AU NIVEAU NATIONAL : UNE NOUVELLE LOI D’ORIENTATION SUR LA MOBILITÉ

Marie Huyghe : Début avril, le Sénat a adopté le projet de loi d’orientation des mobilités. Depuis la Loi d’orientation des transports intérieurs (Loti) de 1982, c’est l’un des premiers textes législatifs français à s’atteler à la question du transport au quotidien. Certes, cette loi aurait pu aller plus loin, mais elle apporte certaines avancées. Elle insiste notamment sur la nécessité de développer le covoiturage, et impose que tout le territoire soit soumis à des « autorités organisatrices de la mobilité » (AOM). Celles-ci sont chargées, entre autres, de collecter un « versement mobilité » auprès des entreprises, un prélèvement destiné à financer de nouvelles offres de mobilité, alternatives à l’automobile (services de transports en commun, actions en faveur du vélo, etc.). Les communautés d’agglomérations, communautés urbaines et métropoles étaient déjà soumises à une AOM, mais ce n’était pas le cas pour 77 % du territoire français. Grâce à la loi, les AOM officieront désormais dans toutes les communes du pays, y compris dans les zones les plus rurales.

 

AU NIVEAU RÉGIONAL : FAVORISER LE FERROVIAIRE

M. H. : La France dispose de 30 000 km de voies ferrées. Ce mode de transport, plus écologique que la voiture, présente également vingt-quatre fois moins de risques d’accidents que celle-ci. Il paraît donc nécessaire de développer l’offre de TER ou, a minima, de la maintenir, en préservant les petites gares, y compris les moins rentables. Cette mission incombe normalement aux régions.

Dans le cadre de la nouvelle loi, celles-ci deviennent aussi des chefs de file en matière de mobilité, en particulier dans les petites communes rurales. Elles devront ainsi proposer de nouvelles offres, mener des actions de sensibilisation ou de formation. Plus largement, elles doivent s’assurer de la bonne prise en compte des différents enjeux liés à la mobilité (sociaux, économiques et environnementaux) dans le cadre du développement de nouvelles infrastructures de transport (autoroutes, routes nationales, voies ferrées, etc.)

 

AU NIVEAU DES COMMUNES : SENSIBILISER LES RURAUX, POURSUIVRE LES EFFORTS DANS LES GRANDES VILLES

M. H. : La problématique diffère selon que l’on considère les communes rurales ou les grandes métropoles. Dans le premier cas, les habitants doivent prendre conscience de l’importance de modifier leur façon de se déplacer. En partenariat avec la Direction départementale des territoires de l’Allier, nous avons mené une expérimentation à Saint-Gérand-le-Puy, une commune rurale d’un millier d’habitants. Durant six mois, nous avons lancé plusieurs initiatives pour pousser les habitants à s’interroger sur leur mode de transport. Nous avons notamment organisé un grand challenge : des bidons ont été installés dans toute la commune, et les villageois devaient y insérer une bille quand ils s’étaient déplacés autrement qu’en voiture individuelle et non partagée – par exemple, quand ils se rendaient à pied à l’école plutôt qu’en voiture. En une semaine, 553 billes ont été collectées : ce résultat, très encourageant, montre bien que, si la voiture reste indispensable pour certains déplacements, il est tout à fait possible, dans d’autres cas, de se déplacer à pied, à vélo ou en covoiturage… Mais surtout d’y trouver du plaisir ! Les enfants se sont particulièrement investis dans le challenge, et réclament de pouvoir le poursuivre : nous espérons que leur enthousiasme fera des émules parmi les adultes de la commune.

Dans les grandes métropoles, en revanche, il s’agit de poursuivre les efforts entamés depuis plusieurs décennies autour du développement des transports en commun (tram, bus, métro) et de l’aménagement de pistes cyclables, de larges trottoirs et d’espaces végétalisés. Le but étant de rendre toujours plus agréables les déplacements à vélo et à pied. Pour dissuader les habitants d’utiliser leur voiture, les communes peuvent aussi restreindre les places de parking, jouer sur le tarif ou la durée du stationnement. Il faut aussi multiplier les zones de cohabitation entre différents usagers de la route, où les voitures ne sont plus prioritaires.

 

AU NIVEAU DES ENTREPRISES : INSTAURER DES FORFAITS ET DES PLANS DE MOBILITÉ

M. H. : La nouvelle loi sur la mobilité oblige les administrations à verser à leurs salariés un forfait mobilité, pouvant atteindre 200 euros par an. Dans les entreprises privées, elle leur permet d’instaurer, sans obligation, un forfait annuel s’élevant à 400 euros par personne. Celui-ci ne prend pas seulement en charge l’abonnement aux transports en commun. Il peut également couvrir des frais liés, par exemple, au covoiturage ou à l’entretien d’un vélo. Depuis le 1er janvier 2018, les entreprises de plus de 100 salariés travaillant sur un même site doivent également mettre en place un plan de mobilité (PDM). L’objectif : optimiser les déplacements générés par l’activité de l’entreprise, notamment réduire les impacts environnementaux des allées et venues domicile-travail des employés et améliorer l’accessibilité aux personnes peu mobiles. Les entreprises peuvent, par exemple, proposer aux salariés des tickets gratuits afin qu’ils découvrent les services de transports du territoire, aménager des infrastructures encourageant la pratique du vélo (douches, vestiaires, aires de stationnement appropriées, kits de sécurité) ou organiser des journées dites de « mobilité durable » pour sensibiliser les salariés et favoriser l’expérimentation de nouveaux modes de transport (trottinettes, vélos électriques, etc.).

 

AU NIVEAU INDIVIDUEL : CHANGER SON COMPORTEMENT

M. H. : Les collectivités territoriales, tout comme les entreprises, peuvent créer un contexte favorable, mais, finalement, beaucoup repose sur l’individu. Tout le monde ne pourra pas se passer de voiture. En revanche, réduire son utilisation est de l’ordre du possible : 50 % des trajets automobiles effectués font moins de 5 km (Ademe), une distance réalisable à pied ou à vélo. Il est également important de développer le covoiturage ou de s’interroger sur ses habitudes de consommation. Pour faire ses courses, par exemple, il est parfois possible de se déplacer moins loin, en optant pour des commerces de proximité plutôt que des zones industrielles éloignées. Enfin, la priorité est d’éduquer les enfants le plus tôt possible à la question de la mobilité, en leur apprenant, notamment, à se déplacer à pied ou à vélo en toute sécurité plutôt qu’en les accompagnant systématiquement partout en voiture [NDLR : un grand programme d'éducation à la pratique du vélo chez les plus jeunes vient d'ailleurs d'être lancé par le gouvernement]. Des collègues ont travaillé à Loos-en-Gohelle, une ancienne ville minière des Hauts-de-France, sur une expérience intéressante. Pour sensibiliser les conducteurs, ils ont élaboré, avec des enfants, de fausses amendes à poser sur les pare-brise des voitures mal garées — débordant, par exemple, sur les trottoirs — accompagnées de cette mention : « S’il vous plaît, utilisez les parkings, quitte à marcher un peu ! Les enfants vous disent : merci ! » En somme, chacun peut agir à son échelle.

 

En avril 2019, le magazine National Geographic propose un numéro spécial sur les villes de demain. 

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