Pour lutter contre le réchauffement climatique, faut-il creuser le fond des océans ?

Les abysses regorgent de métaux aujourd’hui nécessaires à la construction de véhicules électriques, de panneaux solaires ou encore d’éoliennes. Mais les conséquences de l’exploitation de ces ressources océaniques sont encore largement méconnues.

Publication 1 nov. 2021, 10:30 CET, Mise à jour 1 nov. 2021, 14:04 CET
Des raies pastenague américaines nagent dans les eaux peu profondes de Grand Cayman, à North Sound. ...
Des raies pastenague américaines nagent dans les eaux peu profondes de Grand Cayman, à North Sound. J'avais pour mission de photographier ces raies, qui étaient au nombre de sept. Chacune d'entre elles a un nom. Après le shooting, des milliers de personnes ont débarquées pour nager et faire de la plongée avec les raies. Stingray City et Sandbar sont devenues les destinations du bord de l'océan les plus populaires au monde. Quelques centaines de raies font maintenant office d'ambassadrices des océans et côtoient environ un millier de visiteurs par jour. - David Doubilet
Photographie de David Doubilet

Ce sont des petites boules loin de tous les regards qui attisent bien des convoitises. Au fin fond des océans, entre 4000 et 6000 mètres de profondeur, les nodules polymétalliques (des balles de la taille d’une pomme de terre) regorgent de cobalt, de manganèse, de cuivre, ou encore de nickel. Des métaux aujourd’hui utilisés dans la fabrication des voitures électriques, des éoliennes ou des panneaux solaires…Les abysses font ainsi figure d’eldorado, à l’heure du réchauffement climatique et de la nécessaire transition énergétique. Pourtant, nous ne connaissons pas encore les véritables conséquences du prélèvement de ces nodules sur l’océan, et par ricochet sur le reste de la planète. Ainsi, entrepreneurs, scientifiques et ONG sont divisés sur le calendrier à adopter et la marche à suivre.

Dans ce contexte incertain, chacun avance ses arguments, chiffres à l’appui. Pour démontrer l’urgence à agir, celle de limiter l’augmentation globale des températures, les entrepreneurs mettent notamment en avant un rapport de l’agence internationale de l’énergie. Ce dernier prévoit que pour respecter l’accord de Paris et limiter le réchauffement climatique à 2°C, nous aurons besoin de quatre à six fois plus de métaux tels que le cobalt, le cuivre ou le nickel en 2040 comparé à aujourd’hui. « Une voiture électrique nécessite six fois plus d’apports minéraux qu’une voiture conventionnelle » précise le rapport. Et le recyclage permettrait de satisfaire seulement 10 pourcent de la demande de nickel, de cuivre, ou de cobalt en 2040, selon ce même rapport. Il y a aussi les dégâts connus des mines terrestres, entres les forêts rasées, les rivières polluées et les populations déplacées…

En parallèle de tout cela, la zone de Clarion Clipperton, qui s’étend depuis Hawaï jusqu’à Mexico, est extrêmement riche en nodules polymétalliques. Elle représente une surface de 9 millions de km2, dans laquelle le poids des nodules atteindrait 34 milliards de tonnes, dont environ 340 millions des tonnes de nickel, et 275 millions de tonnes de cuivre. De quoi susciter des vocations.

Mais plusieurs ONG ont demandé un moratoire sur l’exploitation de ces ressources. Greenpeace en fait partie. Pour eux, les arguments et les chiffes avancés par les entrepreneurs sont à prendre avec des pincettes. «Cette explosion de la demande advient dans un scénario où l’on remplace chaque voiture thermique par une voiture électrique. Cela reste donc un modèle de société d’exploitation, avec une croissance sans limite en tête. Mais si on table sur moins de voitures dans le monde, on aura moins besoin de ces minéraux. De plus, certains constructeurs comme Tesla annonce déjà changer leurs batteries pour être moins dépendant de ces métaux. L’innovation va si vite qu’on ne sait pas encore ce qu’il y aura dans les batteries d’ici dix ou vingt ans. Certes, il faut réduire les émissions de CO2, mais nous devons également penser aux autres limites de la Terre » affirme An Lambrechts, responsable de campagne à Greenpeace.

 

UN MILIEU MÉCONNU

C’est donc deux visions du monde qui s’affrontent autour d’un grand point d’interrogation. Quelles sont les conséquences réelles de l’exploitation du fond des océans ? Impossible aujourd’hui d’apporter une réponse claire et nette. Cependant, dans les années 80, un intérêt pour ces fonds marins et leur réserve en métaux avait déjà permis de financer des recherches. Avec à la clé certaines observations…

« Quand on racle le fond, on ôte en quelques secondes un trésor qui a mis plusieurs millions d’années pour se constituer. On a pu suivre pendant dix ans ces fonds marins après le raclage. Rien ne repousse ensuite » précise Françoise Gaill, directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste des environnements profonds. De plus, des sédiments et des particules seront mis en suspension par les activités minières. Avec des conséquences sur la composition chimique de l’eau, et donc in fine sur les communautés microbiennes et animales - sans que l’on puisse pour l’instant détailler et imaginer l’étendue du dérangement.

« Pour les profondeurs, nous ne connaissons pas l’ensemble des caractéristiques du système. Avec ces recherches des années 80, nous avons pu éclairer des éléments parcellaires uniquement, et non pas l’écosystème dans sa globalité» souligne la scientifique. « Quand on ne connaît pas un milieu, il est très difficile d’évaluer les risques. Aujourd’hui, il faut donc à la fois explorer, modéliser les écosystèmes virtuellement et expérimenter ».

Le fond des océans regorge de métaux aujourd'hui utilisés dans la construction de voitures électriques, d'éoliennes ou de panneaux solaires. Ici, des ingénieurs de l'entreprise GSR font descendre un robot dans l'océan Pacifique pour tester la collecte de ces métaux.

Photographie de GSR

Dans tous les cas, la réponse aux questions que pose cette potentielle exploitation n’arrivera pas demain. « Il nous faut dix ans à compter d’aujourd’hui pour avoir une connaissance du milieu. Comprendre comment les espèces interagissent entre elles, comment elles se reproduisent, et quelles conséquences cela pourrait avoir sur l’équilibre de l’océan  » poursuit-elle.

Dans ce domaine, la France est prête à mettre la main au porte-monnaie. Mi-octobre 2021, dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », Emmanuel Macron a annoncé 2 milliards d’euros à partager entre le domaine spatial et celui des grands fonds marins. S’il a insisté sur le fait qu’il s’agissait là d’« exploration », et non pas d’« exploitation », le président a cependant souligné que ces recherches permettraient « peut-être l’accès à certains métaux rares ».

D’ailleurs, la France s’est abstenue de voter le moratoire sur l’exploitation des fonds marins demandé par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en septembre 2021 à Marseille. Adopté par 81 Etats, ce moratoire entend suspendre l'exploitation minière des abysses jusqu’à ce que « des évaluations d’impact rigoureuses et transparentes aient été menées, les risques environnementaux, sociaux, culturels et économiques de l’exploitation minière des grands fonds marins aient été exhaustivement compris, et la protection efficace du milieu marin soit garantie ». Le moratoire n'est toutefois pas contraignant légalement.

 

UN « ROBOT ASPIRATEUR » DANS LES PROFONDEURS

Certains entrepreneurs ont déjà commencé à investir le terrain. Parmi eux, il y a GSR, une entreprise belge. Elle dispose d’un robot-aspirateur des profondeurs : Patania. En avril 2021, la deuxième version du prototype s’est lancée dans la zone de Clairion Clipperton, après un premier essai en 2017. Le tout pour des tests et des recherches sur le terrain. L’entreprise a déjà investi près de 100 millions d’euros pour ce projet, et pense pouvoir débuter l’exploitation commerciale dès 2028. Elle prévoit, à terme, d’avoir deux robots et d’être en capacité de collecter trois millions de tonnes de nodules par an.

« Notre but est d’arriver à un maximum d’efficacité dans la collecte des nodules avec le minimum d’impact environnemental » explique Samantha Smith, chargée de développement durable à GSR. « Nous pensons qu’il sera possible de demander un permis à l’autorité internationale des fonds marins (AIFM) dès 2024, puis que l’AIFM prenne un an pour décider » poursuit-elle.

Car, si dans les zones économiques exclusives, les ressources minérales dépendent de la législation du pays en question, l’exploitation commerciale des abysses dans les eaux internationales est soumise à l’agence internationale des fonds marins (AIFM). Basé à Kingston, en Jamaïque, cet office de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a déjà délivré plus d’une vingtaine de permis d’exploration (et non d’exploitation), à plusieurs pays, y compris la France. L’objectif de ces autorisations : savoir où précisément se trouvent les métaux, et mieux comprendre l’impact environnemental de leur usage. Ainsi, aujourd’hui, l’AIFM débat toujours des conditions et du cadre nécessaire pour autoriser l’exploitation commerciale.

Quand, comment, et avec quelles contraintes pour protéger l’environnement ? Ces questions restent pour le moment en suspens.

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