En Italie, ce piment survit aux vagues de chaleur extrême

Le condiment, qui pousse dans le sud de l’Italie, est en passe de remporter une bataille héroïque contre les vagues de chaleur causées par le changement climatique.

De Jonathan Moens
Publication 24 sept. 2022, 14:24 CEST
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Des piments séchés photographiés dans la région de la Calabre, en Italie. Bien que les récoltes du condiment aient souffert de la chaleur qui a sévi dans le pays cette année, les plantes ont survécu, ce qui n’est pas le cas de toutes les cultures.

PHOTOGRAPHIE DE Toni Anzenberger, Redux

Chaque année à la mi-septembre, la petite ville de Diamante, située sur la côte italienne, se transforme. Elle accueille, parmi ses impressionnantes fresques murales représentant des pêcheurs, des personnages religieux ou de l’art abstrait, jusqu’à 200 000 personnes sur cinq jours. Celles-ci viennent célébrer le fameux piment calabrais, dont le piquant se situe entre le jalapeño et le piment de Cayenne.

Dans la ville, les balcons sont décorés de guirlandes de piments séchés Diavolicchio cramoisis, la variété de piment la plus répandue dans la région, tandis que d’impressionnantes sculptures de piments rouge écarlate se dressent sur les places. La foule toute vêtue de rouge, arborant des boucles d’oreilles en forme de piment et des couronnes de fortune, se balade le long de la mer.

Cette année, qui marque le 30e anniversaire du festival, n’a pas été une année comme les autres. Confrontée à la canicule et à un manque de pluie, conséquences du changement climatique, l’Italie a connu sa pire sécheresse depuis plus de 70 ans. Le secteur agricole en a grandement souffert, notamment dans les régions du nord : les récoltes de riz, de blé, de maïs, d’olives et de tomates ont ainsi dégringolé de jusqu’à 70 %.

Moins gourmandes en eau, les cultures de piment s’en sont un peu mieux sorties. En Calabre, principale région productrice de piment d’Italie avec la Sicile, « la perte de rendement cette année est de l’ordre de 20 à 30 % », déclare Maria Viggiano, copropriétaire de Valle Lao Agriculture Company, l’une des plus grandes exploitations productrices de piment de la région. Cette baisse s’explique non pas par la sécheresse, la Calabre ayant suffisamment d’humidité, mais par la chaleur implacable : les températures ont grimpé jusqu’à 37°C cet été, soit environ 5°C de plus que la moyenne. Selon Maria Viggiano, c’est la résistance et la faculté d’adaptation du piment qui ont permis de minimiser les pertes économiques.

Alors, pour beaucoup, le festival de cette année célèbre la survie héroïque de la plante dans un contexte de hausse croissante et rapide des températures, exacerbée par le changement climatique.

UNE HISTOIRE PIMENTÉE

Les piments mis à l’honneur lors du festival s’affichent sous toutes les formes et les tailles : petits et en forme de bouton, longs et fins ou encore en forme de croissants. Infusés dans les huiles ou la grappa (eau-de-vie de marc de raisin, ndlr), ajoutés à des fromages de chèvre, réduits en poudre et mélangés à des sardines, ils sont employés dans des recettes traditionnelles, comme la très appréciée Nduja, une saucisse de porc épicée à tartiner. Le festival célèbre aussi les piments avec des projections de films à leur sujet et des groupes reprenant les Red Hot Chili Pepper. Mais son événement principal reste le concours du plus gros mangeur de piment en 30 minutes : cette année, deux participants sont arrivés à égalité avec 680 g chacun.

« Toute la ville s’anime », confie Enzo Monaco, fondateur du festival et président de l’Académie italienne des piments.

Lorsqu’Enzo et ses amis ont créé le festival du piment à Diamante en 1992, celui-ci ne portait pas vraiment sur le fameux condiment. Il mettait plutôt à l’honneur ses effets aphrodisiaques bien connus. « Nous avons érigé un phallus qui mesurait environ trois mètres de haut », raconte Enzo Monaco.

Le festival gagnant en popularité et attirant de plus en plus de touristes venus des quatre coins de l’Italie, son fondateur a commencé à se faire des ennemis. « Les prêtres et l’Église se sont élevés contre le festival, donc nous avons dû calmer le jeu », se souvient-il.

L’hostilité de l’Église envers les piments n’est pas nouvelle. Il y a plus de 500 ans, lorsque Christophe Colomb a ramené ces condiments de ses voyages en Amérique, il espérait les vendre en Espagne et dans toute l’Europe. Mais son plan est tombé à l’eau, raconte Enzo Monaco, qui a écrit un livre sur le sujet. Les classes aisées et la noblesse n’en aimaient pas le goût ; quant à l’Église, elle a vu sa réputation d’aphrodisiaque comme anathème à ses valeurs sacrées, à tel point qu’elle a persuadé des moines mexicains de définir le piment comme une épice « donnant des idées dérangées ». En Italie, l’Église s’est également élevée contre sa dissémination dans le pays lorsque le condiment y a fait son arrivée 70 ans plus tard.

Ce n’est que lorsque les classes les plus modestes ont découvert les piments que ceux-ci ont véritablement commencé à être appréciés. Dans les régions du sud de l’Italie, et notamment en Calabre, la plupart des habitants ne mangeaient pas de viande et leur alimentation se limitait à quelques légumes comme les aubergines, les poivrons et les tomates. Les piments étaient donc un condiment parfait pour en rehausser le goût, souligne Enzo Monaco.

Ils ont alors commencé à se disperser partout dans le pays et dans le monde grâce à l’aide des oiseaux migrateurs, qui, n’ayant pas de récepteurs gustatifs, étaient indifférents à son piquant. « Les oiseaux mangeaient des piments et faisaient leurs besoins en vol. Les graines ainsi libérées ont permis aux piments de conquérir de nouveaux territoires », explique Enzo Monaco.

La facilité avec laquelle les piments poussent a également joué un rôle important dans sa dissémination. « De la terre, un pot, une graine et un balcon exposé au soleil, c’est tout ce qu’il vous faut pour avoir des piments toute l’année », explique le président de l’Académie italienne des piments. Avec sa météo ensoleillée, la Calabre était l’endroit idéal pour la plante où pousser. Elle est devenue la région italienne où l’on consomme le plus de piments.

 

LA GRÂCE SALVATRICE DU PIMENT

La culture des piments offre une multitude de possibilités : ils peuvent être récoltés et vendus frais, ou bien séchés, fermentés et marinés au vinaigre. Comme l’explique Maria Viggiano, les longs épisodes caniculaires accélèrent le processus de séchage des piments, phénomène dont tirent parti certains producteurs. « Si nous ne pouvons pas les vendre [frais], nous les séchons puis nous les vendons. C’est une des solutions au problème », confie Francesco Donato, producteur de piments basé à Diamante.

La résistance de la plante a toutefois ses limites. Ainsi, si les températures demeurent trop élevées pendant trop longtemps, les plantes flétrissent, se décolorent et finissent par mourir, même si elles ne manquent pas d’eau, décrit Maria Viggiano, qui a observé ce phénomène dans ses cultures.

Pour les producteurs, ce sont les vagues de chaleur, et non la sécheresse, qui menacent les plantations de piments de la région. La ville de Diamante est entourée de montagnes, petits ruisseaux et de nombreux aquifères, lesquels fournissent pour l’heure encore suffisamment d’eau pour l’agriculture, poursuit Maria Viggiano. À l’inverse, les canicules sont à prévoir tous les ans et leur intensité augmente à mesure que les effets du changement climatique sur la météo à l’échelle mondiale se décuplent.

Enzo Monaco est lui plus optimiste. Il en est convaincu : grâce à leur résistance et à leur faculté d’adaptation, les piments, dont il existe des milliers de variétés au monde, pourront faire face à ces conditions extrêmes. Et si les plantes ne supportent pas les épisodes caniculaires intenses le long de la côte calabraise, les producteurs pourront toujours les cultiver un peu plus haut dans les montagnes environnantes, où les températures sont plus clémentes, ajoute Enzo Monaco.

« Je pense que le piment n’a pas trop de souci à se faire, poursuit-il. Il peut pousser à n’importe quelle altitude, que ce soit au niveau de la mer ou dans les montagnes ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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