Inde : une crise de l'eau sans précédent

Une marche de 3 900 km à travers l'Inde révèle l'attrait mystique de ses fleuves sacrés, mais aussi une crise hydrique qui menace tout un mode de vie.

Wednesday, September 9, 2020,
De National Geographic
Photographie De John Stanmeyer
Un homme se baigne dans le Gange, au milieu d’offrandes de soucis, et de déchets en ...

Un homme se baigne dans le Gange, au milieu d’offrandes de soucis, et de déchets en plastique et fécaux. Sacré aux yeux des hindous et ressource vitale pour des régions très peuplées, le fleuve est l’un des plus pollués de la planète.

Photographie de John Stanmeyer
Cet article a initialement paru dans le magazine Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

L’Inde est le deuxième pays le plus peuplé du monde, avec plus de 1,3 milliard d’habitants. Des fleuves emblématiques – Indus, Brahmapoutre, Gange et leurs puissants affluents – façonnent son paysage. Mais l’Inde est à la veille d’un état d’urgence hydrique aux effets imprévisibles.

Quelque 100 millions d’habitants de 21 mégapoles du pays – Delhi, Bengaluru (Bangalore), Hyderabad...– pourraient épuiser leurs dernières eaux souterraines d’ici la fin de cette année. Dans le nord de l’Inde, au Pendjab, l’une des grandes zones de production agricole en Asie, les paysans se désolent : les nappes phréatiques, sans cesse soumises à un pompage excessif, ont baissé de 12, 18, voire 30 m en une génération.

En outre, les rejets industriels, d’eaux usées et d’effluents agricoles ont pollué des réseaux hydrographiques entiers. Au total, dans le pays, 600 millions de personnes environ ne disposent pas d’eau propre en quantité suffisante.

Depuis près d’un an et demi, je traverse à pied les plaines fluviales du nord de l’Inde. Je franchis péniblement des viaducs autoroutiers en béton, traverse des ponts de chemin de fer, m’assieds sur mon sac à dos dans des barques qui chavirent aisément, passant d’un cours d’eau à l’autre. Il y en a des centaines. L’avenir de l’Inde tourbillonne dans ces courants limoneux.

Du côté de Jaipur, des vasières brûlées par le soleil entourent le lac salé de Sambhar. Dans cette zone humide à l’agonie, nous apercevons des centaines de silhouettes dépenaillées se déplaçant au loin. Au fil des heures, elles marchent à reculons, tirant des râteaux en bois sur la plaine blanche. Des travailleuses du sel. La brume de chaleur vibrante dissimule leurs jambes, puis les fait réapparaître. Un infernal abracadabra.

 

L’INDUS : LE FLEUVE DES FLEUVES

Où se trouve ce cours d’eau immensément long et vigoureux, né des glaciers du Tibet, dont le bassin couvre plus de 1 000 000 km2, ce fleuve nourricier d’anciennes civilisations, ce lien vital pour des millions de paysans d’Inde et du Pakistan? Je traverse à pied le Pendjab indien, mais y dénicher le fleuve n’est pas chose aisée.

Je rejoins Arati Kumar-Rao, une photographe spécialiste de l’environnement, qui parcourt avec lenteur les petites routes au sud d’Amritsar.

Cinq grands affluents de l’Indus serpentent à travers le nord-ouest de l’Inde. La Jhelum. La Ravi. La Chenab. La Bias. La Sutlej. En cherchant la Bias, nous finissons par nous perdre. Nous butons contre un labyrinthe d’agriculture industrielle.

À Bathinda, au Pendjab, la centrale électrique au charbon Guru Nanak Dev a fermé en 2017. En quarante-trois ans d’activité, elle a aidé à alimenter les colossaux besoins d’irrigation de l’État, mais a recouvert Bathinda de cendre de charbon, causant des problèmes de santé et environnementaux.

Photographie de John Stanmeyer

Chaque journée est une fournaise. Nous suons sang et eau pour contourner d’interminables quadrilatères de blé fumants. Nous passons devant des temples sikhs surmontés de hauts dômes blancs, où des bénévoles offrent un simple repas de dahl et de riz à tous les passants. Nous esquivons des armadas de tracteurs qui avancent en haletant. Chacun d’eux crache vers le ciel de la musique pop pendjabie par des haut-parleurs attachés au siège du conducteur.

Puis, je comprends. Nous avons déjà trouvé l’Indus ! Depuis des semaines, nous sommes en présence du fleuve, mais ses flots ont été détournés, vidangés, canalisés, dispersés, décomposés en d’innombrables canaux, conduites, barrages et sillons. Ce réseau construit par l’homme a transformé les affluents de l’Indus en entités géographiques quasiment négligeables. Chacun des milliards d’épis de blé mûrs du Pendjab porte en lui une goutte du bassin-versant de l’Indus.

L’Inde a été l’une des premières combattantes de la révolution verte. Des semences à haut rendement, des engrais et des pesticides, des tracteurs et des pompes de puits motorisées ont permis d’améliorer considérablement les rendements des cultures depuis les années 1960.

Le pays est devenu autosuffisant. Ses agriculteurs vendent au monde entier des torrents de céréales et de fruits. Mais cette formidable victoire sur la faim a coûté très cher. Les produits chimiques agricoles polluent le système aquifère de l’Indus, créant peut-être des points chauds de maladies comme le cancer.

Il va désormais falloir payer la note de décennies de récoltes non durables : une diminution ahurissante des eaux souterraines, qui ne sont pas infinies. L’agriculture est une activité risquée au Pendjab. Des millions d’habitants fuient la région, émigrent au Moyen-Orient, en Amérique du Nord ou ailleurs.

 

Effets de la chimie : l’arthrite déforme les mains de Resham Singh, un charpentier. Cause possible, estiment les médecins : l’exposition à l’eau polluée par les fertilisants et pesticides chimiques. Leur usage intensif a sorti l’Inde de la famine, dans les années 1960-1970, mais, dans le village de Singh, au Pendjab, les cancers sont nombreux

Photographie de John Stanmeyer

LA CHAMBAL : UNE INJUSTICE COURANTE

Avec le temps, l’eau vient à bout de presque tout. De la pierre. Du fer. Des os. Les fleuves traversent les ères. Le patriarcat perdure pourtant.

Quelle injustice observe-t-on le plus couramment en traversant la planète à pied ?

C’est l’exclusion des femmes du registre des avantages et des perspectives de l’humanité. Aucune société n’est complètement épargnée. La moitié des plus de 7 milliards d’Homo sapiens se voient refuser l’égalité d’accès au pouvoir politique, doivent travailler plus dur et sont moins rémunérés, parce qu’ils – ou plutôt, elles – ont deux chromosomes X.

« Ne me lancez pas sur ce sujet », s’exclame Priyanka Borpujari, journaliste indépendante. Elle a rejoint la marche à travers le pittoresque bassin-versant de la Chambal, dans le Rajasthan et le Madhya Pradesh. «Lors de nombreuses conférences sur le journalisme, je suis l’auteure alibi pour les “questions relatives aux femmes de couleur”. Ne puis-je être autre chose ? Une journaliste économique ? une analyste politique ? une correspondante à l’étranger ? »

Avant d’atteindre le grès rose des collines de la Chambal, nous nous arrêtons dans une ferme rizicole gérée exclusivement par des femmes. Dans l’Inde imbibée de testostérone, c’est une initiative intéressante.

« Nous gérons tout, ici. C’est une nécessité. Tous les hommes sont partis travailler en ville», explique Saroj Devi Yadav, la rude matriarche de 62 ans. Son mari livre les plats de restaurants dans la lointaine Jaipur. Elle et ses deux petites-filles, adolescentes, restent à la maison pour arroser les champs. Elles coupent le fourrage. Gardent les vaches et les buffles. Organisent des livraisons de lait en ville. C’est à peu près la même situation dans les fermes voisines.

 

LA BETWA : LES MINEURS DE SABLE

Je marche vers l’est pendant des mois. Je traverse les champs dorés de la longue saison sèche indienne.

Mon itinéraire GPS se déroule au fil du Madhya Pradesh et de l’Uttar Pradesh, région des vaches maigres, dans une trame de hameaux si oubliés par le temps qu’ils n’ont sans doute pas vu un étranger depuis l’indépendance, en 1947 («Vous êtes anglais ? », me demande-t-on). Je dors sur les tables en planches de dhabas (relais routiers), dans les lits de corde des fermes, dans des mosquées, des temples hindous. Sans le savoir, je passe lentement d’un bassin-versant à l’autre. Il y en a des dizaines. Ceux-ci alimentent le Gange.

À Seondha, une énorme forteresse tombe en ruine, à côté d’un coude tranquille de la Sindh. L’imposant portail médiéval se hérisse de pointes de 30 cm de long – un moyen de défense contre le pilonnage des éléphants de guerre. Le dernier descendant des Rajputs Bundelâ, qui bâtirent la place forte, vit encore dans un rempart.

Au bord des lents flots marron de la Betwa, je rencontre des mineurs de sable. Des hommes maigres, qui creusent le lit de la rivière avec pelles et pelleteuses mécaniques. Le sable est parfois convoyé par camion vers des chantiers aussi éloignés que Lucknow et New Delhi, à quelque 500 km. Nombre de sablières sont illégales.

En Inde, le sable est lucratif. Il alimente le boom du bâtiment, ainsi qu’un marché noir, qui est à la fois attaqué et protégé par des nervis. En parallèle, le pillage détruit les habitats aquatiques et perturbe l’hydrographie (une étude des Nations unies a calculé que l’appétit croissant de l’humanité pour le sable de construction, soit plus de 40 milliards de tonnes par an, représente le double du volume des sédiments charriés naturellement par tous les cours d’eau du monde).

Des engins extraient du sable du lit de la Son, dans le Bihar. Si ce site est peut-être autorisé, l’extraction sablière s’effectue souvent de façon illégale. Le matériau approvisionne le boom du bâtiment en Inde. Mais sa surexploitation perturbe les cours d’eau et détruit les habitats d’espèces menacées.

Photographie de John Stanmeyer

La mafia du sable a tué des agents des forces de l’ordre qui tentaient de mettre fin à la destruction des fleuves indiens. Elle a assassiné des journalistes qui osaient révéler leur pratique interdite de dragage des cours d’eau. «Continuez de marcher », m’intime d’un ton brusque mon nouveau compagnon de voyage, le défenseur des fleuves Siddharth Agarwal, alors que les mineurs nous crient de nous arrêter.

Nous faisons la sourde oreille et descendons à grandes enjambées sur les rives de la Betwa. Nous hélons un pêcheur, lançons nos sacs à dos dans sa petite barque et pagayons jusqu’à la rive opposée. À la nuit tombée, nous continuons de marcher, alignant 40 km en une journée pour atteindre un village où feux de joie, tambours et chants annoncent un festival hindou.

Les participants, étonnés, nous accueillent. Ils nous préparent du dahl et du chapati. Ils nous installent des charpais (lits tissés) pour dormir. Je rencontre cette hospitalité tout au long de ma traversée de l’Inde rurale, une terre qui accueille les pèlerins depuis l’âge du bronze.

Avec précaution, Siddharth Agarwal pose aux villageois des questions sur l’extraction de sable.Ils haussent les épaules. «Que peut-on y faire?» La mafia, la politique, le copinage dominent tout. C’est vrai que la Betwa, dépouillée jusqu’à son socle rocheux, coule moins régulièrement qu’avant. Vrai également que les imprévisibles moussons – le changement climatique – précarisent encore davantage l’agriculture.

 Les gens doivent creuser des milliers de petits étangs, alimentés par les pluies, pour arroser leurs champs desséchés. Mais le gouvernement prévoit un sauvetage spectaculaire: le détournement de toute une rivière, le Ken, vers le cours de la Betwa, pour en regonfler le débit épuisé.

«L’interconnexion entre cours d’eau, soupire Siddharth Agarwal. De faux espoirs. »

L’Inde a affecté environ 1,8 milliard d’euros à la mise en œuvre d’un plan controversé visant à relier des rivières. Ce programme massif de transfusion d’eau se propose d’atténuer la crise hydrique, en raccordant trente grands cours d’eau indiens via 15 000 km de canaux en béton.

La liaison Ken-Betwa servira de test. Des ingénieurs prévoient de siphonner l’«excès» du débit de mousson du Ken pour remplir la Betwa, «plus sèche ». Plusieurs barrages et réservoirs inondant 90 km2 de terre seront nécessaires. Les écologistes ont mené une bataille judiciaire.

 

LE GANGE : LE FLEUVE SACRÉ

Je marche sur les rives de Ma Ganga – MèreGange – jusqu’à ce que ses larges courants dessinent un arc vers le nord, se découpant comme une lame d’acier brillante dans les plaines jaunes jusqu’à Varanasi (Bénarès).

La poussière de brique imprègne la ville la plus sacrée de l’hindouisme. Des milliers d’ouvriers défoncent les murs de la Vieille Ville à coups de masses et de pieds-de-biche, rasant d’antiques ruelles et des bâtiments bancals pour réaliser un plan d’embellissement urbain. Les habitants sont expulsés. Le gouvernement les indemnise. Peu ont l’air heureux. La réincarnation est difficile.

Pour les fervents hindous, Varanasi se nomme Kashi – « là où brille la lumière suprême ». Ses quatre-vingt-huit ghats (escaliers en pierre bordant un cours d’eau) déploient vers le Gange leurs marches joliment usées. À leur pied, les fidèles lavent leurs péchés dans des courants troubles, boivent et se baignent dans une eau qui contient des centaines de fois le taux admissible de bactéries fécales.

Des dizaines de milliers de pèlerins viennent chaque année pour mourir et être incinérés sur les ghats. La crémation à Varanasi est le moyen le plus sûr d’atteindre le moksha – la libération du cycle douloureux de la vie et de la mort.

Je m’assieds et observe tous ces éléments humains. Guirlandes de soucis éclatants et excréments se mêlent dans le Gange. Le fleuve ici est noir de cendre d’ossements. Le colossal cours d’eau résiste lui-même à la purification. À l’aube, des hirondelles transpercent l’air couleur bronze. Je songe à mes morts et à mes guerres. Varanasi est un lieu idéal pour attendre la création ou la destruction du monde. Ou, mieux encore, pour reprendre la marche.

À Prayagraj, la famille de Ramesh Pandey a accepté d’être prise en photo alors qu’elle s’apprêtait à l’incinérer au bord de la Yamuna. Les cendres du défunt s’écouleront vers le Gange. Les hindous croient que la crémation dans un lieu saint libère l’âme du cycle de la vie et de la mort.

Photographie de John Stanmeyer

LE BRAHMAPOUTRE : QUI EST INDIEN ?

Le fleuve est une route. Au Bihar, je longe la rivière Son, asphyxiée par la sécheresse. Au Bengale-Occidental, c’est la Tista, asséchée par un barrage. Dans l’Assam, le mythique Brahmapoutre, gros des pluies et du ruissellement des glaciers, dont la fonte est un désastre. Je passe devant des barques échouées. Devant des rizières qui étincellent dans la lumière du soleil voilée. Le fleuve, porteur d’eau long de 2 900 km, charrie des milliards de poissons invisibles, le bourdonnement des villages, la peur.

Dans le nord-est de l’Inde, Siddharth Agarwal et moi sommes souvent interrogés. Le Pakistan et l’Inde s’affrontent à nouveau à propos du Cachemire, un territoire musulman que tous deux revendiquent. La xénophobie flambe. Le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi contribue à l’attiser. Dans l’État de l’Assam, je rencontre une femme sympathique, Rupali Bibi, qui se cache comme une fugitive. Pourquoi ? Parce que, en tant que descendante de musulmans bangladais ayant émigré en Inde il y a près d’un siècle, elle pourrait être expulsée.

Comme près de 2 millions d’autres habitants de l’Assam, elle a été exclue du clivant Registre national des citoyens. Les autorités ne reconnaissent pas ses papiers d’identité. Dans le même temps, le gouvernement indien ouvre la citoyenneté aux réfugiés religieux – sauf les musulmans. Lors des premières semaines de la pandémie de Covid-19, près de 200 millions de musulmans indiens sont diabolisés comme porteurs du virus par des politiciens hindous de droite. Des foules armées de battes de cricket s’en prendraient aux musulmans à Bengaluru.

Qui est indien? Qui ne l’est pas ? L’Inde diverse et laïque de Gandhi et Nehru peut-elle survivre à un glissement dans le populisme nationaliste ?

Je parcours lentement mes derniers kilomètres en Inde, et quitte le pays en pleine mousson d’été. À la frontière avec le Myanmar  (Birmanie), les fleuves du Manipur écument. Des collines vertes bruissent d’une eau que rien n’arrête : cascades, innombrables ruisseaux, pluie cognant les toits en tôle. Ivresse des sons.

Des femmes s’efforcent de tirer l’eau d’un puits, à Dongra, au Rajasthan, un État désertique. De tels puits ont remplacé les anciennes structures, où les femmes devaient descendre des marches par centaines pour accéder aux eaux souterraines disponibles.

Photographie de John Stanmeyer

Tout en me décollant des sangsues, je repense au fleuve le plus étrange que j’ai croisé en Inde : la Sarasvati. Un mythique «fleuve perdu», exalté dans les textes sacrés védiques. Des scientifiques pensent qu’il a cessé de couler il y a des millénaires, dévié par un séisme, ou s’est peut-être évaporé lors d’un dérèglement climatique. J’ai traversé son lit présumé dans le désert du Rajasthan. Un large ravin de galets poussiéreux. Un vent chaud. Pas une molécule d’eau en vue. Des agriculteurs, sous le choc de la sécheresse, me disent que des ingénieurs du gouvernement forent des puits d’essai à proximité. En espérant prouver que le fleuve a bien existé.

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