La péninsule d'Osa, un paradis à préserver

Au Costa Rica, la péninsule d'Osa est un modèle de préservation de l'environnement. Mais la Covid met à mal les dispositifs de protection.

Photographie De Charlie Hamilton James
Publication 16 févr. 2021, 10:22 CET
Un couple d’aras rouges, dans la péninsule d’Osa, au Costa Rica. Réduction de l’habitat et commerce ...

Un couple d’aras rouges, dans la péninsule d’Osa, au Costa Rica. Réduction de l’habitat et commerce des animaux domestiques menacent l’espèce dans l’essentiel de son aire de répartition. La population d’Osa, elle, est florissante – le symbole d’un succès exemplaire de protection de l’environnement.

Photographie de Charlie Hamilton James/David Pattyn - NPL/Minden Pictures

Celedonia Tellez ne se souvient pas de l’année où elle s’est installée dans la péninsule d’Osa, ni à quel âge. Mais elle se rappelle bien pourquoi elle est venue : il s’agissait d’une terre gratuite. La péninsule est un croc de 1 800 km² qui s’avance dans l’océan Pacifique, dans le sud-ouest du Costa Rica. À l’époque, c’était une région forestière encore à conquérir, séparée du continent par un isthme couvert d’une mangrove presque impénétrable. On y accédait surtout par bateau.

Celedonia était enceinte quand elle est arrivée avec ses cinq enfants, six poulets, son chien et 700 colones (un peu moins de 1 euro). Elle avait également emmené son petit ami. Comme celuici « détestait la nature et fuyait les insectes », se souvient-elle, elle a empoigné une hache et défriché la terre elle-même. « Quand je coupais les arbres, je me disais qu’ils avaient dû mettre beaucoup de temps à pousser, et moi, je les abattais en un clin d’oeil. C’est ce que nous avons fait. Nous avons coupé la forêt pour vivre. »

Quelque quarante années plus tard, Doña Celedonia, comme tout le monde l’appelle avec respect, vit encore sur cette même parcelle, dans  la bourgade de La Palma. Quand je la rencontre, un jour de juin 2019, elle me fait visiter son jardin et sa maison. À sa démarche assurée, il est impossible de deviner qu’elle est presque aveugle.

Pour Doña Celedonia, c’est jour de rédemption : au lieu de défricher la forêt, elle en restitue une partie. À son invitation, l’ONG Osa Conservation a établi un réseau d’instances locales et nationales afin de planter 1 700 jeunes arbres indigènes sur sa ferme de 9 ha, la plupart le long d’un ruisseau. Au Costa Rica, c’est le Jour de l’arbre, et nombre de ses 6 enfants, 16 petits-enfants et 14 arrière-petits-enfants se sont réunis pour cette fête annuelle, avec une grande partie de la communauté alentour. Il y a des expositions, des discours, des jeux et des danses d’enfants en costumes traditionnels aux couleurs vives.

Vers midi, tout le monde se dirige vers un ruisseau pour regarder Doña Celedonia planter le dernier arbre symbolique. Son petit-fils Pablo creuse un trou. Doña Celedonia y dépose la motte de racines. « Peut-être vais-je transformer toute ma ferme en forêt », dit-elle.

 

L’UN DES LIEUX LES PLUS FÉCONDS DE LA PLANÈTE

Elle occupe moins de 0,001 % de la surface de la Terre, mais abrite 2,5 % de ses formes de vie. Forêt de nuage, forêt  humide de plaine, marécages, mangrove, lagunes d’eau douce et côtières… La variété des habitats de la péninsule offre un refuge à des milliers d’espèces, dont les bruyantes populations d’aras rouges, de singes-araignées (ou atèles) et d’autres animaux qui ont disparu ou sont en déclin dans l’essentiel de leur aire de répartition historique.

La botaniste Ruthmery Pillco Huarcaya récolte les graines d’un muscadier fou sauvage dans les dernières parcelles de forêt primaire d’Osa. De jeunes arbres issus de ces graines seront plantés dans des zones dégradées, en espérant que des animaux comme les singes-araignées en disperseront à leur tour. « Les arbres que les animaux plantent vont recréer la forêt originelle », escompte la scientifique.

Photographie de Charlie Hamilton James

Cinq espèces de félins sauvages rôdent dans ses forêts et quatre espèces de tortues de mer pondent sur ses plages du Pacifique. Vers l’est, les requins-marteaux et les baleines à bosse remontent jusqu’au Golfo Dulce pour mettre bas.

L’écosystème d’Osa est cependant fragile. Par deux fois, dans le passé, il a frôlé la destruction. En cause, moins les gros intérêts commerciaux que l’impact progressif des gens ordinaires qui abattent la forêt pour vivre ou passent au tamis les rivières de la péninsule, en quête de poussières d’or rapportant une poignée de dollars.

Ces dernières années, les habitants de certains villages d’Osa sont devenus des défenseurs ardents de l’environnement qu’ils exploitaient jadis. Au lieu d’abattre des arbres anciens pour en faire du bois d’oeuvre, les villageois tracent des pistes pour les écotouristes ; et, au lieu de chasser le gibier, ils traquent les braconniers.

Mais, aujourd’hui, la région affronte une nouvelle menace. La pandémie de Covid-19 a dévasté l’économie du Costa Rica. Le robinet à dollars de la manne touristique, qui avait rendu possible la transition vers de nouveaux modes de vie plus durables sur le plan environnemental, s’est tari. Les coeurs et les esprits des habitants d’Osa se sont tournés vers une éthique de la conservation. Mais ils ont encore des estomacs à nourrir.

« Les gens d’ici sont proches de la nature, me confirme Hilary Brumberg, l’employée d’Osa Conservation qui a dirigé le reboisement sur la ferme de Doña Celedonia. Mais, quand il s’agit de choisir entre nourrir sa famille ou protéger la nature, la famille passe en premier. »

Andy Whitworth, 37 ans, est le directeur général d’Osa Conservation. Il a rejoint l’ONG en 2017, après six ans d’un combat désespérant pour la protection de l’Amazonie péruvienne.

« Quand je suis arrivé à Osa, je me suis soudain senti à nouveau plein d’espoir, me raconte-t-il, à la station biologique de l’organisation, dans le sud-ouest de la péninsule. En Amazonie, je voyais des singes-araignées une ou deux fois par an. Ici, c’est une ou deux fois par jour. C’est un changement radical. »

 

RENAISSANCE

Whitworth attribue sans hésiter une partie du succès d’Osa au reboisement entrepris par le Costa Rica – une politique pionnière. Les forêts couvraient jadis 75 % du pays. Puis, pendant l’essentiel de la seconde moitié du XXe siècle, un déboisement systématique a eu lieu au profit du bois de coupe, du bétail et de cultures (bananes, ananas…). En moins d’une génération, il est resté à peine un cinquième du couvert forestier.

Au milieu des années 1990, le gouvernement a pris des mesures non seulement pour stopper cette tendance, mais aussi pour l’inverser. Une loi a interdit la coupe d’arbres sans un plan de gestion détaillé. Un programme de subventions aux propriétaires fonciers a été lancé pour qu’ils entretiennent leurs domaines forestiers et plantent de nouveaux arbres – plan financé par une taxe nationale sur l’essence. En seulement vingt-cinq ans, la couverture forestière du pays a plus que doublé. Le Costa Rica est en bonne voie pour atteindre son objectif : une couverture représentant 60 % de sa superficie d’ici à 2030.

Si une compagnie d’électricité abat un arbre, m’explique Whitworth, elle doit financer la plantation de cinq. C’est louable, mais cela ne constitue pas une fin en soi, admet-il cependant : « Se contenter de promouvoir le couvert forestier est dangereux. On pourrait se retrouver avec une forêt vide. Nous nous focalisons sur un objectif de restauration de l’écosystème tout entier. »

Ces dernières années, un réseau de pièges photographiques a révélé à quel point les forêts se repeuplent. Lors d’une étude menée dans l’Osa dans les années 1990, rappelle Whitworth, il n’y avait presque plus d’animaux sauvages au-delà du parc national Corcovado, qui s’étend sur la plus grande partie de l’ouest de la péninsule. On en observe désormais là où ils avaient disparu.

Peut-être alerté par le déclic de l’obturateur, un puma fixe un piège photographique. Un réseau de dispositifs similaires a révélé que les populations de pumas et de trois autres espèces de félins sauvages sont reparties à la hausse dans la péninsule d’Osa depuis la fin des années 1990. Mais les jaguars y restent rares.

Photographie de Charlie Hamilton James

On voyait très rarement des pumas dans le parc, et jamais au-delà. Maintenant, leur population se reconstitue. Le nombre d’ocelots connaît aussi un fort rebond, ainsi que celui de jaguarondis, des petits félins. Les pécaris à collier, qui ont l’air de petits sangliers, abondent dans le parc national Piedras Blancas, de l’autre côté du golfe.

Le pécari à lèvres blanches ne s’en sort pas aussi bien en dehors du parc Corcovado. Il est très prisé pour sa viande et se déplace en grandes hardes – des cibles aisées pour les chasseurs. Le pécari à lèvres blanches est l’une des proies favorites des jaguars, et eux aussi ont du mal à se rétablir au-delà des limites des parcs.

En fin de compte, la seule façon de garantir la santé de l’écosystème d’Osa est de le cultiver. Osa Conservation aide donc à reconstituer la forêt en plantant des arbres dans des fermes privées situées dans des zones stratégiques, comme celle de Doña Celedonia. À court terme, dans les zones cultivées, les plantations le long des rivières et des ruisseaux fourniront de l’ombre aux animaux de ferme, aideront à prévenir l’érosion des sols et offriront un habitat aux oiseaux et à d’autres animaux sauvages.

Objectif final : créer un corridor vert continu, du parc Corcovado au parc Piedras Blancas – et, à terme, au vaste parc international La Amistad, dans la cordillère de Talamanca, partagée entre le Costa Rica et le Panama. Ce programme exigera des politiques publiques respectueuses de l’environnement, et aussi l’adhésion sur le terrain de chaque agriculteur ou éleveur.

« Les stratégies nationales ont lancé ce grand changement dans la forêt, souligne Whitworth. Mais le vrai lien avec la faune vient de la base. »

 

COHABITATION AVEC L'HOMME

Si les espèces abondent tant dans l’Osa, c’est en partie parce que l’une d’entre elles s’y fait rare – l’Homme. Jusque dans les années 1960, seule une poignée de durs à cuire (chercheurs d’or, squatters et autres fugitifs) vivaient là, et leur réputation de hors-la-loi contribuait jusqu’alors à tenir le reste de la population à distance.

À l’époque, la forêt ancienne couvrait encore 80 % de la péninsule. Au début des années 1970, avec l’achèvement du tronçon sud de la route panaméricaine, la population a doublé et atteint environ 6 000 habitants – surtout dans la bande cultivée de l’est de la péninsule. La plupart des terres laissées en friches appartenaient à une entreprise transnationale de sylviculture, trop éloignée et mal gérée pour exercer un contrôle digne de ce nom. Ainsi, quiconque entreprenait de défricher un lopin pouvait se l’approprier.

Entre-temps, une station de recherche biologique installée dans la péninsule a attiré une autre sous-espèce humaine : les scientifiques étrangers. Plus d’un millier sont venus dans la région dans les années 1960. Quand les colons ont afflué dans le riche bassin du Corcovado, dans l’ouest de la péninsule, les scientifiques ont été de ceux qui ont sonné le tocsin. Les forêts d’Osa et leur biodiversité allaient disparaître si un parc n’était pas créé pour les protéger.

À l’instigation d’Álvaro Ugalde, père du réseau des parcs du Costa Rica, le gouvernement a négocié un échange de terres complexe avec l’entreprise sylvicole. Ainsi est né le parc national Corcovado, en 1975.

Restait un problème. Retranchés dans le parc, 250 colons voyaient l’entreprise, les gardes forestiers et les scientifiques d’un même mauvais oeil. Finalement, la plupart ont accepté de s’installer sur des terrains qui leur ont été alloués à l’est de la péninsule, grâce à des subventions de plus de 1 million d’euros en échange d’« améliorations » à apporter aux terres (déboisement, cultures, construction de bâtiments…).

Pendant plusieurs années, le parc a été peu perturbé. Mais le prix de l’or est parti à la hausse. La perspective de faire fortune – ou, au moins,  de vivoter – a déclenché la seconde crise d’Osa. Au début des années 1980, quelque 1 400 orpailleurs illégaux oeuvraient dans le parc.

« Les dégâts étaient énormes », explique Dan Janzen, un éminent spécialiste de l’environnement basé au Costa Rica. Il a été recruté en 1985 pour étudier l’impact des chercheurs d’or. Dans le tiers sud du parc, ceux-ci avaient exterminé presque tous les animaux pour les manger.

Deux chercheurs d’or travaillent dans un ruisseau, près du parc national Corcovado. Présent pendant des décennies dans l’Osa, l’orpaillage, polluant, est devenu illégal dans tout le Costa Rica – mais le gouvernement tolère quelques chercheurs artisanaux. Certaines communautés vivant autrefois de cette activité ont réorienté avec succès leur économie vers l’écotourisme.

Photographie de Charlie Hamilton James

Au lieu d’utiliser ce qu’il appelle « les armes et insignes de shérif » pour chasser les orpailleurs, Janzen a recommandé de prendre un an pour apprendre à les connaître et les persuader de partir d’eux-mêmes – faute de quoi, ils risqueraient l’arrestation. La méthode a fonctionné. Mais, dans les années suivantes, les autorités ont souvent repris une approche plus musclée, exacerbant le ressentiment de la population.

C’est à Rancho Quemado, près du centre de la péninsule, que l’approche coercitive a été appliquée de la façon la plus maladroite. La famille Ureña, originaire de la province, avait créé la colonie dans les années 1960,  en défrichant la forêt.

Ses habitants, comme d’autres dans la péninsule, vivaient de cultures et de la chasse. Tous les deux ans, une harde de pécaris à lèvres blanches du parc traversait Rancho Quemado. À chaque fois, les chasseurs du village en tuaient environ 80 %.

En 2008, des gardes, pour certains armés, ont accompagné les pécaris. Oubliant toute peur, ceux-ci ont fondu sur les récoltes des villageois, errant librement dans les champs et les rues, sous les yeux des colons impuissants.

Ce fut une victoire de courte durée pour la protection de la nature. Cette année-là, les villageois n’ont tué que cinq pécaris. Cependant, sur le long terme, l’opération a approfondi le fossé entre le parc et les habitants.

 

UNE NÉCESSAIRE CONSERVATION

Lorsque je visite Rancho Quemado, onze ans plus tard, la localité déploie une énergie très différente. Je ne lâche pas d’une semelle Marco Hidalgo, le responsable du programme de sensibilisation des habitants pour Osa Conservation.

Dans le restaurant d’Enrique Ureña, neveu du patriarche de la famille, la migration saisonnière des pécaris à travers le village est de nouveau le grand sujet de conversation – mais il est désormais question de savoir comment les protéger.

La transformation de Rancho Quemado a eu lieu par nécessité. Il n’y avait pas assez de travail pour tout le monde. Et il a fallu mener un travail de pédagogie auprès des habitants. En 2002, Ureña et quatorze autres villageois âgés de 14 à 60 ans ont suivi des cours intensifs de biologie forestière. Ils ont appris, entre autres, comment les pécaris jouent un rôle d’« ingénieurs des écosystèmes». Ces animaux dispersent les graines ; ils créent un habitat pour la vie aquatique grâce à leurs mares ; et ils modifient la structure de la forêt en mangeant les graines des plantes les plus courantes, ce qui donne une chance aux plantes plus rares de rivaliser avec les autres.

Comprenant que la biodiversité qui les entourait était une attraction naturelle, les habitants ont également appris à mettre sur pied des programmes écotouristiques. Désormais, le village surveille les mouvements des pécaris, effectue des comptages d’oiseaux, entretient les pièges photographiques, recueille des graines d’arbres, et propose des randonnées en forêt ainsi que des  programmes éducatifs pour les enfants. Marco Hidalgo a contribué à guider et encourager ce revirement. Cependant, il ne s’attribue pas le mérite de sa réussite : « Les villageois se sont emparés des outils et ont changé eux-mêmes. »

Tous les villages d’Osa n’ont pas subi une telle métamorphose, et de loin. Celui de Los Angeles de Drake, dans le nord de la péninsule, est si âprement anti-écologiste, me raconte Hidalgo, que, quand son travail l’y conduit, il doit garer sa voiture derrière la grille de l’école fermée à clé pour qu’elle ne soit pas vandalisée.

Je passe deux jours avec Tomas Muñoz, qui a grandi à Dos Brazos de Rio Tigre. Ce village aussi dépendait de l’orpaillage clandestin, avant de se tourner vers l’écotourisme pour survivre.

Tomas Muñoz a commencé à chasser à 10 ans, et à chercher de l’or deux ans plus tard. Il a appris toutes les ruses de la forêt, dont celles destinées à échapper aux gardes et à la police (marcher uniquement sur les racines et les pierres pour ne pas laisser d’empreintes ; ne pas se laver dans le ruisseau près duquel on campe, car la mousse du savon réapparaît en aval ; et ne pas utiliser de lotions ou de crème solaire, car les odeurs inhabituelles se détectent aisément dans la forêt).

« Une fois, me raconte Tomas Muñoz, j’ai senti une odeur d’huile lubrifiante. Elle provenait des fusils des gardes forestiers. Ils étaient à 80 m. Nous nous sommes tous dispersés, et les avons regardés passer de l’autre côté de la rivière. »

« Ils ne m’ont jamais attrapé, ajoute-t-il avec un petit sourire. Je courais trop vite. »

À 20 ans, Muñoz a cessé de chasser. L’un de ses oncles travaillait comme guide et l’a persuadé qu’il gâchait sa vie : il pouvait la gagner bien mieux en menant les touristes vers les animaux plutôt qu’en tuant ces derniers pour leur viande. Mais il ne lui a pas été facile de surmonter le penchant atavique pour ses anciennes habitudes.

« Mon oncle m’a emmené dans un poste de gardes forestiers, où il y avait des poulets sauvages et des pécaris tout près de moi, se rappelle Muñoz. Mon instinct me poussait à rechercher un bâton ou une pierre – n’importe quoi pour les tuer. C’était dans mon cerveau. Il m’a fallu deux ans pour que ce réflexe disparaisse. »

Nous marchons le long d’une plage, près de l’entrée sud du parc Corcovado. D’un côté, les pélicans planent en formation, au-dessus des brisants ; de l’autre, la canopée s’élève abruptement, comme un énorme cumulus vert annonçant l’orage. Nous avons passé la journée dans le parc. Muñoz portait le trépied de sa lunette d’observation à l’épaule tel un fusil. Soudain, il s’arrêtait pour attirer d’un cri des singes araignées, ou pour me désigner un caracara du Nord, ou une famille de capucins, ou un phyllobate à bande (petite grenouille venimeuse), ou un coati à nez blanc en train de grignoter un crabe Halloween.

À Cabo Matapalo, un spot de surf situé à la pointe sud de la péninsule d’Osa, la forêt envahit la plage. Les programmes de protection de la nature dépendent des revenus du tourisme. Or, avec la pandémie, ceux-ci sont quasiment réduits à néant.

Photographie de Charlie Hamilton James

Le lendemain, Muñoz m’emmène visiter son village, Dos Brazos, fier de posséder son propre sentier pour accéder au parc depuis l’est. Les villageois, pour la plupart d’ex-orpailleurs, ont aménagé le chemin eux-mêmes. Muñoz a participé à la formation de guide de certains d’entre eux. D’autres villageois assurent l’hébergement des touristes, les repas et des cours de cuisine.

Le sentier n’est pas relié au réseau officiel de sentiers du parc. Néanmoins, il est plus facile d’accès et offre parmi les meilleures possibilités pour observer les oiseaux de la péninsule.

« Avant, les gens ne parlaient que de l’or qu’ils avaient ramassé, observe Muñoz. Maintenant, le plus souvent, ils parlent des oiseaux. »

Printemps 2020 : il n’y a plus de touristes pour qui cuisiner, ni de travail pour les guides de Dos Brazos et de Rancho Quemado, ni de bénévoles d’Osa Conservation pour s’occuper des arbres ou éloigner les prédateurs des sites de ponte des tortues de mer, sur la côte pacifique.

Le Costa Rica a répondu énergiquement à la menace de la Covid-19 en fermant ses frontières. Fin novembre, le pays n’avait enregistré que 1 690 décès pour 5 millions d’habitants.

Les dommages économiques, eux, ont été catastrophiques. L’industrie touristique s’est effondrée, asséchant le financement du réseau de parcs nationaux du pays. Les autorités ont dû fermer le parc Corcovado en mars et mis au chômage un certain nombre de gardes forestiers.

Pendant quelques semaines, tout a été calme. Puis la rumeur s’est répandue sur un forum de discussion d’un réseau social utilisé par les guides d’Osa : quelqu’un profitait de l’absence des touristes et des gardiens pour organiser des excursions de chasse dans le parc.

Deux chasseurs avaient tué neuf pécaris à lèvres blanches – non pour leur viande, mais pour le plaisir. J’ai appelé Dionisio Paniagua Castro, guide historique du parc et, depuis la pandémie, militant de la protection écologique de la péninsule. Son angoisse était perceptible au téléphone. « Tant d’animaux, juste pour s’amuser !, déplorait-il. Nous devions absolument faire quelque chose. »

Les guides ont alerté les autorités, qui ont envoyé la police et procédé à quelques arrestations. Cependant, le parc est trop grand, et les forces de l’ordre étaient trop peu nombreuses et intervenaient de façon trop sporadique pour faire face au désastre qui se profilait.

Il n’y avait pas que les chasseurs. Le chômage et le prix mondial de l’or ayant tous deux augmenté à cause de la pandémie, les orpailleurs sont revenus dans le parc. On n’en avait même jamais vu autant depuis des décennies ! Les trafiquants de drogue et les bûcherons ont également voulu profiter de la situation.

Toutefois, la péninsule d’Osa a eu aussi ses défenseurs : ses habitants eux-mêmes. Face à la crise, Carlos Manuel Rodríguez, alors ministre de l’Environnement du Costa Rica, a ressuscité le principe d’un corps de cinquante-deux gardes forestiers bénévoles, formés aux technologies de surveillance et déployés pour créer une zone tampon autour du parc.

Des nageurs s’apprêtent à une compétition à travers le Golfo Dulce. Elle est programmée à la fin de l’été pour attirer davantage de visiteurs lors de la basse saison touristique. Les nageurs partagent alors les eaux avec les baleines à bosse, qui arrivent du Pacifique Sud en été pour mettre bas dans les eaux protégées du golfe.

Photographie de Charlie Hamilton James

Ils ne sont pas armés, mais disposent de téléphones et de caméras. Ils connaissent tout le monde dans la zone et peuvent rapidement alerter les forces de l’ordre lorsqu’ils détectent une activité illégale. Une grande partie des problèmes semblent être causés par des groupes organisés extérieurs à la péninsule. Cependant, comme l’économie touristique s’est effondrée, inévitablement, certains habitants n’ont pas eu d’autre recours que de reprendre leurs vieilles batées et leurs pelles, et de rejoindre les orpailleurs clandestins dans le parc.

« Les gens doivent trouver des moyens de gagner leur vie, et l’extraction de l’or en fait partie », m’a expliqué Muñoz au téléphone. Je lui ai demandé s’il avait lui-même été tenté, car il faisait partie des guides mis au chômage. Cette fois encore, j’ai décelé une certaine angoisse dans sa voix quand il m’a répondu.

« J’essaie de ne pas aller là-bas… »

 

Article publié dans le numéro 257 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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