En Afrique, la pandémie de coronavirus mine les efforts de conservation

Les parcs du continent, et les communautés avoisinantes, subissent elles aussi le contrecoup de la crise sanitaire.

Publication 21 sept. 2020, 16:01 CEST, Mise à jour 20 mai 2021, 17:58 CEST
Point d’eau artificiel dans le parc national de Hwange au Zimbabwe, dans l’aire de conservation transfrontalière ...

Point d’eau artificiel dans le parc national de Hwange au Zimbabwe, dans l’aire de conservation transfrontalière du Kavango-Zambezi.

Photographie de Alexandre Caron

Si la crise sanitaire actuelle a entraîné quelques bénéfices collatéraux pour l’environnement, telle la réduction de la pollution atmosphérique, elle risque d’avoir un impact délétère sur la faune sauvage et les aires protégées en Afrique, souligne une étude publiée dans la revue Nature ecology and evolution, en juillet dernier.

Le rapport, rédigé par une équipe internationale de scientifiques et de spécialistes de la préservation de la nature, pointe les effets conjugués de l’effondrement du tourisme international et de la crise économique mondiale entraînés par le coronavirus. Pour Alexandre Caron, chercheur du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et co-auteur de l’étude, la pandémie met en lumière les limites de certaines approches de la conservation sur le continent, notamment en Afrique de l’Est et australe, et la nécessité d’adapter un modèle façonné par les Occidentaux et déconnecté des réalités locales. Entretien.

Alexandre Caron, chercheur du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement).

Photographie de Alexandre Caron

Quelles conséquences la COVID-19 risque-t-elle d’avoir sur la faune sauvage africaine ?

Avec le coronavirus, tous les revenus du tourisme (les safaris et la chasse aux trophées) dédiés à la conservation ont été coupés d’un coup et ne retrouveront pas leur ancien niveau avant 2 ou 3 ans. Cela va poser des problèmes pour payer les salaires des rangers, les infrastructures et l’entretien des parcs. Mais le tourisme a aussi été utilisé pour redistribuer un peu les bénéfices de la préservation des espaces sauvages aux communautés alentour. Des programmes ont travaillé pendant des années à convaincre les communautés de s’engager dans le tourisme. Obtenir leur confiance a pris du temps, or tout s’est effondré avec la crise sanitaire. Elle aura aussi des retombées indirectes : pour s’en sortir, ces populations, déjà dans un état de pauvreté avancée, vont devoir se reposer encore plus sur les ressources naturelles, notamment la faune sauvage. On s’attend à une hausse du braconnage (le trafic organisé avec des filières mafieuses et des ramifications internationales) et de la chasse illégale (la chasse traditionnelle, de subsistance) dans les aires protégées. Des témoignages montrent que c’est déjà en train de se produire en Afrique du Sud, au Kenya, au Botswana, en Zambie et au Zimbabwe. Autre conséquence possible, des gouvernements pourront profiter de l’attention générale concentrée sur le coronavirus pour tenter de déclasser des zones protégées au nom d’intérêts financiers, comme récemment au Zimbabwe, où une concession minière chinoise a été accordée puis rétractée dans le parc de Hwange.

Habitation d'unité familiale (homestead) près de la limite perméable du parc national du Gonarezhou au Zimbabwe dans l’aire de conservation transfrontalière du Great Limpopo.

Photographie de Alexandre Caron

Comment a émergé cette approche fondée sur la sanctuarisation des espaces sauvages ?

Le principe actuel des parcs naturels repose sur un modèle de conservation imposé par les pays du Nord et leur système de valeurs aux pays du Sud, notamment en Afrique australe. Mais ce sont des espaces naturels desquels on a enlevé une espèce-clé, l’homme, les populations traditionnelles alors à faible densité. La notion de conservation a été développée au début du 20e siècle dans les pays occidentaux. Les parcs ont été créés en déplaçant les gens qui y vivaient et en les installant dans des zones peu productives, entre les terres fertiles occupées par les fermiers blancs et les aires protégées nouvellement instaurées.

C’est pourquoi aujourd’hui on se retrouve avec des populations pauvres au bord de parcs vides, comme les 2 millions de personnes qui vivent de l’autre côté de la barrière qui délimite le parc Kruger, dans le nord-est de l’Afrique du Sud. Or des gens vivaient autrefois dans tous les parcs nationaux d’aujourd’hui. Il suffit de lire les carnets de l’explorateur britannique David Livingstone : chaque endroit qu’il traversait en Afrique australe avait un nom et il passait son temps à négocier des droits de passage avec les ethnies locales. Quant aux savanes africaines, elles ont été entretenues par l’élevage. Au Kruger, des archéologues ont découvert que des zones particulièrement fertiles correspondent aux enclos à bétail d’anciens villages. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut que les gens envahissent les parcs naturels, mais ces derniers devraient peut-être devenir un peu moins imperméables aux activités humaines autres que le tourisme.

Élephants dans le parc national du Gonarezhou, Zimbabwe.

Photographie de Alexandre Caron

Existe-t-il des perspectives d’utilisation mixte des aires protégées ?

Dans le sud du Kenya, deux aires de conservation communautaires, Chompole et Olkiramatian, ont mis en place un modèle où coexistent une zone protégée, une zone de village et de pâturages et une zone tampon. Cette dernière est en général dépourvue d’activité humaine, sauf en cas de sécheresse, où les pâturages sont mis à la disposition des éleveurs pour un temps donné, afin de sauver leurs bêtes. Ce type de gestion, aussi présent en Afrique de l’Ouest, pourrait être testé dans les nouvelles aires de conservation.

 

Quelles sont les autres pistes de revenus alternatifs pour les communautés locales ?

Avec le RP-PCP (NDLR : une plateforme de recherche à laquelle collaborent CNRS, CIRAD, et scientifiques du Zimbabwe, de la Zambie, du Mozambique et du Botswana), nous essayons de nous appuyer sur les piliers des modes de vie traditionnels que sont l’agriculture et l’élevage. Ce sont les domaines d’expertise des communautés. En utilisant des approches participatives, nous aidons les villageois à s’adapter aux changements actuels comme le réchauffement climatique et la globalisation de l’économie, sans oublier les conflits homme/faune.

En périphérie du delta de l’Okavango, nous travaillons avec une ONG qui forme les éleveurs à une meilleure gestion du pâturage, en regroupant les troupeaux avec un système de rotation des pâtures. L’objectif est de diminuer les nombreuses attaques de vaches par les lions. Un vétérinaire sud-africain a aussi créé le programme « herding for health », un contrat passé avec les éleveurs proches des parcs, qui prévoit notamment l’achat de leur bétail à prix préférentiel en échange du respect des règles de conservation. Il a été mis en place en Afrique du Sud et démarre au Mozambique et au Botswana.

Accès à l’eau dans la zone communale de Sengwe près de la limite perméable du parc national du Gonarezhou au Zimbabwe dans l’aire de conservation transfrontalière du Great Limpopo.

Photographie de Alexandre Caron

L’étude évoque par ailleurs le développement du tourisme local comme moyen de diversifier les fonds pour la conservation.

Quand on pense au Serengeti (NDLR : parc à cheval entre la Tanzanie et le Kenya), on pense à la migration des gnous mais aussi aux fiers Massaïs. Cela peut être une façon de faire un peu évoluer le tourisme de faune tel qu’on le vend, ce rêve d’espaces vierges de toute empreinte humaine, qui n’existe pas. On peut essayer de repenser le tourisme en mêlant conservation et cultures locales. Les visiteurs doivent être conscients que ce sont aussi des zones qui abritent ces cultures depuis des millénaires. Cette dimension pourrait permettre de déconnecter le tourisme de son assise exclusivement internationale et de lui donner un pan plus local, avec les classes moyennes et aisées africaines, qui sont en train de se couper de leurs traditions en s’urbanisant.

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