COP26 : l’engagement pris pour lutter contre la déforestation suffira-t-il ?

Si le scepticisme est de mise, la promesse d’un financement de plusieurs milliards d'euros et les dernières données sur les émissions de CO2 donnent matière à espérer.

Publication 5 nov. 2021, 17:11 CET
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Perçu comme une avancée, l’accord trouvé lors de la conférence pour le climat des Nations Unies à Glasgow et qui vise à enrayer la déforestation est également jugé comme insuffisant par les ONG.

Photographie de Josh Cogan, Nat Geo Image Collection

L’annonce, cette semaine, d’un engagement multinational visant à mettre un terme à la déforestation d’ici 2030 semble, à première vue, être une cause de réjouissances. Mais beaucoup craignent que cette déclaration ne soit qu’une autre fausse promesse et qu’en l’absence de mesures concrètes, la déforestation se poursuive, voire s’intensifie.

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a salué le pacte avec un enthousiasme prévisible. « Ces formidables écosystèmes fourmillants, ces cathédrales de la nature, sont les poumons de notre planète », a-t-il proclamé à Glasgow, la ville qui accueille cette année, et jusqu’au 12 novembre, le sommet pour le climat des Nations Unies, ou COP26. « Travaillons main dans la main pour protéger les forêts, mais aussi permettre leur reconstitution ».

Selon le World Resources Institute (WRI), si la déforestation tropicale était un pays, elle serait le troisième plus gros émetteur de CO2 au monde. À l’inverse, les puits de carbone que sont les forêts puisent environ 7,6 milliards de tonnes de carbone dans l’atmosphère chaque année, soit l’équivalent de 20 % des émissions mondiales. Un accord visant à enrayer ces émissions et à protéger les forêts serait un succès notable pour le gouvernement de Boris Johnson, hôte de la conférence.

Son importance est d’autant plus grande alors que les émissions mondiales de CO2 provenant des combustibles fossiles devraient augmenter de 4,9 % en 2021 selon les données publiées par Global Carbon Project ce jeudi 4 novembre. Une hausse qui annule presque la baisse de 5,4 % liée à la COVID-19 enregistrée en 2020. Le recours au charbon et au gaz devrait même dépasser en 2021 les niveaux d’avant la pandémie.

Si les spécialistes ont salué la déclaration de Glasgow sur les forêts, leur enthousiasme est plus mesuré que celui de Boris Johnson.

« Il est impossible d’atteindre l’objectif zéro émission nette sans aborder la question des forêts tropicales », souligne Julia Jones, scientifique en conservation à l’université de Bangor, au Pays de Galles. « Que tout le monde se réunisse et discute de ce problème dès le début de la conférence, avec autant de personnes assises à la table [des négociations], est très important ».

Autre fait significatif, ce discours s’appuie sur de l’« argent réel », ajoute-t-elle.

Si les détails de financement ne sont pas encore connus, la déclaration inclut une Global Forest Finance Pledge (Promesse de financement pour les forêts) en vertu de laquelle 11 pays et l’Union européenne se sont engagés à distribuer 10 milliards d’euros sous forme de financements pour « contribuer à bénéficier des forêts et de l’utilisation durable des terres ».

Le président Joe Biden a également fait savoir qu’il demanderait au Congrès de participer à cet effort à hauteur de 7,8 milliards d'euros supplémentaires d’ici 2030. À cette somme s’ajouteront 6,24 milliards d’euros de financements privés ainsi que 1,47 milliard d'euros provenant de 14 donateurs gouvernementaux et privés dans le but de « soutenir la promotion des droits des peuples autochtones et des communautés locales relatifs aux régimes fonciers applicables aux forêts, ainsi que de reconnaître et de récompenser leurs rôles de gardiens des forêts et de la nature ».

 

LA PRUDENCE RESTE DE MISE

L’histoire semble se répéter et ce nouvel engagement devrait être accueilli avec scepticisme. En 2014, la Déclaration de New York sur les forêts s’était déjà fixé l’objectif de mettre un terme à la déforestation d’ici 2030 et de réduire celle-ci de moitié d’ici 2020. Puis, en 2019, une étude avait démontré que le taux de déforestation était 41 % plus élevé depuis la déclaration qu’avant celle-ci, et qu’une superficie forestière de la taille du Royaume-Uni disparaissait chaque année.

La Déclaration de New York comptait 40 nations signataires, mais les deux pays abritant les plus vastes régions boisées au monde manquaient à l’appel : le Brésil et la Russie. Ils ont cette fois-ci adhéré à l’accord, tout comme le pays disposant de la cinquième plus grande surface forestière au monde, la Chine. Au total, les 131 pays qui ont signé la déclaration représentent 90 % de la couverture forestière sur Terre.

Certains de ces signataires ont suscité beaucoup de scepticisme, en particulier le Brésil. Depuis l’élection du président Jair Bolsonaro en 2019, la déforestation a atteint son plus haut niveau en 12 ans dans le pays. La situation est telle qu’en juillet dernier, un groupe d’universitaires et de défenseurs de l’environnement a averti d’un risque d’« effondrement » de la forêt amazonienne si le politicien restait au pouvoir.

À peine deux jours après l’annonce de la déclaration, l’Indonésie semblait déjà vouloir revenir sur son engagement. Le pays est l’un des plus densément couverts de forêts au monde.

« Contraindre l’Indonésie à atteindre l’objectif zéro déforestation en 2030 est manifestement inapproprié et injuste », a écrit mercredi sur Twitter le ministre de l’Environnement du pays, Siti Nurbaya Bakar, avant de poursuivre que le développement économique « ne doit pas cesser au nom des émissions de carbone ou de la déforestation ».

Ajoutant à la confusion, le vice-ministre des Affaires étrangères de l’Indonésie, Mahendra Sinegar, a affirmé que l’objectif zéro déforestation ne figurait pas dans l’accord de Glasgow. Se confiant à Reuters, il a indiqué que son pays avait interprété le texte comme un engagement en matière de « gestion durable des forêts et non pas d’élimination de la déforestation d’ici 2030. »

La faute à une ambiguïté apparemment sans équivoque contenue dans la déclaration : qu’est-il entendu par l’engagement « visant à mettre un terme et à inverser le recul des forêts et la dégradation des terres » ? Il pourrait notamment signifier que l’abattage des forêts ne renvoie peut-être pas techniquement à la déforestation si les terres ne sont pas utilisées à d’autres fins commerciales ou si on l’y replante des arbres pour produire des granulés de bois par exemple.

Diana Ruiz, militante pour les forêts à Greenpeace États-Unis, considère que les déclarations du gouvernement indonésien soulignent le fait que l’accord de Glasgow est plein de promesses, mais contient peu de détails.

« Il n’y a aucune clarté ou cohérence entre les pays qui l’ont signé », dit-elle. « Il n’existe aucun cadre sur la manière dont ils vont atteindre leurs objectifs. Monter sur scène et déclarer que les pays mettront un terme à la déforestation avant une date déterminée ne prend pas en compte les détails pratiques. Comment les États vont-ils y parvenir ? Quels sont les objectifs ? Qu’est-ce que cela signifie pour des pays comme l’Indonésie et le Brésil, qui mettent en œuvre des politiques encourageant la déforestation et en contradiction avec l’engagement qu’ils viennent de prendre ? »

Les forêts ne seront pas sauvées par une déclaration audacieuse, déclare-t-elle. Elles ont besoin de mesures à mettre rapidement en place sur le terrain.

« Par exemple, l’Indonésie n’a pas renouvelé son moratoire sur l’huile de palme. Elle aurait pu le prolonger », indique-t-elle. Avec la Malaisie, l’Indonésie est responsable de 85 à 90 % de la production mondiale d’huile de palme. Introduit en 2018, son moratoire relatif aux autorisations de nouvelles plantations, qui constituent la menace la plus immédiate sur les forêts tropicales de la région, a pris fin en septembre dernier.

Il convient aussi de souligner, alors que la déclaration contient un engagement visant à soutenir les droits des peuples indigènes, que des militants autochtones ont manifesté à Glasgow. Ils dénoncent leur non-inclusion dans le processus et le fait de « romancer et utiliser » leur situation.

 

INVERSER LA TENDANCE

Réduire, voire enrayer la déforestation, est possible. Celle-ci a décliné, décennie après décennie, depuis son plus haut niveau enregistré dans les années 1980. Au cours des 30 dernières années, les forêts tempérées ont progressivement regagné du terrain. Quant au Costa Rica, il paie des agriculteurs pour veiller sur les forêts.

Sous la pression de Greenpeace Brésil et du bureau du procureur fédéral du Brésil, la forêt amazonienne brésilienne a connu son plus faible niveau de déforestation entre 2009 et 2014, avant que les crises politiques et économiques, suivies des mesures prises par Jair Bolsonaro, ne favorisent sa reprise.

D’une autre part, les chiffres préliminaires du nouveau rapport Global Carbon Project livrent quelques bonnes nouvelles. Les chercheurs du GCP avaient précédemment estimé que les émissions de carbone issues de la déforestation et des autres changements dans l’utilisation des terres avaient augmenté d’environ 35 % depuis 2000. Après révision de ce chiffre, il s’avère que les émissions ont en fait diminué de 35 %. L’expansion des surfaces cultivables dans les forêts tropicales, au Brésil et ailleurs, aurait été moins importante que ce qui était estimé.

Si ces chiffres sont confirmés, il se pourrait bien que les émissions mondiales de CO2 aient été stables au cours de la dernière décennie, et ce en dépit de leur augmentation post-COVID cette année. Quoi qu’il en soit, cette étude illustre une nouvelle fois la différence que pourrait faire l’élimination de la déforestation.

« Les forêts sont essentielles pour deux raisons », rappelle Julia Jones. La première, c’est qu’elles libèrent le carbone qu’elles ont stocké lorsqu’elles sont abattues. La seconde, c’est que les arbres absorbent chaque année du carbone, limitant ainsi partiellement nos émissions.

D’après la scientifique, sur une base nette, les forêts de la planète absorbent plus de carbone qu’elles n’en libèrent. Pourtant, certaines régions, comme la forêt amazonienne brésilienne et même des sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, produisent désormais plus de carbone qu’elles n’en stockent. Et c’est « un vrai problème », reconnaît-elle.

Le risque d’une catastrophe est particulièrement élevé dans les forêts qui poussent sur des sols tourbeux riches en carbone, susceptibles de renfermer une quantité de CO2 bien plus importante que ce que les arbres peuvent absorber. C’est l’une des raisons pour lesquelles la seconde plus grande forêt tropicale au monde, située dans le basin du Congo, a été au centre de l’attention à Glasgow et que des donneurs privés et gouvernementaux ont mobilisé 1,5 milliard de dollars (1,3 milliard d’euros) pour assurer sa protection. Selon des études récentes, les tourbières couvrent 4 % de la surface boisée du basin, mais renferment autant de carbone que les 96 % restants.

« C’est indéniable, les forêts de tourbe dans le basin du Congo doivent rester debout », avertit Julia Jones. « Elles nous fournissent un service dont nous ne pouvons nous passer ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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