Pourquoi une baleine a plus de valeur vivante que morte

Selon les économistes, les avantages offerts par les grandes baleines, comme la captation du carbone, constituent un puissant argument pour leur protection.jeudi 26 septembre 2019

Les plus grandes baleines au monde sont bien plus qu'une simple merveille de l'évolution. En séquestrant le carbone dans l'océan, elles peuvent aider l'humanité dans sa lutte contre le changement climatique, un service écosystémique qui pourrait se chiffrer à plusieurs millions de dollars par baleines selon une nouvelle analyse réalisée par les économistes du Fond monétaire international (FMI).

La protection de ces colosses du monde animal est souvent perçue comme un acte de charité accompli au nom de la nature par les gouvernements et les activistes. Une équipe d'économistes dirigée par Ralph Chami, directeur adjoint de l'Institut pour le développement des capacités du FMI, a voulu changer notre façon de percevoir les baleines en quantifiant pécuniairement les avantages qu'elles présentaient. Leur nouvelle analyse, une première du genre, fait l'objet d'un article détaillé sur le site de la revue du FMI Finance & Development.

Pour le moment, cette analyse n'a pas été publiée dans une revue évaluée par des pairs et il existe encore d'importantes lacunes scientifiques en ce qui concerne la quantité de carbone qu'une baleine peut réellement séquestrer. Cela étant dit, d'après les recherches menées jusqu'à présent, il est clair pour les économistes que la protection des baleines générera de substantiels dividendes pour la planète.

Ralph Chami espère que cette découverte « déclenchera une conversation avec les décideurs politiques insensibles au fait de protéger ces animaux pour leur simple bien-être. »

« Nous devons nous mettre d'accord sur un point : les baleines sont un bien public international, » déclare-t-il.

UN PUITS DE CARBONE NATUREL

Les grandes baleines, y compris les cétacés à fanons et les grands cachalots, contribuent à la séquestration du carbone de différentes façons. Elles le stockent dans leur corps riche en graisse et en protéine jusqu'à en accumuler des tonnes par spécimen, comme le ferait un immense arbre nageur. Lorsqu'une baleine meurt et s'enfonce dans les profondeurs de l'océan, elle emporte avec elle son stock de carbone alors soustrait du cycle atmosphérique pendant des centaines de milliers d'années, la définition même d'un puits de carbone.

Une étude parue en 2010 estime que huit types de cétacés à fanons dont les baleines bleues, les baleines à bosses et les baleines de Minke emprisonneraient conjointement près de 30 000 tonnes de carbone chaque année à mesure qu'elles s'échouent sur le plancher océanique. Si les populations de grandes baleines retrouvaient leur taille antérieure à la pêche commerciale, les auteurs estiment que la capacité de ce puits de carbone augmenterait de 160 000 tonnes par an.

Vivantes, les baleines pourraient même jouer un rôle encore plus grand dans la séquestration du carbone grâce à leurs énormes excréments. Les grandes baleines se nourrissent d'organismes marins comme le plancton ou le krill qu'elles engloutissent sous la surface avant de remonter pour respirer et faire leurs besoins ; une activité qui libère dans l'eau de gigantesques panaches de nutriments contenant notamment du nitrogène, du phosphore et du fer. De tels marées d'excréments stimulent la croissance du phytoplancton et des algues marines qui à leur tour absorbent le carbone de l'atmosphère par photosynthèse.

Lorsque les phytoplanctons meurent, la majorité de leur carbone est recyclée en surface mais certains d'entre eux finissent inévitablement par couler, emportant là encore du carbone séquestré au plus profond de l'océan. Une autre étude menée en 2010 a montré que 12 000 grands cachalots évoluant dans les eaux de l'océan Austral retiraient chaque année 200 000 tonnes de carbone de l'atmosphère en stimulant la croissance et la mort du phytoplancton à travers leurs défécations riches en fer.

Selon Joe Roman, expert en la matière et biologiste de la conservation à l'université du Vermont, nous ne savons pas à l'heure actuelle dans quelle mesure les excréments de baleines favorisent le développement du phytoplancton sur la planète. C'est pour cette raison que les économistes ont suivi une démarche que Chami qualifie de « si, alors », en se demandant quelle quantité de carbone pouvait être hypothétiquement séquestrée si la population mondiale de baleines augmentait la quantité mondiale de phytoplancton d'environ 1 %. À cette hypothèse, ils ont ajouté une estimation tirée d'articles scientifiques qui évaluait le volume moyen de carbone séquestré par une baleine à sa mort à environ 33 tonnes par carcasse.

Après s'être enquis de la valeur actuelle du dioxyde de carbone sur le marché, les économistes ont calculé la valeur monétaire totale de séquestration réalisée par ce mammifère marin et l'ont ajoutée aux autres avantages économiques offerts par les grandes baleines comme l'écotourisme.

Au total, Chami et ses collègues ont estimé que la vie de chacun de ces bons gros géants pesait environ 2 millions de dollars (1,82 million d'euros). L'intégralité de la population mondiale de grandes baleines ? Potentiellement 1 billion de dollars d'actifs pour l'humanité.

UN MIRACLE ? NON, MAIS UN NOUVEL ÉTAT D'ESPRIT

Actuellement, les océans de la planète sont peuplés d'environ 1,3 million de grandes baleines. Si nous parvenions à rétablir le nombre de baleines qu'il y avait avant leur chasse, entre 4 et 5 millions selon les estimations, les économistes ont calculé que les baleines séquestreraient 1,7 milliard de tonnes de dioxyde de carbone chaque année, soit plus de cinq fois le volume de CO2 émis par la France.

Cela ne représente toutefois qu'une fraction des 40 milliards de tonnes de CO2 dégagées par l'humanité en une année. Et même avec des efforts intensifs de conservation à échelle mondiale, les baleines pourraient mettre plusieurs décennies avant de retrouver leur forme d'antan, et ce, en supposant que cela soit réalisable malgré les dégâts que nous avons infligés aux océans.

« Notre but n'est pas d'exagérer les mérites de ce concept, » déclarait Steven Lutz, responsable du programme Blue Carbon de la fondation norvégienne GRID-Arendal qui travaille avec le Programme des Nations unies pour l'environnement. « Ce n'est pas comme si le fait de sauver les baleines allait sauver le climat. »

Pour Lutz, les chiffres exacts présentés dans la nouvelle analyse sont moins importants que le cadre qu'elle introduit pour reconsidérer les animaux sauvages sous l'angle de la valeur qu'ils génèrent vivants. Il aimerait voir la même approche appliquée à des écosystèmes marins riche en carbone comme les herbiers marins et les autres groupes d'organismes marins, comme les poissons.

« La contribution carbone des baleines pourrait n'être que la partie visible de l'iceberg en ce qui concerne le carbone marin, » ajoute-t-il.

Peut-être même que cette approche financière pourrait être étendue aux animaux terrestres. Par exemple, une étude récente publiée dans Nature Geoscience estimait que les éléphants vivant dans les forêts pluviales du bassin du Congo aidaient leur environnement forestier à séquestrer des milliards de tonnes de carbone.

Chercheur au Laboratoire des sciences du climat et l'environnement et auteur principal de cette étude, Fabio Berzaghi affirme que l'analyse réalisée par le FMI soulève un point « extrêmement important » à propos des grands animaux : leurs services écosystémiques « profitent à tout le monde. »

« Je pense que c'est un très bon point de départ de reconnaître qu'elles fournissent un service et que ce service a de la valeur, » conclut Berzaghi. « Potentiellement, beaucoup d'argent. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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