Gardiens de la planète : les leçons autochtones pour se reconnecter avec la nature

Le monde naturel est bord du gouffre alors que les habitats et les espèces ploient sous la pression de l'activité humaine. Grâce à l’aide des communautés autochtones, nous pourrions repenser notre relation avec la nature.

De Johnny Langenheim
Publication 19 janv. 2024, 16:35 CET
Établis en Arctique depuis des millénaires, les Inuits ont une profonde compréhension des impacts climatiques et des autres changements environnementaux qui affectent le cercle polaire. Les connaissances des peuples autochtones comme celles des Inuits commencent enfin à être entendues.

Alors que nous sommes désormais plus de huit milliards à vivre sur cette planète, nous assistons encore et toujours au déclin de ses écosystèmes. En à peine cinquante ans, les animaux sauvages ont vu leur population chuter de 69 % en moyenne et le rythme auquel les habitats disparaissent ne faiblit pas, qu'il s'agisse des forêts, des milieux humides ou des récifs coralliens. Si nous souhaitons ralentir ou même inverser cette tendance, nous devons repenser notre relation avec la nature et approfondir la compréhension de notre biosphère.

C'est avec cet objectif en tête que des institutions multilatérales comme l'ONU collaborent avec des marques prestigieuses ou d'autres partenaires afin de maximiser leur impact et d'atteindre une audience plus large, en touchant notamment la jeune génération qui héritera de ces défis. L'une de ces initiatives est le programme éducatif SEA BEYOND, lancé en 2019 par le Groupe Prada et la Commission océanographique intergouvernementale de l'UNESCO (COI-UNESCO), qui vise à sensibiliser les élèves du secondaire et de la maternelle à la nécessité de préserver l'océan et les cultures maritimes à travers le monde, tout en offrant une vitrine aux acteurs du changement investis dans la conservation de l'océan.

Lorsqu'il s'agit de protéger la nature, il semblerait que les méthodes de conservation de pointe ou la simple absence de l'Homme ne suffisent pas à expliquer l'épanouissement de certains bastions de la biodiversité, comme le révèle la recherche scientifique, il faut alors prendre en compte la contribution des communautés autochtones qui vivent en harmonie avec ces écosystèmes depuis des centaines, parfois même des milliers d'années. 

Le Programme des Nations unies pour l'environnement estime d'ailleurs que 21 % de l'ensemble des territoires de la planète sont actuellement protégés par des peuples autochtones, y compris 3,28 millions de kilomètres carrés de forêts en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Indépendamment du lieu où vivent ces communautés, elles partagent une compréhension profondément nuancée de leur milieu naturel et de la façon dont il est affecté par des phénomènes comme le changement climatique. Parallèlement, ces populations se retrouvent bien souvent en première ligne de la lutte pour la protection de la biodiversité, qu'elles vivent sous des latitudes tropicales ou sur les terres gelées du Grand Nord.   

Bornéo est la troisième île au monde par la taille après le Groenland et la Nouvelle-Guinée. Les forêts pluviales de l'île comptent parmi les plus anciennes de la planète. Certaines communautés autochtones Dayak, comme celle de Sungai Utik, n'ont pas hésité à s'opposer à l'exploitation forestière et à la culture de la palme pour protéger leurs forêts. 

PHOTOGRAPHIE DE ADOBE STOCK

LES DAYAK IBAN DE SUNGAI UTIK À BORNÉO

Le terme Dayak regroupe l'ensemble des peuples autochtones des forêts de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo. Outre sa troisième place au classement des plus grandes îles du monde, Bornéo possède également certaines des forêts pluviales les plus anciennes de la planète, avec un âge estimé à 130 millions d'années, où vivent une myriade de créatures : 15 000 espèces de plantes, 3 000 espèces d'arbres et plusieurs centaines d'oiseaux et de mammifères, comme l'éléphant pygmée, la panthère nébuleuse ou l'orang-outan pour ne citer que les plus emblématiques. Autrefois entièrement recouverte de forêts, l'île a aujourd'hui perdu la moitié de sa couverture forestière, notamment à cause de l'extraction du bois et du défrichement au profit des cultures marchandes, comme l'huile de palme. Pourtant, au milieu des années 1980, 75 % des forêts primaires de Bornéo étaient encore sur pied.

L'île de Bornéo a perdu près de la moitié de sa couverture forestière. Le déboisement, l'agriculture pour l'huile de palme et d'autres facteurs humains ont transformé de vastes parcelles de l'île. 

PHOTOGRAPHIE DE ADOBE STOCK

Les tribus Dayak sont nombreuses à se battre pour protéger leur terre contre l'intrusion de l'agriculture et de l'exploitation forestière. Dans la partie occidentale de Bornéo, la communauté de Sungai Utik veille sur une parcelle de forêt de 10 000 hectares qui abrite une foule d'animaux, comme le calao à casque rond, une espèce en danger critique d'extinction. Les 300 membres de la communauté vivent dans une maison longue traditionnelle qui s'étale sur plus de 200 mètres. Ils pratiquent une agriculture durable avec rotation des cultures dans des zones spécialement désignées. Pour se soigner ou se nourrir, ils se tournent vers la forêt et ses richesses. À travers leur mode de vie, ils ont contribué à séquestrer 1,31 million de tonnes de carbone.

Cela fait plus de quarante ans que les habitants de Sungai Utik s'opposent aux entreprises essayant de prélever du bois sur leurs terres ancestrales. En novembre 2019, la communauté a obtenu la protection juridique de 9 500 hectares de forêt primaire, et ce, malgré l'immense pression exercée par les acteurs de la déforestation illégale et les intérêts associés à l'huile de palme, ce qui lui a valu de figurer parmi les lauréats du Prix Équateur décerné par le PNUD en reconnaissance d'efforts exceptionnels pour la protection de la biodiversité. La relation qui unit le peuple de Sungai Utik à la terre est résumée dans un proverbe simple et animiste : « La forêt est notre père, la terre est notre mère et l'eau est notre sang. » 

LES INUITS DU GROENLAND

À quelques milliers de kilomètres plus au nord, les peuples inuits de l'Arctique canadien et du Groenland s'épanouissent dans l'un des environnements les plus hostiles de la planète depuis des millénaires. De nos jours, alors que l'Arctique se réchauffe quatre fois plus rapidement que le reste du monde, la banquise essentielle au mode de vie traditionnel des Inuits est devenue dangereuse et imprévisible.

L'idée que le monde se fait de l'Arctique s'articule souvent autour du changement climatique, cantonnant sa population autochtone à un rôle de victime ou, dans le meilleur des cas, à celui de petite main dont la contribution se résumerait à fournir un appui logistique aux chercheurs internationaux. Cette vision commence toutefois à changer, notamment grâce à l'émergence d'une nouvelle génération inuite de scientifiques, d'activistes et d'écologistes capable d’unir savoir ancestral et méthode scientifique.

Le chercheur Thomas Juul-Pedersen prélève des échantillons de phytoplancton dans la colonne d'eau pour un projet visant à recueillir des données sur le comportement des microorganismes dans le fjord de Nuuk. 

PHOTOGRAPHIE DE Kiliii Yüyan

La microbiologiste groenlandaise Aviaja Lyberth Hauptmann fait partie de cette nouvelle génération de scientifiques. Installée à Nuuk, la capitale du Groenland, elle s'intéresse actuellement aux microbiomes des espèces de l'Arctique et à leur place au sein de la culture alimentaire traditionnelle via le transfert de communautés microbiennes, du capelan à l'humain en passant par le phoque, par exemple. « Dans les régions du monde où l'alimentation industrialisée est la norme, nous avons réduit la diversité des microorganismes présents dans notre corps », explique la scientifique. « Lorsque nous vivons dans la nature, lorsque notre alimentation provient de la nature, nous créons une connexion avec les microorganismes de notre environnement et certains d'entre eux peuvent se retrouver dans nos écosystèmes internes. »

Météo, vent, conscience, connexion ou encore esprit, le terme inuktitut « Sila » possède de multiples traductions, mais il reflète avant tout l'idée que les humains sont inséparables de la nature. 

PHOTOGRAPHIE DE Kiliii Yüyan

Traditionnellement, les Inuits ont un régime carnivore, particulièrement riche en aliments crus et fermentés. Dans une région où les plantes comestibles se font rares, cette option offre sans aucun doute le mode d'alimentation le plus durable. Selon Hauptmann, la pratique de la chasse et de la pêche permet de rester connecté avec le monde naturel. 

« Lorsque nous mangeons un aliment, nous avons conscience de sa provenance… des conséquences de notre comportement. En inuktitut, le terme « sila » peut être traduit de différentes façons : météo, climat, esprit, vent ou encore conscience. Bref, il nous montre que tout est connecté », déclare-t-elle. « Nous ne sommes pas séparés de la nature ; lorsque notre esprit est apaisé, lorsque le sila en nous se porte bien, nous pouvons traiter notre environnement de la meilleure des façons. »

La scientifique élabore actuellement un programme de biologie centré autour du sila. « Nos étudiants peuvent étudier le changement climatique, mais nous restons également attentifs à leur bien-être mental à travers ce programme. Nous avons tendance à percevoir la science et le savoir autochtone comme deux choses distinctes, mais ces deux entités peuvent exister simultanément, » assure-t-elle.

En tant que microbiologiste inuite à l'université du Groenland, la professeure adjointe Aviaja Lyberth Hauptmann cherche à associer la méthode scientifique aux connaissances autochtones de ses ancêtres fondées sur une vision holistique de la nature. 

PHOTOGRAPHIE DE Kiliii Yüyan

Quel que soit l'endroit où ils vivent, les peuples autochtones sont les gardiens d'une profonde connaissance de leur environnement qui s'exprime généralement à travers des coutumes et des traditions transmises de génération en génération. Leur savoir reflète une vision holistique du monde bien différente des approches quantitatives et réductionnistes qui caractérisent la science moderne. 

Comme nous le rappellent ces connaissances, il est tout aussi important de vivre au contact de la nature que de l'étudier, et ce, dès le plus jeune âge. C'est l'une des raisons pour lesquelles le programme éducatif Jardin d'enfants de la lagune met l'accent sur les activités de plein air. Développée dans le cadre du projet SEA BEYOND, cette initiative permet aux enfants de maternelle de la région de Venise, en Italie, de découvrir les écosystèmes de la lagune vénitienne à travers des classes à ciel ouvert visant à créer une connexion avec cet environnement. 

Le programme Jardin d'enfants de la lagune a été lancé en janvier 2023 et a déjà accueilli plus de 120 enfants. Pour sa seconde édition, de novembre 2023 à juin 2024, le programme a invité deux écoles vénitiennes et permettra à 80 enfants d'explorer la lagune.

D'après Francesca Santoro, responsable de programme pour la COI-UNESCO, qui a contribué à bâtir le partenariat avec le Groupe Prada : « Le Jardin d'enfants de la lagune est l'éducation à l'océan en action ; l'objectif est d'amener les enfants dans la lagune en leur permettant de sentir, de toucher et d'explorer pour mieux se connecter à l'eau qui les entoure et les inciter à prendre soin de cet écosystème à l'avenir. » 

Découvrez ce que signifie comprendre l’océan pour le sauvegarder.

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