L'Amazonie au chevet des harpies

Des scientifiques, des propriétaires terriens, des cueilleurs de noix du Brésil et des acteurs du tourisme unissent leurs forces pour protéger l’un des plus grands aigles du monde.

De Rachel Nuwer , National Geographic
Photographie De Karine Aigner
Publication 20 nov. 2020 à 17:19 CET
Au Brésil, en Amazonie, une harpie féroce garde son petit et son nid. Plus grandes que ...

Au Brésil, en Amazonie, une harpie féroce garde son petit et son nid. Plus grandes que les mâles, les femelles de cette espèce d’aigle peuvent atteindre 11 kg, avec des serres souvent plus grosses que des griffes de grizzli. Depuis le XIXsiècle, l’habitat de la harpie en Amérique centrale et du Sud s’est réduit de plus de 40 %.

Photographie de Karine Aigner

C’est censé être Un raccourci. Mais, plongée à mi-corps dans une eau café au lait, je trébuche sur des rondins de bois immergés et traverse les rideaux collants de toiles d’araignées. Le biologiste brésilien Everton Miranda ouvre la voie. Un appareil photo haut de gamme est déjà mort noyé, l’assistant de terrain Edson Oliveira étant tombé la tête la première dans une mare. Et une piqûre de guêpe sur l’avant-bras de la photographe Karine Aigner a tant gonflé qu’elle a la taille et la couleur d’une tomate mûre.

Si quiconque pense à rebrousser chemin, nul n’en dit rien. Notre mission est trop importante: découvrir un nid de harpie féroce bien caché, paraît-il situé à 1,5 km au sein de cette parcelle de forêt humide d’Amazonie, dans le Mato Grosso, un État du Brésil trois fois grand comme l’Italie.

La harpie féroce figure parmi les plus grandes espèces d’aigles du monde. Corps gris et profilé, yeux sauvages, plumes faciales exubérantes: elle est souvent considérée comme l’un des oiseaux les plus spectaculaires du globe – l’acmé pour de nombreux ornithologues. Ses serres, capables d’arracher un paresseux adulte à un arbre, sont parfois plus grosses que les griffes d’un grizzli. Et une femelle peut atteindre 11 kg.

Superprédateur, la harpie féroce joue un rôle écologique crucial, en contribuant au contrôle de diverses espèces de proies. L’ONG Peregrine Fund mène une campagne de protection de ces rapaces à Panama. Selon Richard Watson, son P-DG, « si on arrive à protéger les harpies, alors on arrive à protéger la quasi-totalité de la biodiversité de l’écosystème qu’elles habitent ».

D’envergure assez réduite, une harpie peut évoluer à travers la forêt tropicale dense. Elle a la force d’arracher un paresseux adulte à un arbre et d’enlever un petit daguet gris. Celle-ci transporte les restes d’un porc-épic.

Photographie de Karine Aigner

Personne ne sait combien il en reste à l’état sauvage, mais les experts savent que l’espèce est en voie de disparition. Le puissant rapace vivait jadis du sud du Mexique au nord de l’Argentine. Mais son habitat a chuté de plus de 40 % depuis le XIXe siècle et, désormais, se limite essentiellement à l’Amazonie, estime Everton Miranda. Principale menace à la survie de la harpie, la déforestation due à l’agriculture, à l’exploitation minière et à l’expansion foncière ne montre aucun signe de ralentissement. Début 2020, a calculé Miranda, 55 ha de forêt étaient rasés toutes les heures en Amazonie brésilienne.

Le biologiste est convaincu que, faute d’une protection efficace, les harpies disparaîtront vite d’une partie substantielle de leur bastion brésilien, c’est-à-dire de la zone appelée l’«arc de la déforestation», un paysage fragmenté d’environ la superficie de l’Espagne, dans le sud-est de l’Amazonie. Mais Miranda est aussi persuadé que la perte généralisée de l’habitat peut se combattre en montrant aux Brésiliens que les forêts rapportent plus sur pied que tronçonnées.

Récemment, il a ainsi contribué au lancement d’un programme novateur d’écotourisme, qui pousse les propriétaires terriens à protéger les harpies féroces et leur habitat. Les réservations sur les deux premiers mois de 2020 ont été prometteuses, et les recettes permettront de soutenir le projet jusqu’à la fin de l’année – quand, espère-t-on, les pires effets de la pandémie se seront atténués et que les voyages auront repris.

Si nous trouvons le nid, de nouvelles données capitales s’ajouteront et aideront à identifier – et à mieux protéger – le genre d’endroits où les harpies subsistent. Everton Miranda regarde un point GPS marquant le lieu où il pense pouvoir trouver le nid. Un cours d’eau au courant rapide nous bloque le chemin. Le biologiste ne se laisse pas démonter. Il repère un tronc d’arbre à moitié pourri qui, par miracle, soutient notre poids quand nous traversons dessus à tour de rôle.

Aujourd’hui, les harpies habitent surtout la forêt humide d’Amazonie, où la déforestation au profit de l’élevage dévore leur habitat. L’espoir des écologistes : que les éleveurs limitent le déboisement si les touristes prêts à payer pour voir des aigles dans leur nid rapportent assez d'argent.

Photographie de Karine Aigner

Nous grimpons avec difficulté sur la rive boueuse, foulant enfin le sol ferme. Nous zigzaguons sur le dernier kilomètre et découvrons un imposant noyer du Brésil. Les branches gigantesques de la canopée de cette espèce protégée sont le lieu de nidification favori des harpies féroces dans la zone d’étude de Miranda. Nous observons attentivement le feuillage épais. À environ 30 m de hauteur, une trouée révèle un énorme tas de petites branches. Le nid !

Mais, hormis une plume blanche effilée découverte par Miranda, nous ne trouvons aucun autre signe qu’il soit occupé. La diffusion d’enregistrements d’appels de harpies – une série de hurlements perçants – ne provoque aucune réponse. Miranda en déduit que le juvénile qui occupait le nid à temps plein est devenu un adolescent, prêt à quitter les lieux après trois années de présence sur le territoire parental.

Les harpies peuvent utiliser le même nid pendant des décennies si rien ne vient les déranger. Miranda estime que celui-ci abritera un nouveau petit vers la fin 2020. Et, espère-t-il, si tout se passe bien, les touristes viendront jusqu’ici pour l’admirer, contribuant ainsi à sa protection.

Au lieu d’étudier les harpies féroces dans la partie de l’Amazonie encore intacte, Miranda a choisi de se focaliser sur l’arc de la déforestation. Car c’est là que les menaces sont immédiates. Entre 2004 et 2012, le Brésil a réduit son taux de déforestation de 83 %, pour tomber à 4 400 km2 par an. Mais les barons du bétail et du soja ont pesé sur les politiciens, et le déboisement a repris.

Jair Bolsonaro, élu président en 2019, a freiné les efforts pour réduire les coupes illégales, contribuant à une hausse de 30 % de la déforestation. Selon des estimations, 95 % de l’expansion actuelle de la déforestation est illégale.

Quand Everton Miranda est arrivé dans la région, les habitants lui ont dit que les harpies avaient déjà disparu. Il s’est installé dans une station de recherche française, à environ 250 km à l’ouest d’Alta Floresta, une ville de 52 000 habitants et plus de 790 000 têtes de bétail.

Pour lancer ses recherches, le biologiste devait trouver des nids. Après une progression pénible à travers 50 km de forêt tropicale, il a fini par en dénicher un. Il s’est alors imaginé qu’à ce rythme, il en découvrirait plusieurs par mois. Or, trois mois et 400 km plus tard, il n’avait réalisé aucun progrès. Il avait besoin d’aide.

Selon Everton Miranda, l’écotourisme a déjà des effets positifs pour les harpies, car il montre aux propriétaires terriens que «la forêt n’est pas un espace économiquement stérile ». Le biologiste estime que la région de l’Amazonie où il œuvre pourrait attirer des centaines de visiteurs
par an pour observer les nids de harpies – ce qui serait une aubaine pour les rapaces et de multiples espèces, et pour les habitants.

Photographie de Karine Aigner

D’abord, il a collé des affiches offrant 100 euros de récompense à quiconque trouverait un nid. Puis il s’est tourné vers les cueilleurs de noix du Brésil, qui arpentent la forêt en quête des fruits tombés, une activité durable et rentable: «Je me suis aperçu que des gens effectuaient sans cesse et gratuitement des trajets dans la brousse. » Il a alors commencé à prendre langue avec des associations de cueilleurs de noix du Brésil.

«Je me souviens avoir entendu parler d’un fou qui cherchait des harpies féroces en Amazonie», se rappelle Veridiana Vieira, la présidente de l’Association des cueilleurs de noix du Brésil de la Vallée verte. Avant de rencontrer le biologiste, elle ne considérait les harpies féroces que comme des tueuses de poulets, mais elle n’en avait jamais vu. L’idée de contribuer à une entreprise scientifique lui a beaucoup plu.

Miranda a appris aux cueilleurs de noix à diffuser des appels d’aigles avec leurs téléphones portables et à repérer sur le tapis forestier les signes trahissant la présence de nids. «À présent, tout le monde s’échange des informations sur les harpies sur WhatsApp», raconte Veridiana Vieira. Pour l’heure, son association et d’autres groupes de cueilleurs de noix ont aidé Miranda à localiser trente-quatre nids dans l’État. Cela offre «un ensemble de données remarquable et étonnamment précieux et inhabituel », affirme Richard Watson, de Peregrine Fund, dont l’organisation a réuni le seul jeu de données comparable sur des nids de harpies féroces au Panama.

Miranda a lancé une campagne de communication pour sensibiliser la population aux harpies et réduire le nombre de rapaces tués délibérément. Lors d’entretiens avec 180 propriétaires terriens, il a vu des photos avec des cadavres ou des morceaux de harpies mortes, et calculé qu’au moins 180 rapaces avaient été abattus en deux ans. Plus de 80 % des interviewés déclaraient qu’ils n’avaient jamais vu un aussi gros oiseau et voulaient seulement le regarder de plus près. «En portugais, nous avons une expression: “On a besoin de voir avec ses mains”, note Miranda. Beaucoup ont voulu voir avec leurs mains. »

Mais il a été ému d’entendre de nombreux propriétaires avouer qu’ils regrettaient leur geste, notamment après avoir appris que l’espèce était en danger. «Désormais, tout le monde comprend que les harpies sont positives pour la région, et les gens ne les tuent plus », assure Roberto Stofel, un ex-bûcheron et chasseur qui travaille avec Miranda comme grimpeur d’arbre professionnel.

 

Un tatou va servir de repas à un juvénile. Des scientifiques surveillent ce nid dans le cadre d’un programme de protection des harpies dans les zones les plus déforestées.

Photographie de Karine Aigner

Empêcher l’abattage des aigles est utile. Mais le véritable défi consiste à trouver des moyens de tirer profit de la forêt sans avoir à en défricher d’énormes étendues, selon Miranda: «Nous brûlons la forêt la plus biodiversifiée du globe pour élever des vaches squelettiques.

Pour arrêter la déforestation, il faut trouver un moyen intelligent d’intégrer l’Amazonie à l’économie mondiale. »

La bonne nouvelle, ajoute le biologiste, c’est que les Brésiliens peuvent gagner de l’argent sans abattre des arbres. Par exemple, la récolte de noix du Brésil et la pisciculture seraient plus rentables et durables que l’élevage du bétail, indiquent plusieurs études scientifiques. Le tourisme pourrait être une autre option viable.

En décembre 2016, Miranda a contacté Charles Munn, cofondateur de SouthWild, une agence d’écotourisme basée à Cuiabá, au Brésil. Un mois plus tard, les deux hommes signaient un contrat. «Nombre de scientifiques ne s’intéressent qu’à la recherche fondamentale, pas à appliquer leurs découvertes à l’étude de solutions durables, affirme Charles Munn. Everton est inhabituel, en ce sens qu’il se préoccupe aussi de créer des emplois verts et de sauver la nature. »

Munn, qui organise des safaris-photos haut de gamme à travers l’Amérique du Sud, a la réputation de rendre la protection de l’environnement rentable. Il a été le premier à attirer des touristes pour observer les désormais célèbres jaguars de la région du Pantanal, au Brésil, la plus vaste zone humide tropicale du monde. Selon une étude, le tourisme autour du jaguar a rapporté environ 6 millions d’euros par an aux sept lodges de la région. Les éleveurs qui tirent parti du tourisme n’abattent plus les jaguars, même si les félins tuent quelques têtes de bétail.

En juillet 2020, trente-cinq propriétaires ayant des harpies sur leur domaine avaient adhéré au programme de Miranda. Lorsqu’un œuf éclôt dans un nid, la société de Munn embauche des habitants, qui édifient des tours d’observation hautes de près de 30 m pour les touristes. Les propriétaires reçoivent 17 euros par jour et par visiteur. D’autres habitants gagnent de l’argent comme porteurs, conducteurs et cuisiniers.

Everton Miranda estime que le Mato Grosso pourrait attirer quelque 700 curieux des harpies féroces par an. Mais, même à ce premier stade, le tourisme a déjà un effet, affirme-t-il, en persuadant les propriétaires que « la forêt n’est pas un espace économiquement stérile».

Certains adhérents ne s’intéressent pas seulement aux profits. «Aussi important que soit l’argent supplémentaire, commente Cenomar Picouto, qui a accueilli des touristes sur son ranch, ce qui me plaît, c’est d’être impliqué directement dans la protection des espèces. »

Miranda est déterminé à assurer un avenir aux harpies et à la biodiversité qu’elles représentent. Il prévoit de lancer l’an prochain à Alta Floresta un institut sur les prédateurs, afin d’élargir la recherche fondamentale et les solutions pratiques. «La protection de l’Amazonie ne fonctionnera que si les gens qui y vivent prennent aussi en main la protection des espèces, souligne-t-il. Un jour ou l’autre, nous réaliserons que l’Amazonie est le plus grand atout du Brésil.»

Article publié dans le numéro 254 du magazine National Geographic 

Lire la suite

Découvrez National Geographic

  • Animaux
  • Environnement
  • Histoire
  • Sciences
  • Voyage & Adventure
  • Photographie
  • Espace
  • Vidéos

À propos de National Geographic

S'Abonner

  • Magazines
  • Newsletter
  • Livres
  • Disney+

Nous suivre

Copyright © 1996-2015 National Geographic Society. Copyright © 2015-2017 National Geographic Partners, LLC. Tous droits réservés.