Sous les eaux

Tandis que la côte nord de l'île de Java, en Indonésie, s'enfonce peu à peu, ses habitants se battent pour préserver leur maison et leur histoire du même sort.

De Adi Renaldi, National Geographic
Photographies de Aji Styawan, National Geographic
Publication 22 sept. 2022, 21:33 CEST
Après la submersion de Purwosari Timur par la marée, en 2020, Turadi, 54 ans, surélève le ...

Après la submersion de Purwosari Timur par la marée, en 2020, Turadi, 54 ans, surélève le sol de sa maison avec de la terre.

PHOTOGRAPHIE DE Aji Styawan, National Geographic

L’an dernier, pour enterrer Mukminah, ils ont dû apporter de la terre par barque. Le cimetière était sous l'eau à Timbulsloko, un village à 400 km à l’est de Jakarta, la capitale indonésienne. Sur la carte, le village a encore l’air d’être situé sur la côte nord de Java central, mais, dernièrement, les terres alentour ont été prises par la mer de Java. Depuis 2020, le cimetière, à quelques centaines de mètres du village, est submergé, même à marée basse.

Mukminah avait un peu plus de 70 ans quand elle est morte. Elle se serait souvenue de l’époque où son village était verdoyant et florissant. Les villageois faisaient pousser des cocotiers, des oignons rouges, des piments, des choux, des carottes et des pommes de terre. « On pouvait semer n’importe quoi, tout poussait », se rappelle Ashar, le chef du village. Âgé de 39 ans, lui aussi se souvient des jours meilleurs. L’eau y est apparue rapidement, en vingt ans à peine.

La côte nord de l’île de Java sombre et la mer monte. À Jakarta, ville de plus de 10 millions d’habitants, pas moins de 40 % des terres sont situées sous le niveau de la mer. Mais le département (kabupaten) de Demak, où se trouve Timbulsloko, figure parmi les zones les plus durement touchées. À cause du réchauffement, le niveau des mers augmente d’environ 3,5 mm par an dans le monde ; ici, la terre s’enfonce d’au moins 10 cm. Le Demak perd ainsi plus de 400 ha, soit près de 0,5 % chaque année.

À Timbulsloko, après les mauvaises récoltes de riz survenues dans les années 1990, les villageois se sont convertis à la pisciculture, nourrissant des poissons-lait et des crevettes géantes tigrées dans des étangs saumâtres. Ils ont profité de quelques bonnes années, mais, au mitan des années 2000, les étangs aussi ont été submergés. Désormais, la « terre ferme » se trouve à plus de 1,5 km et les villageois s’y rendent à la rame. Pour rester au sec dans leur foyer, ils ont installé des terrasses en bois ou surélevé le sol de 1,80 m. Ils vivent courbés sous les plafonds bas de leurs maisons. Sur plus de 400 familles vivant là, quelque 170 familles sont parties. Le cimetière est l’une des dernières choses qui les relient à leur histoire.

Difficile de tenir bon dans le Demak, un département de Java central. À Timbulsloko, un village naguère entouré de rizières, les habitants ont récemment construit une passerelle en bois pour rester au
sec quand la marée afflue. Mais, d’après Ashar, le chef du village, « d’ici à l’an prochain, elle aura sans doute disparu ». La côte s’enfonce de 10 cm par an, en partie à cause du pompage des eaux souterraines.

Sept hommes étaient chargés de préparer la sépulture de Mukminah. Ils ont creusé dans la boue pendant une heure, construit un talus autour du trou. Leurs outils ont heurté les os d’une inhumation précédente ; ils ont continué à creuser. Torse nu et trempés de sueur, ils ont creusé jusqu’à ce que la marée emplisse le trou. Mukminah a été enterrée sept heures plus tard, à la nuit tombée, quand la mer s’est retirée. Elle a été ensevelie sous moins d’une tonne de terre meuble brun clair que les hommes avaient rapportée de l’intérieur des terres à la force des rames. « On ne peut pas enterrer un corps avec de la boue et de l’eau, explique Ashar. Alors nous devons acheter de la terre. » 

« Ce n’est pas facile de vivre ici, comme vous pouvez le voir », poursuit le chef du village. Il ne peut pas partir, car personne ne veut acheter sa maison dans la mer. Les anciens non plus ne veulent pas partir. Ils veulent vivre avec leurs souvenirs, près de leurs ancêtres.

Après les funérailles, les villageois ont supplié les autorités du Demak de les aider. À l’automne 2021, on leur a envoyé des ouvriers avec une tractopelle. Ils ont ainsi pu récupérer suffisamment de boue dans l’eau peu profonde du littoral pour surélever la totalité du cimetière de 1,50 m. Cela devrait laisser un peu de temps aux morts de Timbulsloko.

Ceux qui n’ont pas les moyens de reconstruire leur maison stockent leurs biens en hauteur, pour s’adapter aux inondations chroniques. À Timbulsloko, Mashuri, 52 ans, un passionné de musique, propose des animations lors des fêtes dans le village.

Un autre facteur est à l’œuvre, selon Heri Andreas, chercheur qui étudie l’enfoncement de la côte : les extractions massives d’eaux souterraines, qui favorisent l'accélération du tassement des sédiments.

En 2014, dans la seule région de Demak, il existait environ 250 000 puits dont la profondeur pouvait aller jusqu’à 150 m dans une zone de la taille d’une ville comme Berlin. Ils sont probablement plus nombreux aujourd’hui ; 2014 est la dernière année pour laquelle on dispose de données gouvernementales. La plupart des puits sont privés, mais les services de l’eau du Demak ont aussi foré des puits profonds dans quatre sites. Avec l’eau des rivières, ils fournissent de l’eau courante à plus de 58 000 foyers dans 59 villages sur les 249 du département. En 2019, au moins 9,7 millions de mètres cubes d’eau issue de l’extraction souterraine ont été distribués.

Pendant plus de dix ans, le gouvernement local a encouragé le pompage des eaux souterraines, le présentant comme le moyen le moins coûteux de répondre à la demande pressante d’eau courante.

« Les gens, notamment le gouvernement, continuent d’incriminer la montée du niveau des eaux comme la cause principale » de la perte des terres au Demak, précise Heri Andreas. « Mais notre conclusion est que le principal coupable s’avère être des décennies d’exploitation des eaux souterraines. » 

À la sortie de Bedono, dans le département de Demak, la route principale est inondée à marée haute. Les enfants doivent aller à l’école en radeau. Plus de la moitié des villageois ont quitté leur maison pour gagner les hauteurs.

Le département de Demak compte aujourd’hui environ 1,2 million d’habitants, soit une petite partie de la population de Jakarta. Pourtant, à la fin du 15e siècle, le Demak était un sultanat indépendant, premier État musulman sur l’île de Java, qui dominait la côte nord.

La route de la côte nord, construite au 19e siècle sur toute la longueur de Java par le gouvernement colonial néerlandais, traverse la ville de Demak. Elle reste une artère majeure, empruntée par 400 camions par heure. Les usines qui la bordent produisent de tout, des engrais aux équipements électroniques en passant par le textile. Mais elle aussi est soumise aux inondations liées aux marées qui la submergent désormais à répétition, à un coût très élevé.

Il y a plusieurs raisons à ces inondations, parmi lesquelles le fait que Java central ait perdu 8 000 ha de terres, selon des données satellitaires, dont 2 200 au Demak. L’élévation du niveau de la mer, dû au réchauffement climatique, est un facteur. Mais la subsidence, c’est-à- dire l’affaissement de la croûte terrestre, en est un autre, plus important. La plaine côtière de la côte nord de Java est constituée de dizaines de mètres d’épaisseur d’alluvions, déposés durant des millénaires par des rivières provenant des montagnes du centre. Sous l’effet de leur propre poids, les sédiments s’enfoncent en se tassant, explique Aron Meltzner, géologue. « C’est un processus très naturel, explique-t-il. La rivière continue d’apporter des sédiments et, pendant que ceux déjà présents se tassent, la boue continue à se former par-dessus, permettant au delta de rester au-dessus du niveau de la mer. » Lors des crues annuelles, les rivières débordaient de leur lit tout en allant et venant dans la boue meuble, répandant ainsi les sédiments dans toute la plaine.

Mais ces inondations menaçaient les cités modernes. À la fin du 19e siècle, les Néerlandais construisirent des canaux, des digues et des écluses pour contrôler les inondations dans les villes, spécialement à Jakarta et à Semarang, la capitale de Java central. Aujourd’hui, les digues et les berges bétonnées empêchent les rivières de déborder, mais également les sédiments de renflouer la plaine. À la place, ceux-ci se déposent au fond du lit des rivières ou se déversent directement dans la mer. C’est l’une des raisons qui expliquent que la côte nord est en train de s’enfoncer.

« Même sans la montée des eaux, le simple fait que nous ayons canalisé les rivières et empêché leur cours de changer veut dire que le processus naturel a été interrompu », explique Meltzner.

Chaque heure, 400 camions traversent Demak par la route de la côte nord, une voie majeure construite au 19e siècle par les colons néerlandais et aujourd’hui inondée régulièrement. Le gouvernement de Java central aménage un tronçon de 27 km sur une digue destinée à protéger les terres derrière elle, mais pas les villages du littoral.

Le gouvernement de Java central et des ONG se sont battus pour protéger la côte de l’érosion. Le gouvernement affirme avoir planté plus de 3 millions de palétuviers sur plus de 360 ha depuis 2011 pour réguler les vagues et les marées. Le projet est de couvrir environ 750 ha en 2023.

Pendant ce temps, les ONG, qui travaillent avec les pêcheurs locaux dans le district de Sayung, ont planté des kilomètres de barrières en bambou en mer. Celles-ci agissent comme des brise-lames perméables, qui piégent les sédiments remués par les vagues, notamment en période de mousson. L’installation, peu coûteuse, est censée être temporaire – l’idée est en effet de retenir assez de sédiments pour que la mangrove s'enracine mais les barrières ont tendance à s’effondrer facilement et doivent souvent être réparées. « Il reste encore à mesurer l’impact de cet aménagement côtier », note Fadholi, un pêcheur de 36 ans recruté pour entretenir un piège à sédiments dans le village de Bedono. « Ici, nous n’avons pas encore constaté d’accumulation de sédiments, parce que les courants continuent à les repousser. » Mais les barrières fonctionnent aussi comme des zones de reproduction pour les moules, que les habitants ramassent et vendent.

Sundari, 48 ans, se recueille sur la tombe de son mari. Le cimetière de Timbulsloko, surélevé de 1,5 m à l’automne 2021, grâce à une dotation des autorités du Demak, est accessible à pied, même à marée haute.

Des chercheurs de l’université Diponegoro, à Semarang, ont testé d’autres méthodes de protection côtière. À Timbulsloko, en 2012, ils ont érigé une digue de 150 m, faite de cylindres de béton, le long de l’ancien littoral. En deux ans, assez de sédiments s’étaient accumulés derrière la digue pour permettre aux palétuviers de pousser – ils atteignent aujourd’hui 3 m de haut.

Mais le béton reste cher, fait remarquer le professeur d’océanographie Denny Nugroho Sugianto, qui prône l’utilisation de barrières en bambou ou en PVC, là où les vagues sont basses. Mais, ajoute-t-il, reste « le problème de la subsidence. Peu importe le nombre de brise-lames que nous construirons, ils ne serviront à rien. »

Le gouvernement national est en train de construire sur 27 km, de Semarang à la ville de Demak, une autoroute combinée à une digue. Mais seuls des petits bouts de deux villages seront protégés. Le projet met en colère les habitants des villages en dehors de la digue, comme Timbulsloko et Sayung, qui ont l’impression qu’on abandonne leurs communautés.

Ganjar Pranowo, le gouverneur de Java central, reconnaît les limites du programme. Il dit que le gouvernement ne peut tout simplement pas se permettre de construire des brise-lames plus grands, comme aux Pays-Bas, pour protéger davantage de côte. D’énormes stations de pompage seraient nécessaires pour évacuer l’eau des inondations derrière la digue. Alors, que devraient faire les habitants des villages inondés, ceux accessibles seulement à marée basse le long de passages étroits, ceux où l’eau caresse les pieds des villageois dans leur salon ?

« En dernier recours, il faut s’installer dans un endroit plus sûr, explique-t-il. Ou, s’ils insistent pour continuer à vivre là, ils doivent s’adapter à l’environnement en construisant des maisons sur pilotis, par exemple. Récupérer la terre d’avant, c’est impossible. Elle est sous l’eau. »

Extrait de l'article publié dans le numéro 276 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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