Journée de la terre 2070 : les jeunes en lutte pour l'avenir

Face au chaos du dérèglement climatique, des jeunes agissent. Et ils exigent davantage de leurs aînés.

De Laura Parker, National Geographic
Photographie De Victoria Will, Tom Jamieson, Kari Medig
Publication 1 avr. 2020 à 16:57 CEST
Severn Cullis-Suzuki. Par la parole, l’écrit et l’image, elle promeut un retour à des valeurs qui ...

Severn Cullis-Suzuki. Par la parole, l’écrit et l’image, elle promeut un retour à des valeurs qui protégeront la Terre.

Photographie de Kari Medig

Avant Greta, il y a eu Severn. Dans la longue croisade des jeunes pour convaincre les adultes de prendre des mesures significatives contre le changement climatique, la Suédoise Greta Thunberg est la dernière en date à sonner l’alarme. Severn Cullis-Suzuki, fille d’un scientifique de l’environnement canadien, a été la première.

En 1992, à 12 ans, Severn s’est rendue à Rio de Janeiro avec trois autres jeunes militants pour la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement. L’étude du réchauffement planétaire commençait à peine à trouver un écho. Quatre ans plus tôt, les Nations unies avaient créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Et les dirigeants mondiaux n’avaient pas l’habitude d’entendre des enfants les sermonner.

Severn est devenue « la fille qui a fait taire le monde pendant six minutes ». Elle a ouvert la voie à de jeunes militants qui allaient s’exprimer sur un désastre imminent avec une lucidité toute enfantine. « Vous devez changer vos habitudes, avait déclaré Severn aux délégués. Perdre mon avenir, ce n’est pas perdre une élection ou quelques points en bourse. »

En septembre 2019, quand Greta a tancé les dirigeants, lors du sommet Action Climat des Nations unies, à New York, les similitudes étaient frappantes. Il serait tentant d’en déduire que rien n’a été entrepris depuis 1992 pour écarter le péril qui menace l’existence même de l’humanité.

Pourtant, les changements susceptibles de déclencher enfin une action rapide abondent. Le nombre croissant et l’intensité de catastrophes que l’on n’observait pas il y a trois décennies focalisent l’attention du monde sur ce qui est en jeu. Et les jeunes, par la force de leur nombre et le pouvoir organisationnel des médias sociaux, sont bien placés pour agir. La planète compte plus de 3 milliards de moins de 25 ans, soit 40 % de la population mondiale.

Les revendications se sont aussi élargies, formant un mouvement qui brasse tant de causes sociales (y compris la justice raciale et le contrôle des armes) que l’on peut comparer cette effervescence au bouillonnement militant qui agitait de nombreux pays à la fin des années 1960.

 

Delaney Reynolds a 20 ans et mesure 1,57 m. Quand elle aura 60 ans, dit-elle dans ses conférences, le niveau de la mer en Floride, où elle vit, lui arrivera à la taille. Et, à 100 ans, elle aura la tête sous l'eau – C’est un argument que « les enfants retiennent ».

Photographie de Victoria Will

Des millions d’enfants ont grandi en voyant la banquise fondre et les températures grimper. L’immobilisme des gouvernements les écoeure. Delaney Reynolds, 20 ans, vit en Floride, l’un des États américains les plus vulnérables au changement climatique. L’inaction politique est pour elle une frustration croissante : « Trop d’adultes au pouvoir se focalisent sur l’argent et le profit. Nous les remplacerons dès que possible. »

Aujourd’hui étudiante à l’université de Miami, Reynolds a créé le Sink or Swim Project (« Projet coule ou nage ») et s’est lancée dans l’information sur les risques d’élévation de la mer, en donnant des conférences partout où les Floridiens veulent bien l’écouter. « Ce qui est incroyable, dit-elle, c’est que les enfants en maternelle captent que c’est un problème, et pas les politiciens. »

Felix Finkbeiner, un militant allemand de 22 ans, est un autre vétéran du mouvement des jeunes sur le changement climatique. Il avait 9 ans et un ours blanc en peluche quand des clichés d’ours affamés sur une banquise arctique en voie de disparition l’ont poussé à s’engager. Finkbeiner voulait aider. Il a planté un premier arbre dans son école. Aujourd’hui, il prépare un doctorat en écologie climatique tout en dirigeant l’ONG qu’il a fondée en 2007. Plant-for-the-Planet a planté 8 millions d’arbres dans 73 pays, et participe à un projet mondial pour atteindre les 1 000 milliards. « Il n’y a aucune raison que ce mouvement ait dû attendre aussi longtemps ou ne soit qu’un truc de jeunes, estime Finkbeiner. Ce qui se passe est phénoménal. Ça pourrait être le moment charnière que nous attendions. »

L’automne dernier, Felix Finkbeiner a rencontré et partagé des tuyaux avec Lesein Mutunkei, un joueur de football de 15 ans, qui habite Nairobi. Celui-ci a décidé de contribuer à la reforestation du Kenya en plantant un arbre à chaque fois qu’il marque un but. Lesein Mutunkei a  élargi son projet et impliqué d’autres jeunes également désireux de fêter leur réussite en plantant des arbres. « Si tu es bon en musique et que tu as atteint un certain niveau, tu peux planter un arbre, détaille-t-il. Si tu obtiens un A dans une matière, tu peux aussi planter un arbre. »

L’une des initiatives les plus importantes se déroule devant des tribunaux, partout dans le monde, de la Norvège au Pakistan. Des jeunes lancent des procédures pour obtenir la protection du climat. Aux États-Unis, vingt et un jeunes attaquent le gouvernement fédéral pour son rôle dans la création d’un « système climatique dangereux ». L’affaire est en cours.

La récente vague de protestations au sujet du climat a démarré en Europe. En Allemagne, de jeunes militants ont lancé des grèves de l’école. Elles ont attiré peu de monde et d’attention. Mais elles ont permis d’asseoir les fondations du mouvement déclenché par la grève de l’école lancée en solitaire par Greta Thunberg en août 2018 – et qui, depuis, a déferlé sur le monde.

En septembre 2019, aux Nations unies, à New York, le monde n’avait d’yeux que pour la jeune activiste, aujourd’hui âgée de 17 ans. Son thème de prédilection: la science.

Photographie de Tom Jamieson

Inconnue lorsqu’elle a entamé son sit-in devant le Parlement suédois, l’adolescente de 17 ans est devenue la figure de proue d’un mouvement mondial marqué par des grèves de l’école dans la plupart des pays et dans plus de 7 000 grandes et petites villes. En arrivant à New York, après voir traversé l’Atlantique sur un voilier sans émission de carbone, Greta Thunberg avait acquis le genre de célébrité généralement réservée aux stars du rock.

Thunberg est franche et directe, en partie peut-être à cause de son syndrome d’Asperger. Elle ne pratique pas les circonvolutions verbales si fréquentes en politique. Devant le Congrès des États-Unis, elle a présenté une série de rapports climatiques des Nations unies, et non pas des observations préparées à l’avance. « Je ne vous demande pas de m’écouter, a-t-elle dit. Je vous demande d’écouter les scientifiques. »

Avocate spécialisée dans la défense des droits de l’homme et professeure invitée à la faculté de droit de l’université Rutgers (New Jersey), Elizabeth Wilson a observé les jeunes militants qui prenaient leurs marques. « Je trouve extraordinaire, alors que nous sommes convaincus de vivre à l’ère de la post-vérité, que ces gosses annoncent : “Nous croyons aux faits. Nous croyons en la science. Ce que vous nous racontez n’est pas une autre vision de la réalité, c’est un mensonge.” C’est stupéfiant. »

Il serait facile d’oublier que, malgré leur savoir-faire médiatique et leurs talents tactiques d’organisateurs, nombre de militants environnementaux ne sont que des enfants. Beaucoup luttent contre l’anxiété et la dépression. Leur attention est rivée sur des rapports alarmants.

Une analyse des Nations unies de 2018 conclut que les émissions carbone devront être divisées par deux d’ici à 2030 pour contenir le réchauffement planétaire à 1,5 °C. Les recherches de l’Organisation météorologique mondiale et de la revue Nature, publiées fin 2019, annoncent que l’élévation des températures au-delà de ce seuil entraînera des ouragans, des inondations, des sécheresses et des incendies plus sévères, mais aussi des désastres agricoles qui pourraient réduire les réserves alimentaires mondiales.

« Il n’est pas rare d’entendre des jeunes dire qu’ils ne veulent pas avoir d’enfant à cause du chaos dans lequel le monde va sombrer, pointe Lise Van Susteren, une psychiatre qui étudie leurs réactions face au changement climatique. C’est une époque bien incertaine pour des enfants. Ils ont des yeux pour voir, et ils voient des incendies. Ils voient des tempêtes. Ils ne sont pas stupides et ils sont en colère. » Alexandria Villaseñor, 14 ans, sèche ses cours chaque vendredi depuis décembre 2018 pour manifester devant le siège des Nations unies, à New York. Jamie Margolin, 18 ans, a créé le mouvement Zero Hour. Toutes deux ont décrit leurs peurs de l’avenir lors d’un symposium dans les bureaux de Twitter, à Washington, à l’automne 2019.

Villaseñor a dit s’inquiéter que, lorsqu’elle serait en âge d’élire des dirigeants agissant sur le changement climatique, il sera trop tard. Et Margolin, qui vit à Seattle, a témoigné de ses accès de désespoir qui l’obligent à s’aliter : « L’angoisse climatique est réelle pour moi. »

Né à Abu Dhabi et d'origine indienne, Basu, 19 ans, vit maintenant au Canada. Jeune exploratrice National Geographic, elle a fondé la Green Hope Foundation pour donner la parole aux jeunes. Elle a aidé des enfants à replanter des mangroves dans les Sundarbans déboisés du golfe du Bengale et a planté des arbres dans un camp de réfugiés au Bangladesh. Son optimisme se reflète dans le nom qu'elle a choisi pour sa fondation.

Photographie de REBECCA HALE, NATIONAL GEOGRAPHIC MAGAZINE

Le mouvement sera-t-il couronné de succès ? Ce n’est pas ce que suggère l’histoire. Les mouvements sociaux menés contre des méchants identifiables, comme les dictateurs, ont souvent réussi. Mais il est plus difficile de contraindre des sociétés à opérer des changements structurels qui peuvent prendre des décennies. La réinvention du système énergétique mondial est quasiment un travail de Sisyphe.

« Les caractéristiques d’un mouvement qui va réussir le renforcent et le transforment en politique publique, explique Kathleen Rogers, présidente de l’Earth Day Network, qui coordonne la Journée de la Terre. Si vous ne le muez pas en pouvoir politique, il meurt. »

Les militants ont fait bougé le paysage politique plus aisément en Europe qu’aux États-Unis. « En Allemagne, il y a un changement fondamental de politique et d’échelle, dit Finkbeiner. Tous les politiciens allemands savent qu’on ne peut plus gagner d’élection sans une politique verte. » Severn Cullis-Suzuki a aujourd’hui 40 ans et elle ne craint pas de voir la mobilisation pour le climat s’essouffler : « Ce qui me frappe maintenant, c’est combien ce moment précis ressemble à celui où nous étions en 1992. Rio fut un succès.

Nous avons fait signer tous les dirigeants. Nous revenons au même moment. La conscience s’est levée. Il nous reste maintenant à traduire tout cela en une révolution, rien de moins. »

Après l’obtention d’un diplôme en écologie, Cullis-Suzuki s’est installée avec son mari et ses deux enfants dans les îles Haida Gwaii, au large de la Colombie-Britannique (Canada). Elle prépare un doctorat en anthropologie linguistique et étudie le langage et la culture des Haidas, un peuple autochtone qui a vécu pendant plus de 10 000 ans en sachant gérer son environnement. Elle fait silence. Doit-elle en dire plus ?

Article publié dans le numéro 247 du magazine National Geographic

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