Les feux de forêt dévastateurs en Sibérie, source de pollution extrême

Les incendies en Sibérie ont émis autant de dioxyde de carbone que l’Allemagne en un an. Des panaches de fumée ont parcouru des kilomètres jusqu’au pôle Nord.

Photographie De Emile Ducke
Publication 24 août 2021, 17:13 CEST
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Yakoutie, Russie : Oleg Shcherbakov, 37 ans, est pompier volontaire. Il pousse sa moto à travers la fumée d’un feu de forêt pour atteindre le brasier.

PHOTOGRAPHIE DE Emile Ducke

L’Ouest nord-américain n’a pas été la seule région du monde touchée par des terribles incendies cette année. À des milliers de kilomètres de là, en Sibérie, les conditions météorologiques arides et sèches ont favorisé la multiplication des feux de forêt. Ils rejettent des panaches de fumée massifs et des centaines de millions de tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

La plupart des habitants de la région sont fermiers. Ils ont dû combattre ces feux sans précédent eux-mêmes. Désespérés, ils ont tenté de récolter ce qu’ils pouvaient avant que les incendies ne consument leurs cultures.

La Sibérie est sûrement plus célèbre pour ses hivers frigides mais les feux de forêt estivaux n’y sont pas rares. Ces dernières années, ces incendies se sont avérés très féroces, notamment en république de Sakha, une région du nord-est de la Russie plus de quatre fois plus grande que la France. En 2020, les feux y ont été plus intenses. De juin à août, ils ont rejeté le plus haut taux de dioxyde de carbone jamais enregistré par les satellites depuis 2003.

La saison des feux de 2021 en Sibérie a débuté fin avril. Elle s’est drastiquement accélérée à la mi-juin et ne se terminera peut-être pas avant octobre. Seulement, les données obtenues grâce à Copernicus, le programme d’observation de l’état de la Terre de l’Union européenne, démontrent que la pollution générée par les feux a déjà atteint le double de celle de 2020. La chaleur dégagée est cinq fois supérieure à la moyenne à long terme.

« La Sibérie a toujours brûlé », déclare Jessica McCarty, écologiste du feu à l’université de Miami en Ohio. « Elle connaît des saisons des feux extrêmes. Mais lorsque je discute avec mes collègues qui habitent en Sibérie, ils n’en parlent pas comme si c’était un phénomène normal ou indicatif du passé. »

Les arbres sont brûlés, voire calcinés, et le sol est noirci à cause d’un feu de forêt le long de la route entre Byas-Kyuyol et Kobyay à Yakoutieutia, en Russie.

PHOTOGRAPHIE DE Emile Ducke

Un feu de forêt s’approche de Kyuyorel Yakoutieh, dégageant de gros nuages de fumée sur l’autoroute et dans le village, près de Yakoutieutia.

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UN PHÉNOMÈNE D’AMPLEUR MONDIALE

Les fortes chaleurs ont contribué à alimenter la saison des feux cette année, comme ça a été le cas en 2020. Depuis la fin du printemps, le nord-est de la Russie a subi des températures bien au-dessus des moyennes de saison. En juin, une vague de chaleur a dépassé tous les records locaux.

Certes, les conditions n’ont pas été aussi extrêmes que celles en Arctique en juin 2020, lorsqu’une vague de chaleur a engendré pour la première fois une température de plus de 37 °C. Toutefois, la douceur du printemps et les sols anormalement secs dans la région ont sûrement favorisé les grands incendies, indique Mme McCarty.

L’année dernière, les feux de forêt en Sibérie se sont étendus dans l’extrême nord de la région, jusque dans la toundra. Cette année, ils se concentrent dans la région des forêts de taïga, plus au sud. Elles sont principalement composées de pins (Pinus), d’épicéas (Picea abies) et de mélèzes (Larix decidua).

Depuis le début de la saison des feux, plus de 6 millions d’hectares de terres forestières ont brûlé à Sakha, selon l’agence des forêts de Russie, soit un peu moins d’un tiers de la surface forestière en France métropolitaine. « Ce sont certainement les pires années pour la région », déclare Elena Kukavskaya, spécialiste des incendies, par e-mail. Elle ajoute que la superficie déjà incendiée actuellement dépasse le total atteint en 2020.

La fumée de ces feux de forêt a déjà envahi les villages environnants. La lumière du Soleil est obstruée, rendant la respiration difficile et produisant des lueurs rougeâtres et apocalyptiques dans le ciel.

Cette fumée ne s’est pas confinée à la Sibérie. Au cours de la première semaine d’août, deux panaches géants de fumée ont survolé le pôle Nord avant de prendre la direction du Canada. Zack Labe, climatologue et météorologue à l’université d’État du Colorado, assure qu’il est « plutôt commun » que la fumée des feux de forêt traverse l’océan Arctique l’été.

« Ce qui est plus inhabituel, c’est de voir des grands panaches de fumée se diriger directement vers le pôle Nord et s’étendre directement sur le cercle arctique. »

De gros nuages de fumée teintent le ciel d’orange dans le village de Kyuyorelyak.

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Si des particules sombres se logent dans la glace de l’Arctique, alors elles absorberont davantage d’énergie solaire. Ce processus pourrait accélérer la fonte des glaces.

Néanmoins, la majorité de la fumée ayant traversé le pôle ces dernières semaines semble avoir été retenue dans les couches supérieures de l’atmosphère, indique Mark Parrington, directeur de recherche au service de surveillance de l’atmosphère Copernicus (CAMS), en charge de la surveillance de l’activité des incendies mondiaux. La quantité de lumière atteignant la surface a de fait diminué temporairement, donnant lieu à un effet de refroidissement local et de courte durée.

Déterminer les conséquences de ces rares dégagements de fumée sur la glace marine est « un exemple des défis majeurs auxquels nous faisons face pour essayer de comprendre les rétroactions et interactions du climat sur l’Arctique », explique M. Labe.

Oleg Shcherbakov, 37 ans, affronte un incendie près de Kyuyorelyakh.

PHOTOGRAPHIE DE Emile Ducke

LES CONSÉQUENCES SUR LE CLIMAT

Les conséquences les plus terribles de ces incendies proviennent de la quantité de dioxyde de carbone qu’ils rejettent dans l’atmosphère. Les données issues du CAMS montrent qu’entre le 1er juin 2021 et le 15 août 2021, les incendies en république de Sakha ont relâché près de 800 millions de tonnes métriques de dioxyde de carbone, soit près des émissions annuelles de l’Allemagne.

M. Parrington ajoute que cette estimation ne prend en compte que le dioxyde de carbone émis par la combustion de la végétation. Le total des émissions pourrait être bien plus élevé si les feux survenaient dans les régions où le sol est riche en carbone.

Il semblerait que ce soit exactement ce qui se passe. Amber Soja, ingénieure de recherche au National Institute of Aerospace des États-Unis, suit de près ces incendies. Elle explique que nombre de ces brasiers estivaux enflamment les couches de la matière organique en surface qui isolent les sols gelés en permanence : c’est ce que l’on appelle le permafrost. À mesure que cette matière isolante se retire, la chaleur générée par les incendies fait fondre et sécher le permafrost. Il se transforme ainsi en carburant supplémentaire et permet aux flammes de pénétrer encore plus en profondeur dans le sol.

Des blocs de glace gisent dans une cave abandonnée creusée dans le permafrost, située dans l’usine de fabrication de beurre de Kyuyorelyakh.

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Outre la combustion du carbone piégé dans les sols depuis des siècles, Mme Soja explique qu’avec le temps, ces incendies augmenteront la taille de la couche de dégel saisonnière du permafrost. Ils pourraient engendrer des « dégâts sur le long terme » sur ce réservoir de carbone glacé.

Ces dommages se verront amplifiés par le réchauffement général de l’atmosphère. Des modélisations du climat estiment que même en respectant la limite du réchauffement climatique à 2 °C comme le veut l’Accord de Paris, l’arctique russe subirait une augmentation de 5 °C. La Sibérie arctique est déjà l’une des régions qui se réchauffe le plus vite sur Terre.

La fonte du permafrost augmentera ces prochaines années à cause de la combinaison de la multiplication des incendies et du réchauffement de la planète. Il deviendra ainsi une source de nourriture pour les microbes sous-jacents, qui rejetteront à leur tour du dioxyde de carbone ainsi que du méthane lors de leur décomposition. Le méthane est un gaz à effet de serre près de 30 fois plus puissant que le CO2 sur 100 ans.

L’impact des émissions de dioxyde de carbone dues à la fonte du permafrost engendrera des répercussions sur le climat pendant des dizaines d’années, avertit Merritt Turetsky, directrice de l’Institute of Arctic and Alpine Research à l’université du Colorado à Boulder. À l’heure actuelle, il n’existe pas encore assez de données pour déterminer l’ampleur des conséquences. « Il nous faudra des années avant de disposer de chiffres concrets. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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