Piège mortel : les dangereux embouteillages au sommet de l'Everest

Comment et pourquoi cela peut-il arriver ? Alpinistes et experts nous livrent leurs explications.

Tuesday, June 30, 2020,
De Freddie Wilkinson
Des alpinistes font la queue avant de traverser la cascade de glace du Khumbu, l'une des ...

Des alpinistes font la queue avant de traverser la cascade de glace du Khumbu, l'une des sections les plus dangereuses lors de l'ascension de l'Everest.

Photographie de Mark Fisher, National Geographic

En mai 2019, Christopher Kulish, un avocat de 62 ans originaire de Boulder, dans l'État américain du Colorado, est décédé au camp n°4, à 7 925 mètres d'altitude sur le col sud de l'Everest, après en avoir atteint le sommet. D'après son frère, l'alpiniste aurait succombé à un arrêt cardiaque, et non au mal de l'altitude.

Cet événement a porté à 11 le nombre de morts sur le mont Everest cette saison-là, et à 21 le nombre total de victimes sur les sommets de plus de 8 000 mètres dans l'Himalaya ce printemps.

L'alpiniste népalais Nirmal Purja Magar a immortalisé une file d'attente de centaines de grimpeurs, bloqués sur l'arête du sommet de l'Everest alors qu'ils tentaient de profiter de quelques instants d'éclaircies. Cette photo est devenue virale et a déclenché un soudain débat sur l'afflux d'alpinistes sur la montagne, imposant une discussion difficile, bien que familière : le nombre élevé de victimes serait-il dû à l'affluence d'un trop grand nombre d'alpinistes ?

Depuis, guides et clients présents sur la photo ont quitté le camp de base et partagé leur version des faits. Et prouvent qu'aucune explication ne fait vraiment l'unanimité.

Entre le sommet de l'Everest et celui voisin du Lhotse, Nims a photographié cet embouteillage d'alpinistes sur le célèbre ressaut Hillary. Sous cette photo postée sur son compte Instagram, il a écrit la légende suivante : « Le 22 mai, j'ai atteint le sommet de l'Everest à 5h30 du matin, puis celui du Lhotse à 15h45, malgré la circulation très dense (environ 320 personnes). »

Photographie de @nimsdai Project Possible

D'un côté, le réalisateur canadien Elia Saikaly a décrit par ces mots les événements sur son compte Instagram : « Ce que j'ai vu là-haut dépasse l'entendement. La mort. Le massacre. Le chaos. Des files d'attente. Des cadavres au milieu de la route et dans les tentes du camp n°4. Des personnes que j'ai tenté de faire descendre et qui ont fini par mourir. D'autres que l'on traînait plus bas. Des cadavres à enjamber. La nuit de notre arrivée au sommet était un condensé de tout ce qu'on lit sur des unes de journaux sensationnelles. » Cette légende a depuis été supprimée.

D'autres livrent une version des faits moins extraordinaire : « On avait l'impression de faire la queue dans une station de ski, pendant un week-end bondé », raconte Dirk Collins, un réalisateur du Wyoming qui collabore avec la National Geographic Society. « Faire la queue sur l'Everest est frustrant, certes, mais surtout ennuyeux. On ne s'y attend pas. » L'équipe menée par la National Geographic Society visait le sommet mais a rebroussé chemin à cause de la foule.

Certains guides expérimentés s'opposent toutefois à cette version des faits, selon laquelle les décès seraient dus aux embouteillages. Pour eux, ces files d'attente sont l'un des symptômes de problèmes plus vastes, et non la cause directe de la plupart des décès.

« Cette vision est tout simplement erronée », affirme Ben Jones, un guide américain pour Alpine Ascents International. « Aucune des victimes à ma connaissance n'est décédée à cause de ces embouteillages... Pour la plupart, de mauvaises décisions en sont à l'origine. »

FAIRE LA QUEUE À 8 534 MÈTRES D'ALTITUDE

Ce problème n'a pas eu lieu qu'une seule journée. Le 23 mai, le lendemain de cette photo tristement célèbre, le guide a mené son équipe commerciale jusqu'au sommet. « 2 personnes en bloquaient 50 autres. C'est le seul incident que nous avons rencontré », se souvient-il. « Ils ne voulaient pas se décaler pour laisser passer les gens. » D'après lui, cet incident a ralenti d'environ deux heures la majorité de ceux qui attendaient.

« Nous devions attendre, immobiles, que deux personnes se reculent, ce qu'elles n'ont pas fait », poursuit-il. Dans un article récent, le blogueur spécialiste de l'Everest Alan Arnette estimait le nombre de victimes liées aux attroupements à 5, sur les 11 morts survenues cette saison sur l'Everest.

« Si vous poursuivez votre ascension jusqu'au sommet alors qu'il ne vous reste plus assez d'oxygène pour le retour, vous faites de mauvais choix », explique Eric Murphy, collègue de Ben Jones et guide d'Alpine Ascents International. « Lorsque nous attendons que ces personnes avancent, nous réduisons légèrement notre flot d'oxygène pour être sûrs que nous n'en manquions pas », poursuit-il, décrivant les méthodes de son équipe pour économiser l'oxygène dont ils auront besoin dans les zones culminantes de la montagne.

Selon M. Murphy, ces longues files d'attente relèvent également d’un problème d'autorité. « Si [les alpinistes lents] sont accompagnés d'un Sherpa, ce dernier devrait leur dire de s'écarter, de faire une halte et de laisser les autres passer », avance-t-il, avant d'ajouter : « Cela met beaucoup de responsabilités sur les épaules de nombreux Sherpas. »

Le guide évoque également les différentes techniques d'escalade qui ralentissent la progression des troupes. « Certains utilisent une poignée d'ascension sur chaque corde, même sur une surface plane », explique-t-il. Une poignée d'ascension s'accroche sur une corde fixe et empêche de glisser vers le bas. Or, sur un terrain plat, un mousqueton ordinaire s'avère plus rapide et tout aussi sûr. Accrocher et décrocher une poignée d'ascension peut nécessiter 10 à 15 secondes supplémentaires à chaque transition. Pour un alpiniste de l'Everest, on compte entre 500 à 600 transitions, ce qui équivaut à près de 2h voire plus — autant de temps qui pourrait être gagné avec cette technique plus simple. « Cette méthode demande beaucoup plus de temps que de s’agripper à la corde avec un mousqueton. »

« La foule fait les gros titres... Elle révèle le manque d'expérience des personnes qui s'attaquent à cette montagne », estime Mark Fisher, un guide expérimenté et membre de l'équipe scientifique dirigée par la National Geographic Society. « Certaines personnes ne semblaient pas savoir comment s'économiser, quelles techniques d'escalade efficaces adopter, ni comment se préparer à survivre dans un tel environnement. »

Les prévisions météorologiques ont aussi eu une incidence sur le nombre d'alpinistes présents en très haute altitude. L'Everest connaît généralement 10 à 15 jours de conditions climatiques relativement calmes au mois de mai, au cours desquels les alpinistes peuvent tenter de rejoindre le sommet. Cette saison, des restes du cyclone Fani ont frappé l'Himalaya durant la première semaine de mai, ce qui a retardé de quelques jours l'ascension de l'équipe de Sherpas censée installer la série de cordes fixes permettant d’atteindre le sommet. Après l'ouverture de la route qui mène au sommet le 14 mai 2019, les conditions météorologiques sont demeurées imprévisibles, avec des rafales de vents soufflant entre 65 et 100 km/h — alors même que la vitesse raisonnable se situe à moins de 50 km/h — et des températures inférieures aux moyennes saisonnières, réduisant ainsi le nombre de jours pendant lesquels l'ascension est possible. Aux alentours du 19 mai, les prévisions météorologiques ont brusquement changé ; le 24 mai, qui devait être l'une des plus belles journées, s'est révélée être la pire. Face aux prévisions annonçant la persistance de vents de plus de 100 km/h, de nombreuses équipes ont décidé de reporter leurs tentatives au 22 ou 23 mai.

Plusieurs équipes d'alpinistes progressent vers le sommet de l'Everest en empruntant un itinéraire connu sous le nom du « balcon ». En 2019, le Népal a délivré 381 permis d'escalade, un nombre record, et presque autant de permis aux guides et Sherpas, ce qui a favorisé la congestion de la montagne.

Photographie de Mark Fisher/Fisher Creative, National Geographic

ÉVITER L'HEURE DE POINTE, UNE RÉALITÉ NOUVELLE

Si les chiffres définitifs officiels pour la saison 2019 de l'Everest n'ont pas encore été communiqués, il est probable que ce soit une saison record en ce qui concerne le nombre d’alpinistes visant le sommet. D'après les derniers rapports, le gouvernement népalais aurait délivré 381 permis cette saison, un record. Environ 140 alpinistes autorisés auraient tenté de rejoindre la cime depuis le Tibet. Précisons en outre que les Sherpas qui travaillent dans la montagne ne sont pas inclus dans ce décompte. De son côté, Alan Arnette parle de plus de 700 alpinistes pour l'année 2019, un chiffre non officiel qui tient compte des Sherpas ; le record, établi en 2018, s'élève à 802 alpinistes.

La Chine tente de juguler le flux de son côté de l'Everest en réduisant drastiquement le nombre de permis délivrés. De nombreux organisateurs ont par ailleurs déplacé leurs activités sur le versant chinois de la montagne.

Outre le nombre d'alpinistes, la qualité de certains services dédiés aux grimpeurs sur le versant népalais pose également question. « Pour moi, le problème majeur que l'on rencontre sur l'Everest — et cela risque de ne pas plaire à certaines personnes — repose sur les compagnies locales qui amènent des escaladeurs inexpérimentés et incompétents tout en haut de la montagne. »

Sur les 21 alpinistes morts sur les sommets de plus de 8 000 mètres en 2019, 15 étaient des clients d'expéditions organisées par des entreprises népalaises, en opposition aux services de guides internationaux qui collaborent avec un coordinateur local.

« Nous mettons sans cesse au point des stratégies afin d'éviter la foule », assure M. Jones. « Lever le camp quelques heures avant ou après peut transformer le cours de votre journée. Ce n'est qu'un autre exemple du type de décision à prendre sur l'Everest... Les services de guides occidentaux communiquent entre eux, ce qui n'est pas toujours le cas des autres organisateurs... »

Or, les guides occidentaux ont longtemps eu le monopole sur l'industrie lucrative de l'alpinisme au Népal. Ce n'est qu'au cours des 10 dernières années que des entreprises népalaises ont progressé significativement, essentiellement grâce à des tarifs beaucoup plus avantageux que ceux pratiqués par leurs homologues étrangers, s'adressant ainsi au marché croissant de clients moins fortunés désireux d'être amenés sur le toit du monde.

Si l'engorgement ne peut être tenu pour responsable direct des décès, il augmente incontestablement les risques du fait des journées plus longues passées au sommet, modifiant à jamais la dynamique propre à l'ascension de l'Everest.

L’Allemand David Goettler faisait partie des rares alpinistes de haut niveau présents sur le versant népalais de l'Everest cette saison. Il a tenté l'ascension de la montagne sans bouteille d'oxygène, un style privilégié par les puristes qui multiplie toutefois les risques de gelures et de mal d'altitude, et requiert des conditions parfaites. Refusant de prendre le risque de continuer en raison de l'affluence, David Goettler n'a eu d'autre choix que de rebrousser chemin à seulement 200 mètres du sommet.

« Même si je disais “OK, je veux descendre tout de suite”, je me serais retrouvé à devoir faire la queue avec tous ceux qui souhaitaient revenir sur leurs pas, et je n'aurais pas pu avancer suffisamment vite pour me maintenir au chaud », explique-t-il. « Je n'étais pas prêt à prendre ce risque, qui menaçait de me conduire à la catastrophe... »

Les équipes des expéditions se reposent au camp n°3, font ensuite étape au camp n°4, plus haut sur la montagne, avant d'entamer la dernière ligne droite jusqu'au sommet.

Photographie de National Geographic

L'alpiniste poursuit : « Je m'y attendais... Je trouve ça malhonnête de partir sur l'Everest et de se plaindre du monde et du manque de compétences des gens. Bien sûr, c'est vendeur pour les médias, mais la situation est la même sur le Mont-Blanc ou le Cervin. Les alpinistes professionnels comme nous n'ont de cesse de répéter au monde entier à quel point ces endroits sont merveilleux. En toute logique, les foules affluent. »

De leur côté, Ben Jones et Eric Murphy déplorent tous deux les gros titres négatifs dont l'Everest fait l'objet, précisant qu'ils gravissent la montagne avec certains de leurs clients depuis plus d'une décennie. « Vous tissez des liens et cette camaraderie dans la progression vers cet objectif commun a une saveur particulière », explique Eric Murphy, songeur.

« Une fois rentrés chez nous, nos amis et notre famille nous demandent ce qu'il se passe là-haut, étant donné qu'ils n'ont lu que les articles négatifs publiés chaque année... Et mon expérience diffère totalement de ce que l'on en dit », affirme Ben Jones, avant de conclure : « Dans l'alpinisme, les problèmes rencontrés ne sont jamais le fruit d'une seule décision, mais d'une série de mauvais choix. »

NDLR : Une équipe scientifique conduite par la National Geographic Society, en partenariat avec l'université Tribhuvan et Rolex, a compté parmi les équipes d'expédition de cette saison. La National Geographic Society a contribué à financer ce reportage.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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