Environnement

Traverser les 20 plus grands glaciers de la planète pour rendre compte de la fonte des glaces

L'explorateur Børge Ousland est un homme de tous les records. Il nous parle aujourd'hui de son nouveau projet : rendre compte du rythme de fonte alarmant des 20 plus grands glaciers de la planète en les traversant avec Vincent Colliard.Monday, July 8, 2019

De Aaron Teasdale
L'explorateur polaire Børge Ousland parcourt actuellement les 20 plus grands glaciers du monde pour documenter les effets du changement climatique. Sur cette photo prise sur le glacier Stikine en Alaska, il lutte pour faire avancer son traîneau.

Depuis un quart de siècle, l'explorateur polaire Børge Ousland écrit l'histoire de l'Arctique. Ce Norvégien était le premier skieur à atteindre en solitaire et sans ravitaillement le pôle Nord en 1994 puis à traverser dans les mêmes conditions l'Antarctique en 1996. Avec l'explorateur Mike Horn, ils sont devenus en 2006 les premiers à atteindre le pôle Nord sans assistance au cours de la nuit polaire Arctique. En 2010, Ousland s'est lancé dans la circumnavigation du cercle arctique à bord d'un trimaran de dix mètres dans des eaux périlleuses parsemées d'icebergs ; un voyage qu'il aura accompli en trois mois au lieu des six ans qu'il prenait dans les années 1900. Son bateau était le premier non-brise-glace à emprunter le passage du Nord-Ouest.

C'est ce voyage rendu possible par l'importante fonte des glaces qui a inspiré à Børge Ousland son projet actuel : the Ice Legacy Project. Après avoir dressé la liste des vingt plus grandes calottes glaciaires, il s'est lancé dans une aventure visant à documenter les effets du réchauffement climatique. C'est une chose d'être au fait des chiffres, s'est-il dit, c'en est une autre de donner au grand public des images fortes du changement. Avec pour partenaire l'explorateur français Vincent Colliard, Ousland a prévu de traverser en ski sans assistance les vingt plus grands glaciers de la planète, tractant derrière-lui près de 70 kg de provisions à travers des paysages escarpés tout en prélevant des échantillons pour les scientifiques de l'université de l'Alaska à Anchorage. À ce jour, le binôme a déjà rayé de la liste neuf des vingt glaciers et compte bien clôturer le projet dans les dix prochaines années.

Nous avons discuté avec Børge Ousland, aujourd'hui âgé de 57 ans, de ce projet d'étude du recul mondial des glaciers, de ses dangereuses rencontres avec des ours polaires et de ses attentes vis-à-vis de l'impact de son projet sur le monde.

Børge Ousland et Vincent Colliard prennent la pose après avoir traversé le champ de glace de la chaîne de montagnes Saint-Élie, en Alaska, le plus grand des États-Unis et le deuxième plus vaste au monde. Les deux aventuriers espèrent que leur projet Ice Legacy permettra au grand public de saisir les enjeux de la fonte des glaces de façon plus concrète.

 

Pourquoi avez-vous lancé ce projet Ice Legacy ?

Ce que j'ai vu en Arctique m'a réellement effrayé d'un point de vue climatique. La glace de l'océan polaire est juste totalement différente aujourd'hui par rapport à mes débuts dans les années 1990. Je l'ai vu de mes propres yeux. C'est très difficile de retrouver la glace âgée de plusieurs années sur laquelle on skiait en 1990, quand je partais pour ma première expédition au pôle Nord.

Lorsque la glace fond, la mer se réchauffe car les eaux sombres absorbent l'énergie du soleil alors que la surface blanche de la glace la reflète. La température des océans augmente donc, ce qui fait fondre plus de glace. C'est une des raisons principales pour lesquelles les températures en Arctique augmentent deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Mais il n'y a pas que la banquise qui fond. Les grands glaciers fondent également aujourd'hui et nous verrons les effets dans un futur proche.

Si l'ensemble de la calotte glaciaire du Groenland fond, le niveau des mers augmentera de 6 à 7 mètres. Si l'intégralité de l'Antarctique fond, ce sera 60 mètres. Vous pouvez donc imaginer ce qui se passera pour la plupart des lieux habités par l'Homme à travers le monde si ces glaciers finissent par fondre.

 

Quel est votre objectif ultime ?

Nous ne sommes pas des scientifiques, notre rôle ici est donc d'être des témoins oculaires. Nous sommes les yeux sur place qui racontent l'histoire. Les scientifiques communiquent des chiffres bruts et des faits mais pour bien avoir le problème en tête, il faut des photos en plus de ces données. Je pense que beaucoup de personnes ont du mal avec les mesures en kilomètres carrés mais si on leur dit qu'aujourd'hui il est possible de faire le tour de l'Arctique en trois mois au lieu de six ans, c'est plus facile à visualiser. Nous voulons montrer ce qu'il se passe sur les grands glaciers de la planète afin que tout le monde puisse comprendre et avec un peu d'espoir, agir.

 

Parlez-nous de votre dernière aventure Ice Legacy…

Au printemps nous avons traversé à ski les calottes glaciaires de Barnes et Penny sur l'île de Baffin. Il y avait très, très peu de neige entre les calottes glaciaires et nos traîneaux se sont vraiment faits maltraiter sur la roche. C'est quelque chose de récurrent ces dernières années. Il y a de moins en moins de neige sur l'île de Baffin.

Pendant leur expédition en Alaska, les conditions météo étaient un défi de chaque instant et ils devaient parfois faire face à de soudaines chutes de neige de plusieurs dizaines de centimètres.

 

Était-il possible de skier entre les glaciers auparavant ?

Oui bien sûr. De nos jours, le printemps arrive un moins plutôt qu'il y a quelques décennies. Même les glaciers alpins du Haut-Arctique sont en train de fondre. Les recherches menées sur ces glaciers mettent au jour des plantes et des carcasses d'animaux qui n'avaient pas vu la lumière du jour depuis 20 000 ans car elles étaient recouvertes de glace. Si vous longez la lisière de glace à la fin de l'été lorsque la fonte est à son maximum, vous tombez sur des objets qui étaient gelés dans le temps. Ces glaces sont parmi les plus anciennes du Canada.

Nous avons échangé avec des Inuits qui nous ont indiqué que les calottes glaciaires sur lesquelles ils s'étaient établis ont tout simplement disparu. En 2013, nous avons traversé le champ de glace Sud de Patagonie en empruntant la même route que j'avais parcourue en 2003 et le paysage était totalement différent. Nous ne pouvions même pas reconnaître le sentier.

 

Quels sont les effets du changement climatique sur vos expéditions ?

Le risque est plus grand en raison de l'instabilité. Il y a beaucoup de rochers, surtout en Patagonie où le changement est très rapide et de nombreux éléments du relief risquent de se détacher. Il y a plus de crevasses, la glace se déplace. Les ponts de neige sont plus fragiles. Il faut être prudent et prendre plus de temps.

 

Quel a été le glacier le plus difficile à traverser pour l'instant ?

Stikine, le premier glacier que nous avons traversé en Alaska. C'était une expédition incroyablement difficile. C'est un petit glacier et on pensait que le voyage allait être bref mais il y avait des avalanches à flanc de montagne et vraiment beaucoup de crevasses. Nous avions prévu de la nourriture pour dix-sept jours et nous avons mangé le dernier repas à la toute fin du trajet. C'était vraiment très juste.

 

Comment ont évolué vos expéditions au pôle Nord en 25 ans ?

Au lieu d'utiliser des traîneaux [pour transporter l'équipement du campement, la nourriture, etc.], nous utilisons des kayaks ou un autre type de dispositif flottant afin de traverser à la rame les étendues d'eau que l'on retrouve très fréquemment aujourd'hui.

Vincent Colliard inscrit les coordonnées géographiques sur un échantillons de neige destiné à l'université de l'Alaska à Anchorage. Ces informations seront utilisées pour suivre les impacts du changement climatique sur les calottes glaciaires.

 

Comment faites-vous pour gérer la menace des ours polaires au cours de vos expéditions ?

Nous leur faisons peur. Lors de mon premier voyage au pôle Nord, j'avais un pistolet .44 Magnum dans un étui d'épaule sous mon anorak pour le garder au chaud. Aujourd'hui on utilise un spray au poivre. On transporte également un fusil donc cette option existe toujours et le bruit suffit généralement à les faire fuir. Autre outil également très efficace : les pistolets de détresse. Au campement, on installe un fil-piège qui déclenche un petit explosif, ce qui nous permet de dormir plus ou moins tranquillement. Si vous ne faites rien, les ours polaires vous mangeront. Si vous restez là à attendre, ils viendront et vous dégusteront, on ne peut pas leur en vouloir, ils sont affamés.

 

Avez-vous remarqué des changements dans le comportement des ours polaires ?

La terre François-Joseph n'a été découverte qu'en 1872 ou 1973 parce qu'il y avait tellement de glace qu'il n'était pas possible d'y accéder. Mais lorsqu'on y est allés en 2007, il n'y avait plus du tout de glace. Les ours polaires ont besoin de glace pour chasser les phoques. Ils étaient bloqués sur terre avec comme seul repas des oiseaux et des œufs. Ils étaient tellement plus agressifs que les autres ours polaires. Nous en avons peut-être croisé quarante pendant ce voyage et ils étaient tous vraiment dangereux.

Les deux explorateurs posent pour un autoportrait par une journée dégagée sur le glacier Stikine. Au cours de leurs expéditions sur les plus grands glaciers du monde, Ousland et Colliard ont constaté d'importants changements dans la glace par rapport à leurs précédentes aventures dans ces mêmes régions.

 

Qu'espérez-vous que le monde retienne de ce projet ?

C'est une petite goutte qui ouvrira les yeux du grand public et montrera au monde entier ce qu'il se passe réellement dans les glaciers. Il y a peut-être un milliard de personnes qui vivent en aval de l'Himalaya le long de grands fleuves en Inde, au Népal et au Bangladesh. Lorsque l'humidité ruissellera et que l'Himalaya ne pourra plus la retenir dans sa glace, il y aura des inondations. À la saison sèche, le climat sera si sec que ces milliards de personnes en ressentiront les conséquences. Le monde sera sens dessus dessous. Il faut absolument ouvrir les yeux. Ce sera pire que la Première et la Seconde guerre mondiale réunies.

 

Cette interview a subi quelques modifications dans un souci de longueur et de clarté. 
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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