À quoi la vie sur Terre ressemblera-t-elle dans 50 ans ?

Sur la piste d'idées nouvelles, une traversée des États-Unis en voiture électrique nous montre la voie d'un avenir durable.

Photographie De David Guttenfelder
Dressées tels des totems sur l’aire de camping-cars de Cadillac Ranch, à Amarillo (Texas), ces voitures symbolisent un siècle de culte de l’automobile. Mais, avec plus ...

Dressées tels des totems sur l’aire de camping-cars de Cadillac Ranch, à Amarillo (Texas), ces voitures symbolisent un siècle de culte de l’automobile. Mais, avec plus de 1 milliard de véhicules qui alimentent le changement climatique, le moteur à combustion doit rendre des comptes.

Photographie de David Guttenfelder

Pour tous ceux qui se demandent à quoi la vie sur Terre ressemblera en 2070, nous vivons un  moment crucial et déroutant. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) déclare que nous devons réduire à zéro les émissions de gaz à effet de serre dans les cinquante prochaines années si nous voulons prévenir une catastrophe climatique.

Pourtant, le monde produit toujours plus de combustibles fossiles. Alors que les États-Unis sont déjà le premier producteur mondial, les compagnies pétrolières et gazières américaines prévoient d’accroître leur développement de 30 % d’ici à 2030. Le président Donald Trump a fait sortir le pays de l’accord de Paris sur le climat, qui vise à sevrer la planète des énergies fossiles.

Dans le même temps, nous assistons aussi à une révolution verte. À l’échelle mondiale, dans les cinq prochaines années, les énergies renouvelables devraient augmenter autant que la capacité de production électrique des États-Unis.

Dans tout le pays, des villes et des États promettent de changer. Cette année, la Californie a commencé à exiger des panneaux solaires sur les nouvelles constructions. Santa Monica et d’autres villes prennent des mesures similaires. Los Angeles veut installer 28000  bornes de recharge pour véhicules électriques en huit ans, et Santa Monica vise les 300 avant fin 2020.»

Le photographe David Guttenfelder et moi prévoyons de parcourir environ 7000 km dans diverses voitures électriques. Nous quittons Santa Monica en direction de la côte Est avec une question pressante : pouvons-nous nous passer des combustibles fossiles assez vite pour que 2070 soit encore vivable?

Au nord de Los Angeles, dans le comté de Kern, on continue de pomper le pétrole dans de grands champs pétrolifères. Mais, à l’est, une fois Bakersfield, la capitale locale du pétrole, passée et les monts Tehachapi franchis, un avenir plus propre scintille dans la chaleur. Au volant d’une Hyundai Kona de location, nous entrons dans la localité de Mojave, dans le désert. Nous nous garons sur le parking d’un magasin. De l’autre côté des voies ferrées rouillées, des éoliennes surplombent des champs de panneaux solaires, concentrant ce qui est peut-être la plus grande source d’énergies renouvelables du pays.

Une pompe dite « à tête de cheval» se balance près de Lubbock (Texas). En 2019, la fracturation hydraulique profonde du schiste a permis au Bassin permien d’extraire plus d’un tiers du brut américain. En septembre 2019, les États-Unis ont été exportateurs nets de pétrole brut pour la première fois depuis 1973.

Photographie de David Guttenfelder

Ben New, vice-président de la construction pour 8minute Solar Energy (car la lumière du Soleil met huit minutes pour atteindre la Terre), nous conduit jusqu’à un ensemble de modules photovoltaïques de 2000 m2 qui produit 60 MW d’électricité. Une quantité suffisante pour alimenter 25000 foyers californiens. Physique sec et barbe poivre et sel, Ben New s’exprime avec précipitation. Selon lui, «il y a vingt ans, un panneau solaire était si cher que personne n’aurait pu penser qu’un tel projet verrait le jour ».

Aujourd’hui, le solaire est une bonne affaire. Le prix des modules photovoltaïques a chuté de 99 % depuis les années 1970. Une baisse due en grande partie aux politiques publiques et à la recherche, en Allemagne comme au Japon, en Chine et aux États-Unis. Poussés par les gouvernements, les fournisseurs ont développé les énergies renouvelables, et la demande a explosé. La production a gagné en efficacité. Les prix ont chuté. Implanter un watt de solaire coûte à Ben New un cinquième du prix pratiqué dix ans auparavant, et prend deux fois moins de place.

Il a fallu quarante ans pour que les États-Unis atteignent en 2016 le million de systèmes à énergie solaire, allant des toits de maisons aux parcs solaires industriels. Mais il n’a fallu que trois ans, de 2016 à 2019, pour installer le second million. D’ici à 2023, ce nombre devrait à nouveau doubler. Les États-Unis produisent maintenant assez d’énergie solaire pour alimenter 13 millions de foyers. La taille des projets augmente. La société de Ben New a annoncé un accord pour 400 MW supplémentaires, avec une capacité de stockage de 300 MW. Avec d’autres projets de 8minute, ils fourniront de l’énergie propre à un million d’habitants de Los Angeles.

Mais, aussi impressionnants soient-ils, ces chiffres sont loin de suffire. Actuellement, moins de 2 % de l’électricité américaine provient du soleil, et quelque 7 % du vent. Des chiffres conformes à la moyenne mondiale. Selon un rapport récent des Nations unies, pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, il faudrait réduire les émissions planétaires de 7,6 % par an au cours de la prochaine décennie. Or, en 2019, elles ont encore augmenté. Pour que les énergies renouvelables comblent l’écart, dit le rapport, elles devraient croître six fois plus vite.

L’énergie solaire pourrait-elle se développer au rythme voulu avec les encouragements appropriés ? Des experts ont déjà sous-estimé son potentiel par le passé. Ainsi, en 2008, David Keith, professeur à Harvard, prédisait qu’il était peu probable que le solaire à 30 cents (0,27 euro) le watt voie le jour avant 2030. Or il atteindra ce prix dès cette année. « Nous nous sommes complètement trompés, a reconnu Keith récemment. Le solaire bon marché est devenu une réalité. C’est stupéfiant. »

Dans la soirée, nous nous rendons au Mojave Air and Space Port, une base spatiale qui a installé des bornes pour véhicules électriques. Nous branchons notre Hyundai Kona, et un message apparaît sur le tableau de bord : la recharge prendra près de six heures. Nous laissons la voiture pour la nuit et devons marcher près de 2 km jusqu’au motel le plus proche, le front baissé pour nous protéger de la forte brise.

Aujourd’hui, traverser les États-Unis en voiture électrique demande de ne pas être trop exigeant. Une recharge complète peut prendre entre une et vingt-quatre heures, selon la batterie et le chargeur. À part les quelque 750 sites de recharge rapide de Tesla, peu d’endroits offrent un service équivalent, alors qu’il existe près de 150000 stations-service pour l’essence. Mais la plupart des véhicules électriques peuvent se recharger de nuit, chez soi. Tesla, qui dispose du réseau de recharge rapide le plus important du pays, possède aussi quelque 3800 bornes.

Pousser les voitures et les camions vers une alimentation électrique est un élément essentiel de la stratégie pour que les États-Unis et le reste du monde renoncent aux combustibles fossiles. Cela augmentera considérablement la demande d’électricité dans les prochaines décennies. Avant, le marché aurait réagi en construisant davantage de centrales à charbon, mais plus maintenant. Ainsi, le nouveau projet de centrale photovoltaïque de l’entreprise 8minute Solar Energy fournira de l’énergie à Los Angeles pour moins de 2 cents (0,018 euros) le kWh, soit bien moins cher que le charbon.

En quarante-cinq ans d’activité, elle a produit de quoi alimenter 2 millions de foyers en électricité par an. Concurrencée par le gaz et les énergies renouvelables bon marché, elle est aujourd’hui condamnée. Sa fermeture, survenue en novembre 2019, a entraîné la suppression de centaines d’emplois, presque tous occupés par des Amérindiens. Comme les tribus navajo et hopi ne possédaient pas la centrale, elles ont reçu des millions de dollars en redevances et loyers. Des revenus qu’il sera difficile de remplacer. Un mal pour un bien, car la centrale rejetait au moins 14 t de CO2 par an. Tout ça pour produire une énergie qui était en grande partie envoyée ailleurs. De quoi exaspérer certains Navajos. « Ici, observe Benally, de nombreuses personnes n’ont toujours pas l’électricité. »

La fermeture de la centrale à charbon s’inscrit dans une tendance qui semble inévitable. Plus de 500 centrales à charbon nord-américaines ont fermé depuis 2010, et des dizaines d’autres fermetures sont programmées. En 2019, la consommation de charbon des États-Unis a atteint son plus bas niveau depuis quarante ans. En avril 2019, pour la première fois, les énergies renouvelables ont produit plus d’électricité que le charbon. La Chine et l’Inde construisent encore ce type de centrale, mais, là encore, des signes de changement se manifestent. Un grand nombre de centrales chinoises ne fonctionnent plus que sporadiquement. En 2018, l’Inde a davantage investi dans les énergies renouvelables que dans le charbon.

Au sud-est de Lubbock, nous observons un camion à plateau qui transporte une pièce d’éolienne. Comme nous, il vient de traverser les plaines du Texas pour atteindre Sage Draw, où un projet éolien de 166 km2 voit le jour. Nous enfilons un casque de chantier et pataugeons dans une fosse où un treillis de barres d’armature renforcera bientôt une des 120 éoliennes du site qui produira au total 338 MW.

Des ouvriers s’activent autour de pales d’éoliennes usinées par TPI Composites, à Newton, dans l’Iowa. L’énergie renouvelable a redynamisé la ville depuis la fermeture de l’usine Maytag en 2007. Les anciens bâtiments de la marque d’électroménager abritent des sites de production de carrosseries de bus électriques ou de mâts d’éoliennes.

Photographie de David Guttenfelder

Le Texas, État synonyme de pétrole s’il en est, produit maintenant plus d’énergie éolienne que les autres pays du monde, derrière quatre nations, à savoir la Chine, l’Allemagne, l’Inde et… les États-Unis. Le Parlement local a ordonné aux fournisseurs de dépenser des milliards de dollars pour moderniser le réseau électrique public. Des milliers de kilomètres de nouvelles lignes relient les parcs éoliens de l’ouest du Texas, territoire particulièrement venteux, aux villes de l’est de l’État comme Dallas, facilitant ainsi la vente de l’électricité au  sein même de l’État. Les résultats ont été spectaculaires. Dès 2017, le Lone Star State (« l’État de l’étoile solitaire ») produisait un quart de l’électricité éolienne du pays.

En même temps, toutefois, le Bassin permien, situé dans l’ouest du Texas et au Nouveau-Mexique, devenait l’un des plus grands projets pétroliers du monde, grâce aux progrès des techniques de fracturation hydraulique. Le Texas extrait désormais plus de deux fois ce que l’Alaska produisait à son apogée, en 1988. Selon le cabinet d’expertise norvégien Rystad Energy, l’excès de gaz naturel que les compagnies brûlent ou évacuent, par manque de gazoducs pour pouvoir le vendre, dépasse à lui seul 22,5 millions de mètres cubes par jour. Assez pour couvrir la consommation de tout l’État de Washington. Le brûlage des gaz (ou torchage) rejette du CO2. Quant au gaz naturel évacué, il s’agit essentiellement de méthane, qui contribue encore plus que le CO2au réchauffement de la planète.

À Sage Draw, au Texas, l’éolien comme le pétrole sont en plein essor. ExxonMobil prévoit d’accroître son développement pétrolier dans le Bassin permien de 80 % en quatre ans. De façon à alimenter ses installations en conséquence, le groupe pétrolier s’est engagé à acheter la plus grande partie de l’électricité renouvelable produite à Sage Draw et dans une ferme solaire voisine. Au Texas, l’énergie propre sert à extraire davantage de combustibles fossiles, alors qu’elle devrait les remplacer complètement.

Notre route nous mène un soir, à Des Moines, dans l’Iowa. Alors que nous sommes à l’hôtel, Guttenfelder m’envoie un texto depuis sa chambre. Le lendemain, une visiteuse inattendue doit parler à deux heures de route. Il s’agit de Greta Thunberg, l’adolescente suédoise qui milite pour le climat. Elle aussi traverse le pays dans une Tesla, mais dans l’autre sens.

Nous arrivons à Iowa City alors que des milliers de gens se rassemblent. Greta Thunberg rejoint sur l’estrade des lycéens du cru. «Les dirigeants mondiaux continuent de se comporter comme des enfants, mais il faut que quelqu’un se comporte en adulte», dit-elle. La foule l’acclame.

Au lieu de prendre l’avion, Greta Thunberg a rallié les États-Unis en voilier ; un seul vol peut en effet produire plus de CO2 que la production individuelle de certaines personnes en une année. Alors que les enjeux climatiques se font plus pressants et que le transport aérien se démocratise, certains Européens et Américains, dont des scientifiques, ont réduit leurs déplacements en avion.

Ce qui est vrai pour les énergies renouvelables l’est également pour les véhicules électriques : les choses changent vite, mais pas encore assez. 5 millions de voitures électriques circulent dans le monde, soit une augmentation de près de 2 millions en un an. Une goutte d’eau dans un parc automobile mondial qui compte environ 1,5  milliard de voitures et de camions. Les véhicules électriques ne représentent que 2 % du marché américain.

Au centre d’ingénierie et de conception de Rivian, à Plymouth, dans le Michigan, Robert Scaringe se consacre avant tout aux véhicules adaptés aux modes de vie en plein air. Avec ses associés, il prévoit d’implanter des bornes de recharge rapide dans des lieux moins fréquentés. De la même façon que les adolescents d’aujourd’hui sont incapables d’imaginer la vie avant les réseaux sociaux, Scaringe pense que ses enfants (qui ont tous moins de 5 ans) ne connaîtront jamais un monde « où les bornes de recharge ne seront pas omniprésentes ».

Sur la route de Washington, nous nous arrêtons dans l’Ohio pour visiter First Solar, le premier fabricant américain de panneaux solaires. En Pennsylvanie, nous passons près de la centrale nucléaire de Three Mile Island. Quarante ans après l’accident tristement célèbre qui a entraîné l’arrêt de son premier réacteur, le second, devenu trop cher à faire fonctionner, vient à son tour de fermer. Sept autres centrales nucléaires américaines ont fermé depuis 2013, et sept autres connaîtront le même sort à l’échéance 2025. Une grande partie de leur électricité décarbonée sera remplacée par du gaz naturel, qui engendre de fortes émissions de CO 2. Le débat sur l’avenir du nucléaire est complexe, et de plus en plus idéologique.

En 2019, le dernier réacteur de la centrale de Three Mile Island, en Pennsylvanie, a été définitivement arrêté. Chères à construire et à entretenir, les centrales nucléaires produisent de l’électricité décarbonée 24 heures sur 24. Elles fournissent près de 20 % de l’électricité du pays.

Photographie de David Guttenfelder

Tout comme le débat sur le changement climatique. «Malheureusement, pour des raisons difficiles à comprendre, la question du développement durable est devenue très politique», m’a confié Scaringe. Des changements de politique à tous les échelons du gouvernement sont pour - tant nécessaires pour accélérer notre transition vers l’énergie propre. Un pays divisé peut-il se rassembler autour de solutions ?

Plusieurs jours avant d’entamer notre voyage, j’avais rendu visite à Jay Inslee. Le gouverneur de l’État de Washington s’était alors lancé dans la course à la présidence avec ce projet. Depuis Olympia, la capitale de l’État, il avait tout planifié, de la politique nationale en matière d’énergies renouvelables pour les fournisseurs d’électricité à une norme de construction zéro carbone. Mais sa campagne n’ayant jamais décollé, il y a mis fin.

Le démocrate ne s’avoue pas vaincu pour autant et me raconte une histoire illustrant la capacité du pays à réagir vite quand il l’a décidé. En 1940, l’armée américaine a demandé aux constructeurs automobiles de concevoir un tout nouveau « véhicule léger de reconnaissance ». Cinq ans plus tard, les ouvriers avaient construit près de 645000 Jeep.

« Nous sommes dans un film qui n’est pas encore terminé, formule le gouverneur. Et nous pouvons lui apporter une fin heureuse. » 

Les Américains s’adaptent vite quand ils sont convaincus qu’un changement est nécessaire, voire utile. Cela pourrait se reproduire. D’ici à 2070, les fumées noires des centrales au charbon pourraient n’être qu’un lointain souvenir.

Extrait de l'article publié dans le numéro 247 du magazine National Geographic

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