Quelles espèces ont le plus de chances de survivre à la crise actuelle ?

À mesure que la crise du vivant s’intensifie, toutes les espèces ne sont pas égales face à l’avenir. Certaines disposent d’atouts clés pour traverser les bouleversements en cours.

De Solveig Blakowski
Publication 18 juin 2026, 16:52 CEST
Modèle d'un tardigrade, vue de profil. Ces animaux de moins d’un millimètre se déshydratent presque entièrement ...

Modèle d'un tardigrade, vue de profil. Ces animaux de moins d’un millimètre se déshydratent presque entièrement et adoptent un rythme ralenti qui leur permet de traverser des conditions létales pour la plupart des organismes, avant de reprendre une activité normale une fois réhydratés.

PHOTOGRAPHIE DE Dorling Kindersley, istock via getty images

Modèle d'un tardigrade, vue de profil. Ces animaux de moins d’un millimètre se déshydratent presque entièrement et adoptent un rythme ralenti qui leur permet de traverser des conditions létales pour la plupart des organismes, avant de reprendre une activité normale une fois réhydratés.

PHOTOGRAPHIE DE Dorling Kindersley, istock via getty images

La Terre a déjà connu des périodes qui ont mis le vivant à rude épreuve. Mais celle que nous traversons ne ressemble à aucune autre. « La rapidité des événements aujourd'hui est vraiment extrême » relève Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS et directeur adjoint scientifique national du CNRS Écologie et Environnement

Elle se distingue aussi par sa nature, faite de pressions multiples. « Comme le changement est global et multifactoriel mais qu'il est majoritairement causé par une seule espèce, l’Homme, c’est inédit. Cela concerne le climat, le changement de l’utilisation des terres, les prélèvements directs, chasse et pêche, la pollution », explique Jonathan Rolland, chargé de recherche au CNRS, au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement, à Toulouse. 

 

LES ESPÈCES QUI ONT SURVÉCU AUX CRISES PASSÉES

La crise actuelle s’inscrit dans une longue histoire que cinq extinctions de masse ont déjà ponctuée. La plus sévère est survenue à la charnière du Permien et du Trias, il y a 252 millions d’années. « Les taux d’extinction vont de 75 à 95 % pour les espèces marines de la crise du Permien-Trias [...] associé à un réchauffement du climat global d’environ 10 degrés », rapporte Jonathan Rolland. Des lignées y ont pourtant survécu, parmi lesquelles « les archosaures, qui sont les ancêtres des crocodiles, dinosaures, oiseaux » et « les thérapsides menant aux mammifères », poursuit-il.

Le constat vaut pour tout le vivant qui nous entoure. « Par définition, toutes les lignées existantes actuellement sont les survivants du processus évolutif qui a traversé toutes les crises depuis l’origine de la vie ! », souligne le chercheur, qui rappelle que « 99 % de la biodiversité qui a vécu sur Terre est éteinte ».

Jonathan Rolland distingue deux grandes stratégies de ces persistances. « On peut d’abord voir un avantage à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et à créer un grand nombre de lignées qui vont évoluer dans des environnements différents », décrit-il. La seconde repose sur le maintien dans un milieu stable, « à grande profondeur », à l’abri des bouleversements, une voie qui « peut s’avérer payante, jusqu’au moment où le milieu de vie change ».

96 % des espèces ont disparu pendant la grande extinction

Cette dernière a produit les « fossiles vivants », ces formes restées proches de leurs ancêtres. Le cœlacanthe, (Latimeria chalumnae), que l’on croyait disparu avec les dinosaures avant qu’un spécimen ne soit repêché au large de l’Afrique du Sud en 1938, en est l'un des meilleurs exemples, tout comme le ginkgo (Ginkgo biloba), une plante que l'on retrouve dans nos villes, dont l’existence remonte à plus de 200 millions d'années. 

L’expression induit pourtant en erreur. « C’est un oxymore qui avait été utilisé par Darwin et qui a eu beaucoup de succès parce que la formule est jolie », rappelle Philippe Grandcolas, qui ajoute : « ce qu’on connaissait à l’état fossile, ce n’était pas les espèces actuelles […] c’était des espèces qui leur ressemblaient beaucoup, qui étaient des apparentés ». Ces lignées n’ont jamais cessé d’évoluer, comme le résume Jonathan Rolland : « l’ancêtre de la baleine courait sur la terre il y a 50 millions d’années ».

 

LE PORTRAIT-ROBOT DU SURVIVANT

Ces rescapés esquissent le portrait des espèces susceptibles de survivre à la crise actuelle. Pour en définir les traits, Jonathan Rolland commence par les plus menacées. « Les espèces qui sont menacées ont une aire de répartition petite, une niche étroite, une fécondité faible et/ou un long temps de génération. […] Donc pour survivre les espèces doivent faire l’inverse ! », résume-t-il.

Une part du sort se joue sur la physiologie. « La plupart des êtres vivants ne supportent pas une température corporelle dépassant 40 ou 45 °C, tandis qu’il existe une grande variété [d'espèces qui supportent] des températures froides », note le chercheur. Comme les grands groupes actuels se sont diversifiés sous les climats plus chauds du Cénozoïque, l’ère ouverte après la disparition des dinosaures, cela « pourrait suggérer […] que leurs capacités physiologiques permettent de supporter des températures plus élevées », avance-t-il, tout en rappelant que « cela reste cependant à démontrer ».

La tolérance aux températures extrêmes ne conditionne pas tout, car les espèces animales comme végétales sont amenées à se disputer les mêmes espaces. « Le renard polaire peut sans doute tolérer des températures plus élevées que celles de l’arctique, mais il est systématiquement attaqué par le renard roux lorsque leurs aires de répartition se recoupent. [...] Il est vraiment difficile de prédire quelles espèces vont s’éteindre », observe Jonathan Rolland.

Philippe Grandcolas ajoute que la dépendance à d’autres espèces et la capacité de mouvement sont deux autres critères essentiels. Une espèce trop dépendante d'un partenaire unique décline dès que celui-ci se fait rare. « Le papillon qui ne vit que sur une plante ou la plante qui n’est pollinisée que par une espèce d’abeille » pourront rapidement vaciller à leur tour. La faculté de s'adapter au climat compte également beaucoup. « Les espèces qui arrivent à s'adapter au mieux au changement climatique, ce sont des espèces qui ont de la marge […] pour aller plus au nord, ou plus vers l’est », ajoute-t-il. Beaucoup d’oiseaux et d’insectes ont entamé ce mouvement, à un rythme toutefois inférieur à celui de la montée des températures, un décalage que les écologues appellent « la dette climatique ».

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Un renard roux (Vulpes vulpes) soulevant et transportant dans sa gueule un renard arctique (Alopex lagopus) qu'il a tué, au cap Churchill, dans le parc national de Wapusk.

PHOTOGRAPHIE DE Roberta Olenick

Un renard roux (Vulpes vulpes) soulevant et transportant dans sa gueule un renard arctique (Alopex lagopus) qu'il a tué, au cap Churchill, dans le parc national de Wapusk.

PHOTOGRAPHIE DE Roberta Olenick

LES MIEUX ARMÉS

Reportés sur le vivant, ces critères distinguent quelques groupes qui cumulent ces avantages évolutifs.

Les micro-organismes occupent une place à part, parce qu’ils colonisent une diversité de milieux qu’aucun autre groupe n’égale, des sources chaudes aux sols gelés. « Les groupes très diversifiés dans un grand nombre de niches comme les eubactéries et les archébactéries devraient survivre », avance Jonathan Rolland. Les stromatolites, édifices bâtis par des communautés microbiennes et toujours présents trois milliards d’années après leur apparition, en sont la trace la plus ancienne.

Les tardigrades incarnent une autre stratégie, celle de la résistance directe, que le chercheur range parmi « les espèces qui ont des capacités d’adaptation exceptionnelles ». Ces animaux de moins d’un millimètre se déshydratent presque entièrement et entrent dans une forme de vie au ralenti, qui leur permet de traverser des conditions létales pour la plupart des organismes, avant de reprendre une activité normale une fois réhydratés.

Les lignées des eaux profondes bénéficient d’un abri d’une autre nature, lié à la stabilité de leur milieu. « Si le réchauffement dépasse les 10 degrés, on va voir des effets importants sur l’acidification des océans qui affectera les coquilles calcaires des organismes. Cependant les lignées dans les eaux très profondes pourraient être épargnées », expose Jonathan Rolland.

Le contingent le plus nombreux se tient, lui, à l’écart de ces cas particuliers. « Parmi les espèces un peu généralistes d’arbres, d’oiseaux, d’insectes, beaucoup vont remonter au nord ou ont commencé à le faire, et ne vont pas forcément subir » les prochains bouleversements, constate Philippe Grandcolas. 

 

LES LIMITES DES PRÉVISIONS

« Il ne faut pas voir l’adaptation comme un progrès absolu. L’adaptation, c’est un ajustement à des conditions du moment. Et si les conditions changent, l’adaptation n’en est plus une », souligne Philippe Grandcolas. Dans le bassin parisien, des chercheurs ont établi que la pensée des champs (Viola arvensis) a évolué en une trentaine d’années face au recul des pollinisateurs, avec des fleurs plus petites et une production de nectar moindre, la plante recourant davantage à l’autofécondation, ce qui l’expose à la consanguinité.

Des stromatolites à Hamelin Pool, une réserve naturelle marine protégée située dans la baie de Shark, ...

Des stromatolites à Hamelin Pool, une réserve naturelle marine protégée située dans la baie de Shark, en Australie-Occidentale. Les micro-organismes occupent une place à part, parce qu’ils colonisent une diversité de milieux qu’aucun autre groupe n’égale, des sources chaudes aux sols gelés. C'est notamment le cas des stromatolites. 

PHOTOGRAPHIE DE Benny Marty

Des stromatolites à Hamelin Pool, une réserve naturelle marine protégée située dans la baie de Shark, en Australie-Occidentale. Les micro-organismes occupent une place à part, parce qu’ils colonisent une diversité de milieux qu’aucun autre groupe n’égale, des sources chaudes aux sols gelés. C'est notamment le cas des stromatolites. 

PHOTOGRAPHIE DE Benny Marty

À l’opposé de ces profils favorables, d’autres lignées reculent déjà nettement. Les amphibiens, qui respirent en partie par la peau et tolèrent mal la pollution de leur environnement comme la perte de leur habitat, comptent parmi les plus exposés. Au point que Jonathan Rolland les tient pour « sans doute le groupe de vertébrés terrestres le plus touché », avec « plus de 40 % des espèces menacées ». Tandis que les marsupiaux d’Australie, « isolés des placentaires pendant plusieurs dizaines de millions d’années, se retrouvent en compétition avec des espèces introduites par l’Homme ».

Le réservoir d’espèces dépasse de loin ce que les scientifiques ont pu documenter. « Dans le monde, il y a plus d’une dizaine de millions d’espèces probablement. On en connaît 2 millions péniblement, et il y en aura forcément qui survivront », estime Philippe Grandcolas. « Sur le plan évolutif, s’il reste des millions d’espèces, elles vont évoluer pendant des milliers d’années, il y aura toujours des espèces vivantes. Par contre, à l’échelle de nos vies, ce qui est certain, c’est qu’on va en perdre beaucoup et qu’on va en souffrir », résume-t-il. 

Notre propre espèce n’échappe pas à cette logique, elle qui n’est apparue qu’il y a 300 000 ans. « Notre survie reposera sur la construction d’habitats artificiels et la sécurisation des ressources », observe Jonathan Rolland, qui insiste sur un dernier point : « la crise de la biodiversité n’est pas seulement liée à la crise climatique. Elle est aussi liée à notre rapport au vivant ».

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