Changement climatique : comment fabriquer ses propres glaciers

Que faire si la neige qui vous fournit l’eau fond trop vite et si les glaciers ont reculé très haut sur les montagnes ? Au Ladakh, dans la pointe nord de l’Inde, les habitants parent au changement climatique en créant d’immenses cônes de glace.

Friday, July 3, 2020,
De Arati Kumar-Rao
Photographie De Ciril Jazbec
Réservoir et bar - Des stupas de glace stockent les eaux de fonte hivernales pour arroser les ...

Réservoir et bar - Des stupas de glace stockent les eaux de fonte hivernales pour arroser les semis du printemps. Des jeunes gens ont édifié celui-ci à Gya, un village du nord de l’Inde. À sa base, ils ont installé un café, dont les bénéfices servent à emmener les anciens du village en pèlerinage.

Photographie de Ciril Jazbec
Cet article a initialement paru dans le numéro de juillet 2020 du magazine National Geographic.

Le Ladakh, un haut-plateau du nord de l'Inde, au- delà de  l’Himalaya, est en pleine bataille. Son ennemi lui coupe ses ressources en eau, asséchant les cultures. Au désespoir, les paysans, qui élevaient des chèvres pashminas et cultivaient le blé et l’orge depuis longtemps, fuient vers Leh, une ville au bord du fleuve Indus. À plus de 2 500 m d’altitude, je parcours cols et vallées avec Sonam Wangchuk pour examiner son système de défense : de hauts cônes de glace, qu’il appelle lui-même des stupas.

« Cet ennemi n’a pas d’uniforme, ne prête allégeance à aucun État-nation et ne porte pas d’arme automatique, décrit Wangchuk, un ingénieur, qui a aussi fondé une école alternative au Ladakh. […] Nous, les Ladakhis, nous trouvons sur la ligne de front d’une guerre très différente. »

L’ennemi a un nom : le changement climatique. Lors des quatre dernières décennies, la température moyenne hivernale a augmenté d’environ 1 °C. Un maillon crucial dans le cycle du ravitaillement en eau du Ladakh s’est rompu. Coincée entre le Pakistan et l’Inde, et abritée de la mousson du sud-ouest par l’Himalaya, la région ne reçoit qu’environ 11 cm de pluie par an. Sa bouée de sauvetage provient des neiges hivernales et des glaciers des montagnes. Mais les neiges sont devenues capricieuses. Elles fondent avant les semis de printemps. Quant aux glaciers, ils ont reculé très en altitude et fondent plus tardivement.

« Le délai entre la fonte des neiges, à la fin de l’hiver, et la fonte des glaciers, au  printemps, se creuse de plus en plus », constate Wangchuk. Ce hiatus engendre une sécheresse au printemps et rend l’agriculture impossible. « Notre empreinte carbone est négligeable, mais c’est nous qui payons au prix fort l’évolution du climat », déplore l’ingénieur. Les Ladakhis ne peuvent pas stopper le changement climatique. Cependant, les stupas de glace pourraient rapporter un peu d’eau au printemps.

Près de la frontière avec le Pakistan, nous quittons la grand-route pour nous engager dans des gorges. Sonam Wangchuk me raconte son histoire. C’était en 2013. Sous un pont, il a noté que la glace restait gelée à l’ombre, même à basse altitude et au plus fort de l’été. Il a pris conscience qu’il pourrait aider les villages à faire geler de l’eau en hiver pour l’utiliser au printemps. Ombrager de grandes étendues de glace était irréalisable. Mais un monticule élevé procurerait de l’ombre à la glace en son sein. Et plus ses flancs seraient raides, plus cela réduirait la  surface exposée au soleil. « Des mathématiques du niveau lycée me montraient que le cône était la réponse toute simple », se souvient Wangchuk.

Les moines du monastère de Phyang s'occupent des saules et des peupliers alimentés par l'eau de fonte du stupa. Les arbres sont destinés à reverdir la colline dénudée et à stabiliser le phénomène d'érosion.

Photographie de CIRIL JAZBEC

Dans le bouddhisme, un stupa est un amas de pierres ou de terre abritant des reliques sacrées. Wangchuk et ses étudiants ont construit leur premier stupa de glace en novembre 2013.

Ils ont capté l’eau d’un torrent, près de Leh, pour lui faire dévaler la montagne dans une conduite. En bas, l’eau repartait à la verticale dans un tuyau terminé par une buse. Rien de très high-tech.

L’équipe de Wangchuk ouvrait la buse pendant la nuit, quand la température de l’air devenait négative. En retombant, les gouttelettes gelaient. Petit à petit, un monticule de glace effilé vers le sommet s’est formé tout autour du tuyau.

Ce stupa, haut de 6 m, abritait 150 m3 d’eau. Il a duré jusqu’à fin mai. Depuis, Wangchuk a appris aux villageois dans tout le Ladakh à en édifier. En 2019, ils en ont réalisé 12, dont 2 hauts de plus de 30 m. Cette année, ils en ont élevé 26, dont 9 atteignent 30 m.

Après avoir longé des précipices, nous atteignons le village de Karith. Les élèves du collège accueillent Wangchuk en héros. Ils ont réalisé le premier petit stupa du village en 2016. « Nous souhaitons que les élèves prennent conscience de ce qui est en train de se passer sur la planète et de comment cela nous affecte », souligne le principal, Mohammad Ali. Wangchuk veut que le monde s’aperçoive des conséquences de ses actes sur le Ladakh. Les stupas sont « un signal d’alarme pour changer le mode de vie urbain qui génère du carbone de façon massive ».

STUPA RECORD - Situé près du village de Shara Phuktsey, ce stupa a remporté le premier prix dans la catégorie des plus grands stupas, lors d’un concours, en 2019. Avec 7 000 m3 d’eau stockée, il irrigue les champs de quatre villages et attire les touristes.

Photographie de CIRIL JAZBEC
 
Basé à Bangalore (Inde), Arati Kumar-Rao, traite notamment des questions liées à l’eau. Ciril Jazbec a photographié les entrepreneurs du high-tech en Afrique pour le numéro de décembre 2017.

La National Geographic Society, a participé au financement de ce reportage.
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