Comment les protections hygiéniques sont devenues si polluantes

Un mélange de technologie et de pression sociale nous a poussés vers des produits sanitaires constellés de plastique. Existe-t-il une meilleure solution ?jeudi 12 septembre 2019

Les applicateurs de tampon sont presque toujours en plastique. Certaines entreprises fabriquent des tampons sans applicateur.
Les applicateurs de tampon sont presque toujours en plastique. Certaines entreprises fabriquent des tampons sans applicateur.
photographie de Hannah Whitaker, National Geographic
Cet article a été écrit en partenariat avec la National Geographic Society.

Le plastique fait partie intégrante de la vie moderne et les protections hygiéniques n'y font pas exception. Depuis le milieu du 20e siècle, de nombreux tampons et serviettes hygiéniques contiennent entre un peu et beaucoup de plastique dans leur conception de base - parfois pour des raisons qui "améliorent" leur efficacité, mais souvent pour des raisons plus futiles.

Déterminer la quantité de déchets plastiques provenant des protections hygiéniques est difficile, en partie parce qu'elles sont considérées comme des déchets médicaux et n’ont pas besoin d’être suivies, et également parce que très peu de recherches se sont intéressées à l'ampleur du phénomène. Mais les estimations approximatives de produits fabriqués sont vertigineuses : rien qu’en 2018, 5,8 milliards de tampons ont été achetés aux États-Unis et, au cours de sa vie, une femme utilise entre 5 et 15 000 serviettes et tampons, dont la grande majorité finira son voyage en tant que déchet plastique.

Éliminer le plastique des protections hygiéniques demandera bien plus qu'un changement de design, car les raisons pour lesquelles le plastique s’est immiscé si profondément dans leur conception relèvent d'un mélange de culture, de honte, de science, et plus encore.

 

LE PROBLÈME DU PLASTIQUE DANS LES RÈGLES

La plupart des femmes américaines auront leurs règles pendant environ 40 ans et saigneront environ cinq jours par mois, soit environ 2 400 jours au cours de leur vie, soit environ six ans et demi.

Tout ce liquide menstruel doit aller quelque part. Aux États-Unis et en Europe, il se retrouve en général dans un tampon ou sur une serviette, et après leur brève utilisation, ces produits se retrouvent généralement à la poubelle.

Les protections hygiéniques les plus courantes représentent une véritable merveille de plastique. Les tampons sont emballés dans du plastique, encapsulés dans des applicateurs en plastique, avec des ficelles en plastique pendant à leur extrémité, et la plupart d'entre eux incluent même une fine pellicule de plastique dans la partie absorbante. Les serviettes contiennent généralement encore plus de plastique, de la base étanche aux produits synthétiques qui absorbent le fluide jusque dans l’emballage.

Pour Ann Borowski, qui a étudié l'impact écologique des produits d'hygiène, les chiffres sont stupéfiants.

« Je ne veux pas fournir 40 ans de déchets à une décharge, simplement pour gérer quelque chose qui ne devrait même pas être considéré comme un problème », s'agace-t-elle. « Il s'agit de quelque chose sur lequel nous devrions avoir un peu plus de contrôle à notre époque. Je ne veux pas avoir cet impact sur la planète. »

 

UNE BRÈVE HISTOIRE DE LA GESTION DES RÈGLES

Dans la Grèce antique, les écrivains considéraient que le sang menstruel était quelque chose de foncièrement impur, un symbole de l'excès féminin, une « humeur » qui devait être expulsée du corps pour maintenir l'équilibre et la santé. Le sang lui-même était considéré comme malsain, voire toxique. Cette opinion publique a persisté pendant des siècles.

Au milieu des années 1800 aux États-Unis, la culture autour de la menstruation s'est muée en un constat beaucoup plus simple : le sang des règles était perçu comme un « mauvais sang », à la fois sale et honteux, raconte Chris Bobel, experte en menstruation à l'Université du Massachusetts, à Boston.

L'histoire du plastique : les tampons
L'histoire du plastique : les tampons

Mais les règles étaient une réalité inévitable qu'il fallait gérer. Avant le 20e siècle, les femmes américaines avaient recours au « bricolage » pour y faire face, transformant toutes sortes d'objets en tampon ou serviette hygiénique faits maison, explique l’historienne Susan Strasser. Cela comprenait des chutes de tissu, des bandes d'écorce molles ou tout autre matériau absorbant disponible. Mais l'aspect pratique laissait souvent à désirer. Ces protections improvisées étaient souvent volumineuses et lourdes, et devaient être lavées et séchées, ce qui signifiait qu'elles seraient exposées publiquement, une situation peu souhaitable dans une culture qui stigmatisait les menstruations.

En 1921, le premier paquet de Kotex a traversé un comptoir de pharmacie. Ainsi a commencé une nouvelle ère: celle du produit menstruel jetable.

Les Kotex étaient fabriqués à partir de Cellucotton, un matériau à base de plantes hyper absorbant, mis au point pendant la Première Guerre mondiale pour être utilisé comme bandage médical. Les infirmières ont commencé à réutiliser ce matériel pour fabriquer des coussinets menstruels, et la pratique est restée.

Certains femmes physiquement très actives, comme les danseuses et les athlètes par exemple, se sont tournées vers un autre produit novateur : le tampon. Les tampons des années 1930 ne différaient pas beaucoup de ceux actuellement vendus en pharmacie, généralement constitués d’un tampon de coton épais attaché à une ficelle.

Ce que tous ces nouveaux produits avaient en commun, c'était leur disponibilité. Les campagnes de marketing ont misé sur l’idée que ces nouvelles protections permettraient l'émergence de « femmes modernes, heureuses et efficaces », libérées de la tyrannie des anciennes techniques artisanales. Les produits jetables signifiaient également que les femmes devraient s'approvisionner tous les mois, ce qui les enfermait dans des décennies d'achats.

« Dès le début, les entreprises ont défendu l'idée selon laquelle le moyen le plus moderne était d'utiliser ces nouveaux produits jetables », explique Sharra Vostral, historienne à l'Université Purdue, dans l'Indiana.

L'attrait et l'omniprésence des produits jetables ont augmenté à mesure que davantage de femmes entraient sur le marché du travail. Les produits étaient à la fois pratiques - ils étaient facilement disponibles dans de nombreuses pharmacies - et discrets - les femmes n’auraient pas à se soucier de rapporter leurs vêtements sales du travail à la maison. Cela a également permis aux femmes d'être « approuvées », cachant leurs fonctions corporelles à ceux qui les entouraient, laissant le travail se poursuivre sans interruption.

« C'est devenu la norme », explique Bobel, « selon laquelle les femmes et les filles doivent toujours se plier aux normes et standards de leur lieu de travail, pour être hyper-efficaces à tout moment. Vous ne pouvez pas laisser votre corps vous ralentir, voilà le message. »

Lors d'une opération de nettoyage des plages dans le New Jersey en 2013, des volontaires ont ramassé des milliers d'applicateurs de tampons.
Lors d'une opération de nettoyage des plages dans le New Jersey en 2013, des volontaires ont ramassé des milliers d'applicateurs de tampons.
photographie de Image by Hannah Whitaker, National Geographic

Cela entraîna un tournant important sur ce marché. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les ventes de produits menstruels jetables avaient quintuplé aux États-Unis.

 

QUEL PLASTIQUE DANS UN TAMPON ?

Dans les années 1960, les chimistes ont activement développé des plastiques et autres alliages synthétiques sophistiqués. Les technologies ont tellement progressé que les fabricants se sont retrouvés à la recherche de nouveaux marchés dans lesquels ils pourraient intégrer leurs nouveaux matériaux.

L'un des marchés qu'ils ont découvert était celui des protections hygiéniques.

Les serviettes ont commencé à incorporer du polypropylène ou du polyéthylène mince, flexible et étanche aux fuites. Les progrès en terme de matières collantes ont permis de renforcer l'utilisation de plastiques flexibles, permettant aux serviettes d'être fixées directement aux sous-vêtements plutôt que d'être suspendues à un système de ceinture complexe et encombrant. À la fin des années 1970, les concepteurs ont compris qu’ils pouvaient créer des « ailettes » en plastique flexible qui se rabattraient sur les sous-vêtements pour maintenir la serviette en place. Les concepteurs ont trouvé un moyen de tisser des fibres de polyester minces dans la partie visqueuse de la serviette pour évacuer le fluide dans des cœurs absorbants, qui sont devenus de plus en plus minces à mesure que les matériaux superabsorbants se sont sophistiqués.

Selon Lara Freidenfelds, une historienne qui a interviewé des dizaines de femmes à propos de leur expérience de la menstruation pour son livre The Modern Period, toutes ces améliorations  semblent progressives, mais elles ont radicalement modifié l’expérience.

« Bande adhésives ou ailettes, cela peut avoir l'air d'une amélioration mineure du produit, mais en réalité, ça a été très important pour les femmes. Genre, wow, ça a changé ma vie », raconte-t-elle.

 

LES TAMPONS N'ONT PAS ÉCHAPPÉ AU PLASTIQUE NON PLUS

Au début du 20e siècle, de nombreux médecins, ainsi que des membres du public, étaient réticents à l'idée que les femmes - en particulier les jeunes filles - puissent entrer en contact avec leurs organes génitaux lors de l'insertion d'un tampon, explique Elizabeth Arveda Kissling, une experte des études de genre à l'université Eastern Washington University et autrice de Capitaliser sur la malédiction : le business des règles.

Peut-être, pensaient sûrement les inventeurs, que le tampon pourrait être inséré de manière plus « pudique » et hygiénique avec un applicateur.

Le premier brevet américain enregistré pour des tampons, qui date de 1929, incluait un dessin pour un tube applicateur télescopique en carton. D'autres ont suggéré de l'acier inoxydable ou même du verre. Dès les années 1970, les plastiques pouvaient être moulés en formes arrondies lisses, fines et flexibles, ce qui était parfait, ont estimé certains concepteurs, pour les applicateurs de tampons.

Mais il n'y a pas que l’applicateur qui est en plastique : de nombreux tampons incorporent des morceaux de plastique dans la partie absorbante elle-même. Une fine couche aide souvent à maintenir ensemble la partie en coton tassé. Dans certains cas, la ficelle est en polyester ou en polypropylène.

 

EMBALLAGE POUR VIE PRIVÉE

Vers le milieu du siècle, une concurrence féroce opposait les principaux acteurs du marché américain des protections hygiéniques, mais ils étaient à court d’innovations technologiques pour attirer les consommatrices. Pour se démarquer, les entreprises ont proposé de plus en plus de moyens d'offrir à leurs clientes des options discrètes d'achat, d'utilisation et d'élimination.

L'obsession de la discrétion n'avait rien de nouveau. Dans les années 1920 déjà, Johnson et Johnson imprimait des protège-slips sur ses publicités pour ses serviettes hygiéniques de marque « Modess ». Les femmes les découpaient et les remettaient discrètement au comptoir de la pharmacie, recevant en échange une boîte quasi-neutre.

Mais alors que la tendance se tournait vers des produits jetables et portables et que les produits eux-mêmes rapetissaient, le conditionnement s'est recentré sur des emballages individuels. Les femmes devaient pouvoir jeter leurs protections hygiéniques dans un sac et les garder propres, les transporter du bureau aux toilettes, puis des toilettes à la poubelle.

Cela impliquait un emballage plastique pour tout. En 2013, les projets d'emballages discrets ont atteint leur paroxysme lorsque Kotex a lancé un tampon doté d'une « enveloppe plus souple et plus silencieuse pour aider à garder le secret », conçu pour un déballage silencieux. Et l'évacuation ? Il existe également des plastiques pour cette partie du processus. Dans certaines toilettes publiques, de petits paquets de sacs en plastique parfumés sont posés sur les tablettes, prêts à enfermer et à dissimuler les produits hygiéniques usagés pendant le court trajet qui sépare les toilettes de la poubelle.

« La honte accompagne toujours la vente de protections hygiéniques », se désole Kissling.

 

LE FUTUR EST-IL EN PLASTIQUE ?

Les nouvelles versions de serviettes et de tampons emballés dans du plastique ont considérablement amélioré l'expérience de nombreuses femmes en ce qui concerne leurs règles. Mais ils ont également attiré des générations de femmes vers des produits centrés sur le plastique, qui perdureront pendant au moins 500 ans après la fin de leur courte utilité.

Mais ce n'est pas la seule option qui existe. En Europe, la plupart des tampons sont vendus sans applicateur. Aux États-Unis, l’intérêt pour les solutions alternatives est croissant : dans une enquête récente, près de 60 % des femmes interrogées envisageaient un produit réutilisable (environ 20 % en étaient déjà utilisatrices).

« C’est un bouleversement majeur dans la façon dont les femmes envisagent de gérer leurs règles », explique Susannah Enkema, chercheuse au Shelton Group qui a participé à l'étude.

L'une des alternatives les plus populaires est la serviette réutilisable, une version mieux conçue d'une solution très ancienne. D'autres ont adopté les coupes menstruelles, une autre technologie ancienne qui a récemment connu un regain de popularité. Certaines entreprises conçoivent des sous-vêtements qui absorbent directement le sang des règles et peuvent être lavés et utilisés encore et encore, tandis que d’autres femmes choisissent de saigner librement tout au long de leurs règles, rejetant ainsi la stigmatisation systématique liée aux preuves visibles de cette réalité biologique fondamentale.

Pour Bobel, il est essentiel de dissiper les préjugés entourant la menstruation pour progresser vers un avenir social et environnemental plus sain.

« Je ne dis pas que nous n'avons pas besoin de quelque chose pour saigner », dit-elle. « Et en même temps, je veux que nous reconnaissions que nous nous leurrons si nous pensons que promouvoir un produit va mettre fin à la stigmatisation. Ce n'est pas le cas. »

Le changement viendra, pense-t-elle, lorsque les mentalités changeront.

National Geographic s'est engagé à réduire la pollution de plastique à usage unique. En savoir plus sur nos activités à but non lucratif sur natgeo.org/plastics. Découvrez ce que vous pouvez faire pour réduire votre propre consommation de plastique à usage unique et engagez-vous.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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