Comment sauver les forêts françaises du changement climatique ?

Fragilisés par des épisodes de sécheresses récurrents, les épicéas, hêtres et autres arbres des forêts françaises se meurent, particulièrement dans le nord-est de l'Hexagone.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Publication 1 mars 2022, 10:47 CET
Peuplement d'épicéas dépérissants en raison de la présence invasive de scolytes

Peuplement d'épicéas dépérissants en raison de la présence invasive de scolytes

PHOTOGRAPHIE DE Antoine Peultier / ONF

Le changement climatique n'est plus une lointaine perspective. Il décime aujourd'hui des pans entiers de forêt française. Les sécheresses à répétition depuis 2015 ont mis à rude épreuve les arbres qui peuplent le nord-est de la France. « Près de 2 % de la superficie de la forêt du Grand Est a déjà été touché » estime Jean-Claude Tissaux, le chargé de mission au sein de l’Office national des forêts qui s'occupe de l'adaptation des bois au changement climatique.

En cause : les forêts du nord-est sont surtout peuplées d'essences « mésophiles », comme les épicéas, les hêtres ou encore les chênes. « Mésophile » signifie littéralement « qui aime les températures modérées », avec des précipitations bien réparties durant la période de végétation. Des conditions de plus en plus rares.

Prenons pour exemple l'épicéa. Plutôt de type montagnarde, habituée à un climat frais et humide au-delà de 800 m d'altitude, l'essence a été plantée en plaine dans les années 1960 par des forestiers, à la demande d'un gouvernement alors soucieux de disposer d'un maximum de bois de construction. L'absence d'eau et les fortes chaleurs ont affaibli ces arbres, qui se sont retrouvés plus vulnérables à un parasite, le scolyte. Comme le nombre d’arbres dépérissant se multipliait, les insectes aussi, aboutissant à une véritable épidémie de scolytes, qui ont fini par s'attaquer aux arbres sains également. En Bourgogne-Franche-Comté et dans le Grand Est, ces insectes ont dévoré entre 15 000 et 20 000 ha dans les forêts publiques et privées, entre 2018 et 2021. C'est l'équivalent en superficie du département des Hauts-de-Seine.

Pour les chênes et surtout les hêtres, c'est le manque d'eau sur plusieurs années consécutives qui est directement responsable de leur mort. « L’arbre peut faire le dos rond ponctuellement, mais pas quand les occurrences d’épisodes secs se prolongent sur plusieurs années. C’est comme si vous étiez enfermés chez vous avec des réserves alimentaires. Au bout d’un moment, quand vous avez tout épuisé, vous mourrez de faim » explique Jean-Claude Tissaux.

Ces changements du climat et leurs effets sur les arbres ne se limitent pas au nord-est, même si c'est aujourd'hui la région la plus touchée. Sur les 1,4 millions d’hectares de forêts publiques dont la gestion est confiée à l’Office national des forêts (ONF), plus de 300 000 sont confrontés au dépérissement. C'est plus que la totalité de la surface du Luxembourg. Et d'ici dix à vingt ans, près de 10 % du territoire hexagonal montrera des effets concrets du changement climatique.

 

DES SAPINS DE TURQUIE DANS LE NORD-EST DE LA FRANCE

Face à ces difficultés, l’ONF a opté pour une palette de solutions différentes. La dernière en date, toujours au stade expérimental : l'importation d'essences venues de l’étranger, connues pour leur robustesse face aux conditions climatiques extrêmes. Cyprès d’Arizona, sapin de Turquie, pin de Macédoine, Copalme d’Amérique, Chêne de Hongrie, ou encore Noisetier de Byzance viennent désormais habiter les forêts du nord-est de la France. Face aux critiques, notamment celles de la Société botanique de France qui redoute que ces essences soient porteuses de parasites ou deviennent envahissantes, l'ONF tient à souligner le caractère marginal du phénomène. «Dans le Grand Est nous avons 170 ha de surface en tout où sont plantées ces essences étrangères : cela représente moins de 0,1 % de la forêt  de la région. Dans toute la France, on comptera autour de 2000 ha de ces « îlots d'avenir » avec des essences exotiques » explique Jean-Claude Tissaux. Les arbres sont cultivés en monoculture sur des dispositifs de 1 à 2 ha « pour voir comment ils évoluent et nous permettre d’établir par la suite un guide de sylviculture. L’objectif n’est pas de remplacer la forêt française, mais d’avoir une palette d’essences de secours pour les prochaines générations de forestiers si jamais les essences indigènes se retrouvent réellement menacées » poursuit-il.

Le chêne pubescent, les pins méditerranéens, le cèdre de l’Atlas font partie des espèces qui migrent désormais dans le nord de la France, pour repeupler des zones de plus en plus sèches.

PHOTOGRAPHIE DE Manon Genin

Importer des arbres exotiques n’est pas la seule stratégie de l’ONF pour tenter de faire face au changement climatique. Afin de remplacer les arbres mal en point, des essences déjà présentes en France mais plus méridionales font le trajet vers le nord. Les pins méditerranéens, le cèdre de l’Atlas et le chêne pubescent migrent désormais dans ces zones de plus en plus sèches. Cela fait partie du plan de relance de la forêt française, décidé fin 2020, qui amplifie largement les commandes d’essences méridionales à destination du nord de la France, de l'ordre de dix à vingt fois plus qu'il y a quelques années.

En attendant, 90 % des forêts publiques ne seront pas replantées de sitôt. Pour ces arbres-là, « on mise avant tout sur la capacité d’adaptation naturelle des essences locales. On va également agir sur la densité, soit le nombre d’arbres à l’hectare. C’est comme si vous aviez un grand verre d’eau et de nombreuses personnes avec une paille qui puisent dans cette réserve. On veut limiter le nombre de « personnes » en espaçant les arbres » relate Jean-Claude Tissaux. « En moyenne, et ce sont forcément des estimations puisque cela dépend des essences et de leur consommation d’eau, on passe d'une petite centaine d'arbres par hectare à une cinquantaine. Cela nécessite de faire des éclaircies régulières, tout au long de la vie du peuplement afin de leur laisser une place optimale. Cela ne veut pas dire qu’il y aura moins d’arbres dans les forêts françaises, mais plutôt qu’ils seront mieux répartis. Ils seront donc plus aptes à supporter des sécheresses prolongées. »

L’ONF entend aussi jouer sur la composition des forêts. En mélangeant les essences, il y a en effet moins de risques qu’un pan entier de bois soit décimé par un parasite– comme pour l’épisode du scolyte et des épicéas. « Ainsi, on laisse debout les essences rares et mieux adaptées quand on choisit les arbres à abattre dans une parcelle de forêt » explique le spécialiste.

Au total, 150 millions d’euros ont été engagés pour le renouvellement forestier. Ces stratégies permettront-elles de conserver des bois en relative bonne santé malgré la vitesse et la violence du changement climatique ? Les prochaines générations de forestiers pourront juger le bien-fondé de ces décisions.

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