Canada : cette île flottante pourrait être le vestige d’écosystèmes disparus
Comment une forêt peut-elle flotter ? Des scientifiques livrent leurs explications.

Une mystérieuse île couverte d’arbres est récemment apparue, puis a disparu, sur le lac Williston, en Colombie-Britannique. Les scientifiques pensent avoir une explication à ce phénomène.
Une mystérieuse île couverte d’arbres est récemment apparue, puis a disparu, sur le lac Williston, en Colombie-Britannique. Les scientifiques pensent avoir une explication à ce phénomène.
Il y a quelques semaines, alors qu’il naviguait sur le lac Williston, en Colombie-Britannique, Rocky Avery, un plaisancier, est tombé sur une île jusque-là inconnue. Elle mesurait près de deux fois la taille d'un terrain de football et était couverte d’une végétation luxuriante.
Elle présentait toutefois une singularité : elle flottait.
La vidéo partagée par Rocky Avery, et initialement relayée par CBC, montre cette masse verdoyante onduler et se soulever doucement à la surface de l’eau sous l'effet des vagues. Après sa découverte, il en a perdu la trace pendant plusieurs semaines avant de la repérer à nouveau à la fin du mois d’août.
« C’est une observation phénoménale », estime Rebecca Helm, écologue marine à l’université de Georgetown. De grandes îles flottantes boisées comme celle-ci sont « rares à notre époque », mais elles étaient autrefois plus courantes avant que les activités humaines, notamment la construction de barrages à grande échelle et l’exploitation forestière intensive, ne modifient profondément les paysages.
« Cette île ressemble davantage à un fantôme du passé qu’à un phénomène totalement nouveau », explique Helm.
UNE VÉGÉTATION À LA DÉRIVE
La plupart des îles flottantes sont constituées d’un mélange de plantes aquatiques, d’enchevêtrements de racines, de terre et de débris ligneux, autant de matériaux suffisamment légers pour rester à flot. On les rencontre souvent dans les zones humides ou les tourbières.
Les racines des végétaux, à la recherche de lumière et de nutriments, se développent dans l’eau et finissent par former un tapis végétal dense et emmêlé.
Lorsque le niveau de l’eau change brusquement ou qu’une tempête survient, ce tapis peut se détacher et dériver, donnant naissance à une île flottante. Les niveaux du lac Williston étaient particulièrement élevés en août, ce qui pourrait avoir déclenché sa dérive.
Des dizaines d’îles similaires existent à travers le monde. Certaines sont considérées comme une nuisance sur le lac Victoria, en Afrique, où elles obstruent les voies navigables et perturbent le fonctionnement des barrages hydroélectriques. D’autres sont déplacées par les plaisanciers dans le Wisconsin. Certaines sont même devenues des attractions touristiques, comme une île flottante italienne que Pline l’Ancien aurait visitée.
Les îles flottantes peuvent se désagréger en quelques jours, mais certaines subsistent pendant plusieurs années. Cependant, l’île du lac Williston, dont la forêt semble remarquablement intacte, pourrait avoir une origine différente.
Sans poser le pied sur cette nouvelle île flottante, il est difficile de déterminer exactement sa composition, relève Natalie Kramer Anderson, chercheuse spécialisée dans les rivières et exploratrice National Geographic. Elle a consacré plusieurs années à l’étude des immenses embâcles de bois des Territoires du Nord-Ouest du Canada, d’impressionnants amas de troncs flottés qui s’accumulent pendant des décennies, voire des siècles, et peuvent couvrir jusqu’à 50 kilomètres carrés. Au cours de ses recherches, elle a observé comment des îles flottantes constituées principalement de bois pouvaient se former.
Lorsque les arbres tombent, certains finissent dans les cours d’eau et sont transportés comme du bois flotté avant de s’échouer sur la rive d'un lac ou d'une rivière. Les crues saisonnières peuvent ensuite les regrouper en radeaux ou en tapis de bois flottant, qui deviennent des supports propices à l’accumulation de sédiments et à l’enracinement de nouveaux arbres. Natalie Kramer Anderson se souvient avoir un jour traversé à pied une véritable mer de bois flotté parsemée de jeunes pousses. Alors qu’elle prélevait un échantillon d'un épicéa adulte, elle a réalisé que l’eau circulait sous l’arbre. « Ces arbres avaient cinquante ans. Ils poussaient littéralement sur un amas de troncs », raconte-t-elle.
Cette formation restait encore reliée à la terre ferme, mais elle pouvait facilement imaginer une structure similaire se développer dans une zone calme le long d’un rivage lacustre. Elle n’a donc pas été surprise d’apprendre l’existence de l’île flottant sur le lac Williston, résultat probable d'amoncellements sur les longues berges du lac, emportés par l’action combinée des vagues, du vent et des récentes variations du niveau de l’eau
DES ÎLES MENACÉES
Pour Anderson et Helm, cette île forestière flottante n’a rien d’une simple curiosité naturelle. Elle représente un type de formation naturelle devenu rare. Selon elles, ce genre d’îles était autrefois bien plus présent en Colombie-Britannique et ailleurs dans le monde, y compris en pleine mer. Mais à mesure que les cours d’eau ont été endigués et que l’exploitation forestière s’est intensifiée, les rivières ont transporté moins de bois vers l’aval, privant les îles flottantes de leur matériau de base. Par ailleurs, les radeaux de bois sont souvent retirés des voies navigables afin de faciliter les activités économiques et récréatives. « Nous avons profondément modifié les processus qui permettent leur formation », résume Natalie Kramer Anderson.
Pour mieux comprendre la formation de cette île, la chercheuse aimerait qu’une équipe scientifique puisse dater ses arbres afin de déterminer s’ils appartiennent à différentes générations ou s’ils ont tous poussé à la même époque. L’occasion pourrait se présenter. Selon CBC, l’île s’est récemment échouée sur une rive située à une trentaine de kilomètres de l’endroit où elle avait été observée pour la dernière fois. Et comme le souligne Natalie Kramer Anderson, avec le barrage situé en aval, « cette île n’a plus vraiment d’endroit où aller ».
Rebecca Dzombak est journaliste et éditrice scientifique. Elle couvre notamment les questions liées au climat, à la conservation de la nature, à l’écologie et à la géologie.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
