Environnement

Nous consommons sans le savoir des milliers de microplastiques chaque année

Bien que présents en grande quantité dans l'air et les aliments courants, leurs effets sur notre santé restent encore incertains. Vendredi, 7 juin

De Sarah Gibbens

Les infimes fragments de plastique que les scientifiques appellent microplastiques sont partout. Ils peuplent le fond des océans, se mélangent aux grains de sable et sont portés par le vent. On les retrouve même sur un nouveau territoire : notre organisme.

En octobre dernier, des microplastiques ont été découverts dans les échantillons de matière fécale de huit participants à une étude pilote visant à évaluer le volume de plastique involontairement consommé par l'Homme.

À présent, une nouvelle étude publiée dans la revue Environmental Science and Technology annonce que l'Homme consommerait potentiellement entre 39 000 et 52 000 particules de microplastique par an. Si l'on ajoute à cela les estimations du nombre de microplastiques inhalés, on arrive à plus de 74 000 particules.

 

COMMENT CETTE ESTIMATION A-T-ELLE ÉTÉ ÉTABLIE ?

On appelle particule de microplastique tout morceau de plastique dont la taille ne dépasse pas les 5 mm, mais bon nombre d'entre eux sont bien plus petits et ne sont donc visibles qu'au microscope.

Les chercheurs se sont appuyés sur une étude antérieure portant sur les microplastiques contenus dans la bière, le sel, les fruits de mer, le sucre, l'alcool et le miel. Afin de calculer la fréquence à laquelle une personne consomme ces produits chaque année, les chercheurs se sont référés aux recommandations émises par le ministère de l'Agriculture des États-Unis.

À l'heure actuelle, les recherches existantes sur la teneur en microplastiques des aliments ne représentent que 15 % des calories consommées par un individu moyen.

L'équipe de chercheurs s'est également intéressée à la quantité de microplastiques contenue dans l'eau potable et l'air. Ils ont découvert que les personnes dont la consommation d'eau atteint le volume recommandé en ne buvant que de l'eau du robinet ingèrent 4 000 particules de plastique supplémentaires chaque année alors que ceux qui ne boivent que de l'eau en bouteille en ingèrent 90 000.

Auteur de l'étude, Kieran Cox s'attend à ce que ses résultats soient des sous-estimations et pense donc que l'Homme ingère bien plus de microplastiques que prévu.

« La plupart des aliments que nous avons pris en compte sont ceux que vous mangez crus. Nous n'avons pas considéré les nombreux emballages plastique, » précise Cox. « Je pense que l'on est dans une situation où les plastiques ajoutés sont bien plus nombreux que nous ne le pensons. »

Une étude parue en 2018 dans la revue Environmental Pollution avait conclu qu'il était plus probable pour l'Homme d'ingérer du plastique à travers la poussière de son environnement qu'en mangeant des crustacés.

 

QUELS EFFETS SUR NOTRE SANTÉ ?

Alors qu'advient-il du plastique une fois ingéré ? Est-ce qu'il s'introduit dans notre sang ? Est-ce qu'il se dissout dans nos intestins ? Ou est-ce qu'il ne fait que passer sans causer plus de mal ?

À ce jour, les scientifiques ne connaissent pas avec certitude la quantité de microplastiques tolérable par le corps humain ni les effets qu'ils peuvent avoir sur notre organisme. En 2017, une étude menée au King's College de Londres suggérait qu'avec le temps, les effets cumulés de l'ingestion de plastique pourraient se révéler toxiques. La toxicité varie selon le type de plastique. Certains d'entre eux intègrent dans leur fabrication des substances chimiques toxiques comme le chlore alors que d'autres absorbent des quantités infimes de produits chimiques comme le plomb présent dans l'environnement. Au fil du temps, l'accumulation de ces toxines pourrait nuire au système immunitaire.

Lorsque les chercheurs de l'université Johns-Hopkins se sont intéressés à l'impact de la consommation de fruits de mer contaminés par les microplastiques, ils ont également découvert que l'accumulation de plastique pouvait à terme endommager le système immunitaire et fragiliser l'équilibre intestinal.

Cox indique que la communauté scientifique se démène pour déterminer à quelle dose les microplastiques commencent à avoir des effets perceptibles sur la santé. Tout comme la pollution de l'air ou les matériaux de construction nocifs, les personnes les plus touchées par cette intolérance au plastique seront celles qui auront été le plus exposées et qui présentaient une certaine prédisposition.

Leah Bendell est écotoxicologue à l'université Simon Fraser au Canada. Selon elle, l'étude réalisée par Cox aborde de manière simpliste un sujet très complexe aux multiples variables, « mais la conclusion qui affirme que nous ingérons beaucoup de microplastiques est, je pense, valable. »

Elle précise qu'il ne faut pas oublier que les microplastiques se présentent sous des formes diverses et variées comme des fragments, pellets, billes, fibres et films. Leur fabrication fait intervenir toute une gamme de matériaux eux-même composés de centaines d'additifs chimiques. C'est pourquoi elle décrit les microplastiques comme ayant une « personnalité multiple ». Certains peuvent contenir des produits chimiques toxiques alors que d'autres sont potentiellement des vecteurs propices aux parasites et bactéries.

 

RÉGIME SANS PLASTIQUE ?

La consommation de microplastiques par l'Homme se fait via plusieurs canaux. Nous pouvons les ingérer en mangeant des fruits de mer, en respirant l'air qui nous entoure ou en consommant des aliments contenant des traces de leur emballage plastique.

C'est précisément pour cette raison qu'il est difficile de les éviter, indique Cox, « voire même impossible. »

Certaines habitudes comme boire de l'eau du robinet plutôt que de l'eau en bouteille peuvent réduire la quantité de microplastiques qu'une personne ingère, ajoute-t-il.

D'après les échantillons qu'ils ont analysés, les microfibres arrivaient en tête des types de plastique les plus répandus. Ils proviennent des textiles comme le nylon et le polyester. Généralement, ils se détachent des vêtements au lavage et pénètrent l'écosystème via les eaux usées évacuées par les machines à laver.

Les fragments de plastique comme ceux que l'on retrouve dans les sacs ou les pailles arrivaient en deuxième place.

Cox espère que ses recherches permettront d'éveiller les consciences sur le fait que la pollution plastique ne concerne pas que la vie marine.

« Nous ne nous sommes pas encore considérés comme des victimes potentielles de la pollution plastique, » conclut-il, « mais c'est pourtant le cas. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.