Népal : les scientifiques peuvent-ils prédire la prochaine crue glaciaire ?

De l’Himalaya aux Andes, le réchauffement climatique fragilise les glaciers du monde entier. Les scientifiques cherchent désormais à repérer ceux qui risquent de s’effondrer avant qu’ils ne provoquent de nouvelles catastrophes.

De Robin George Andrews
Publication 31 août 2026, 18:09 CEST
Une maison partiellement submergée par la boue et les débris à la suite d’une crue subite ...

Une maison partiellement submergée par la boue et les débris à la suite d’une crue subite dévastatrice qui a récemment frappé le Népal. Selon les scientifiques, les inondations et les avalanches telles que celle-ci sont plus susceptibles de se produire à mesure que les montagnes se réchauffent.

PHOTOGRAPHIE DE Ritesh Shukla, Getty Images

Une maison partiellement submergée par la boue et les débris à la suite d’une crue subite dévastatrice qui a récemment frappé le Népal. Selon les scientifiques, les inondations et les avalanches telles que celle-ci sont plus susceptibles de se produire à mesure que les montagnes se réchauffent.

PHOTOGRAPHIE DE Ritesh Shukla, Getty Images

La tragédie s’est abattue sur le Népal et la Chine mercredi dernier lorsqu’un maelström d’eau, de roche et de boue s’est déversé dans une vallée fluviale de l’Himalaya, emportant sur son passage d’innombrables maisons, ponts, routes et personnes, et en ensevelissant bien plus encore sous une épaisse coulée visqueuse. Bien que les scientifiques cherchent encore à établir le déroulé exact des événements, les premières évaluations indiquent que des fragments d’un glacier, ainsi qu’une partie d’une falaise voisine, se sont détachés à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol, laissant s’échapper dans la vallée l’équivalent de soixante-dix pyramides de Khéops.

Bien que cette catastrophe particulière n’ait pas été anticipée, ce type de danger (l’effondrement soudain et violent d’un glacier) est en train de devenir monnaie courante dans un monde qui se réchauffe rapidement. Le changement climatique d’origine anthropique fait fondre les glaciers à un rythme jamais vu. S’ils fondent suffisamment, les glaciers suspendus de manière précaire au sommet des montagnes s’écrasent sur tout ce qui a le malheur de se trouver en contrebas.

L’Himalaya est loin d’être le seul endroit avec des glaciers d’altitude : de la Norvège à la Nouvelle-Zélande en passant par l’Islande et le Chili, ces bombes à retardement glacées se perchent sur les plus hauts sommets. « Toutes les régions glaciaires du monde sont vulnérables à cause du réchauffement rapide et de la fonte accélérée », explique Mohan Bahadur Chand, glaciologue de l’Université de Katmandou, au Népal, et explorateur National Geographic. Et selon l’endroit où l’on se trouve, un effondrement de glacier est susceptible de déclencher aussi bien une crue éclair qu’un « méga tsunami » de la taille d’un gratte-ciel.

« Mais il reste des raisons d'espérer », rassure Alton Byers, explorateur National Geographic et spécialiste des risques liés aux glaciers à l’Université du Colorado à Boulder, dans une réponse envoyée par e-mail. Certains glaciers traîtres, quand on les surveille correctement, présentent des signes caractéristiques lorsqu’ils sont sur le point de lâcher, ce qui signifie que des milliers de vies peuvent être sauvées dans les bonnes circonstances.

Mais cela suffira-t-il à aider des millions de personnes à survivre à l’avenir de plus en chaud que nous réservons à notre planète ?

 

LE POTENTIEL EXPLOSIF D’UN GLACIER

On trouve des glaciers sur tous les continents. Quand ceux qui se trouvent sur des crêtes montagneuses fondent, se fissurent et s’effondrent, ils peuvent entraîner tout un éventail de mouvements de masse potentiellement mortels, allant de déferlements furieux d’eau de fonte à d’effrayants phénomènes hybrides combinant avalanches et glissements de terrain.

Si un glacier se désintègre dans un fjord profond, il peut provoquer ce que l’on appelle un « méga tsunami ». En 2023, une avalanche colossale de roche et de glace survenue dans l’est du Groenland s’est précipitée dans les eaux confinées en contrebas et a engendré des vagues de près de 200 mètres de hauteur qui ont déchiqueté les parois rocheuses du fjord.

En 2025, un effondrement similaire a eu lieu dans un fjord d’Alaska et engendré cette fois-ci un « méga tsunami » de près de 500 mètres de hauteur ; c’est près de 2,5 fois la hauteur de la tour Montparnasse. Ce fjord d’Alaska est souvent fréquenté par des navires de croisière. Ce n’est que parce que le méga tsunami est survenu aux premières heures du jour que le fjord était, fort heureusement, vide à ce moment-là.

Parfois, les glaciers se disloquent dans des zones moins isolées. En mai dernier, un large pan du glacier de la vallée du Lötschental, dans les Alpes suisses, s’est brisé net et a provoqué une avalanche de roche et de glace qui a enseveli l’essentiel du village de Blatten sous 20 millions de tonnes de débris.

L’effondrement récent survenu dans l’Himalaya offre un autre exemple cauchemardesque. Mercredi 26 août, quelque chose s’est détaché de la face nord du sommet du Langtang Lirung, à la frontière entre le Népal et le Tibet. « Il s’est effondré un large soubassement rocheux qui se trouvait sous le glacier », explique Kristen Cook, géomorphologue de l’Université Grenoble-Alpes. « Le sol sous le glacier s’est effondré et a emporté le glacier avec lui. »

La vitesse fulgurante de la glace en chute libre a ensuite provoqué sa fonte. Il est également possible que la roche ait brièvement bloqué les eaux de la Lhende et formé un lac temporaire ; un embâcle qui a brutalement cédé. « Bien que le moment, la taille de l’embâcle et le volume d’eau ne soient pas confirmés, cela pourrait être la raison la plus probable des inondations », explique Mohan Bahadur Chand.

Aucune catastrophe ne peut être attribuée uniquement à la hausse des températures atmosphériques. Mais dans le cas présent, le pergélisol de haute altitude, « la colle cryosphérique qui maintient la neige, la glace et les roches ensemble depuis des millénaires », a probablement été affaiblie par notre monde qui se réchauffe, explique Alton Byers.

En réalité, le réchauffement planétaire a été cité comme un facteur déterminant dans ces effondrements de glaciers. L’équation est simple. « À mesure que les températures augmentent, la fonte des glaciers s’accélère et la formation de lacs glaciaires et d’autres facteurs rendent la montagne instable, en plus de la géologie fragile », explique Mohan Bahadur Chand.

 

PRÉVOIR LA PROCHAINE CASCADE GLACIAIRE

Si l’atmosphère et les océans terrestres continuent de se réchauffer sans ralentir, les prochaines décennies s’annoncent difficiles. La fréquence, et peut-être aussi l’ampleur, de ces risques glaciaires, vont augmenter. « Nous nous attendons effectivement à davantage d’instabilités en haute montagne, confirme Kristen Cook. Cet événement [au Népal] était d’une ampleur exceptionnelle. Mais des effondrements bien plus petits de ce type vont sans aucun doute continuer de se produire. »

L’Himalaya n’a pas le monopole des dangers liés aux glaciers.

« Les Andes, et en particulier la cordillère Blanche, au Pérou, ont commencé à faire l’expérience de vidanges brutales de lacs glaciaires [GLOF] dès les années 1940 », rappelle Alton Byers. Cela est notamment dû au fait que ces glaciers sont situés à des altitudes plus faibles et sont soumis à des augmentations de températures plus rapides et plus précoces. Certains travaux d’ingénierie, dont le creusement de fossés de drainage, ont été réalisés afin de tenter d’éviter de futures crues torrentielles. Mais ces mesures protectrices ne peuvent empêcher les glaciers de fondre et de se désagréger.

Selon Kristen Cook, l’Himalaya est particulièrement vulnérable : la région compte un nombre élevé de glaciers perchés sur des pentes particulièrement abruptes, au-dessus de vallées fluviales tout aussi escarpées, qui sont souvent couvertes d’infrastructures. Outre la menace des effondrements glaciaires, une étude de 2019 a révélé que 210 lacs glaciaires pourraient mettre en péril des zones habitées avec des crues subites.

Cela ne signifie pas pour autant que l’humanité est sans défense. Outre l’objectif ambitieux de stabiliser les glaciers en limitant les émissions de gaz à effet de serre, les scientifiques sont récemment parvenus à sauver d’innombrables vies d’un effondrement glaciaire. L’avalanche survenue en 2025 dans le village suisse de Blatten a été une catastrophe, mais personne dans ce village n’a trouvé la mort : les habitants et leurs animaux avaient été évacués neuf jours avant l’effondrement.

Comme l’explique Benjamin Bellwald, chercheur spécialisé dans les risques naturels à l’Institut géotechnique de Norvège et natif de Blatten, le glacier en question était connu pour être problématique depuis les années 1990. Début 2025, l’augmentation de la fréquence des chutes de roche du glacier a mis scientifiques et décideurs en alerte. Grâce à la vigilance des habitants, ainsi qu’à un éventail de technologies scientifiques de surveillance, on s’est aperçu que tout indiquait qu’un effondrement glaciaire se profilait à brève échéance.

« Une communication très claire et ouverte a conduit à une évacuation sans anicroches, de sorte qu’en fin de compte, aucun habitant de Blatten n’est mort », relève Benjamin Bellwald. Les dégâts économiques ont été considérables (près de 350 millions d’euros), mais des vies qui auraient pu être perdues sans alerte ont été sauvées.

Ce système peut-il s’appliquer aux glaciers himalayens également ? Cela se peut. Alton Byers explique que l’on collabore actuellement avec les autorités népalaises pour identifier les sites de ruptures glaciaires et mettre au point des cartes des risques et des plans de préparation destinés aux populations locales.

Il existe toutefois des limites de taille. « L’Himalaya est de toute évidence une région très grande à surveiller, ce qui rend la chose d’autant plus difficile par rapport aux Alpes », explique Benjamin Bellwald. Même en donnant la priorité à un nombre plus restreint de glaciers particulièrement douteux en s’appuyant sur ce que les scientifiques savent déjà d’eux, ce n’est pas comme si chacun d’eux allait présenter les mêmes signaux d’alerte avant un effondrement.

Mais des systèmes d’alerte de ce type pourraient fonctionner, à condition que le pays menacé mette en place une « surveillance hautement sophistiquée et continue », précise Mohan Bahadur Chand. Malheureusement, tous les pays n’ont pas les moyens financiers de la Suisse. « Les pays en développement de l’Hindou Kouch sont confrontés à des défis plus grands. »

L’un des problèmes les plus répandus est la « construction et l’urbanisation non régulées sur les rivières et les plaines inondables exposées à des inondations catastrophiques », comme l’explique Alton Byers. Plus ces zones sont occupées, plus le nombre de victimes est élevé.

Il reste encore beaucoup à faire. Et surtout, personne ne sait encore exactement quand, ni où, aura lieu le prochainement effondrement glaciaire ou la prochaine crue subite. Il n’y a pour le moment qu’une seule certitude. « De plus en plus de catastrophes arrivent », prévient Mohan Bahadur Chand.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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