Golfe du Maine : un havre de biodiversité en proie au changement climatique
Le mélange singulier d’éléments qui a fait du golfe du Maine une oasis est aussi la raison pour laquelle ses eaux se réchauffent aujourd’hui plus vite que presque partout ailleurs.

Un banc de gaspareaux remonte le Mill Brook, dont les eaux finissent par rejoindre le golfe du Maine. Ces poissons vivent dans l’océan, mais reviennent frayer en eau douce. L’espèce s’est rétablie après la suppression de barrages et nourrit de nombreux poissons, oiseaux et mammifères.
L’abondance du Golfe du Maine. Cette « mer à l’intérieur d’une autre mer », comme on l’appelle souvent, s’étend sur 58 000 km² le long de la côte est de l’Amérique du Nord, du cap Cod, dans l’État américain du Massachusetts, à la province canadienne du Nouveau-Brunswick, et englobe les côtes du New Hampshire, du Maine et de la Nouvelle-Écosse. Les autochtones qui vivent dans cette région depuis plus de 12 000 ans ont appris les rythmes naturels du golfe et exploité ses eaux riches de manière durable. Les Européens, qui ont commencé à s’y installer au XVe siècle, louaient dans leurs récits les pêches miraculeuses qu’ils pouvaient y faire, avec des morues de plus de 1,5 m de long.
Le golfe du Maine combine un puissant bassin hydrographique, où de nombreux fleuves se jettent dans la mer, à un mélange unique de courants qui apportent et mélangent les nutriments, notamment les remontées d’eau du plateau continental, le Gulf Stream, le courant du Labrador et les courants côtiers circulant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. En raison de la situation géographique du golfe dans une zone tempérée, il s’y produit aussi une stratification saisonnière qui sépare l’eau en couches plus chaudes et plus froides. Historiquement, celle-ci a favorisé le développement de la vie. Mais les choses ont changé.
Au fil des siècles, l’essor de flottes de pêche commerciale sur-équipées a entraîné une forte diminution de la vie sauvage marine. Le cabillaud, dont les réserves semblaient autrefois inépuisables, ne représente plus que 1 % des niveaux de l’époque coloniale britannique. En un peu plus de deux cents ans, nous avons donc éliminé 99 % de cette espèce de la région.

L’écologue marin Douglas Rasher prélève des échantillons d’eau dans une forêt de laminaires près de Winter Harbor. Cet habitat marin essentiel est aujourd’hui en train de disparaître le long de la côte la plus méridionale du Maine.
J’ai grandi dans une ville ouvrière du Massachusetts, à environ 60 km de l’océan, mais mes parents m’emmenaient à la plage en été. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été amoureux de la mer. Mon rêve était de devenir photographe et de partir explorer l’océan. En vingt-six ans de reportages photographiques pour National Geographic, j’ai eu la chance de pouvoir voyager sur les sept continents et dans la quasi-totalité des écosystèmes marins, de l’équateur aux pôles.
Il y a des années, j’ai décidé d’emménager sur le littoral du Maine afin d’en explorer plus souvent les eaux. C’est là que j’ai perçu les signes d’une menace imminente. Les milieux de la science et de la conservation marines, eux, avaient été alertés par un article publié en 2015 et signé Andrew Pershing, alors directeur scientifique à l’Institut de recherche du golfe du Maine. À mon tour, je ressens l’urgence de partager les merveilles des eaux de mon enfance, tout en mettant l’accent sur les effets du changement climatique.
Au départ, mon projet était de visiter les plus beaux sites où j’avais plongé ces dernières décennies, comme Eastport. Mais, lorsque j’y suis retourné, l’endroit ressemblait à une ville fantôme. L’abondance de vie que j’y avais jadis observée avait disparu. Là où des créatures exotiques tapissaient le fond marin, il n’y avait plus que de la boue. Les eaux s’étaient nettement réchauffées.

Jocelyne Coombs et son père, Herman, pêchent le homard au casier près de l’île d’Orr, dans le Maine. Les modèles biologiques prévoient que ces crustacés risquent de se raréfier à mesure que ces eaux continueront à se réchauffer
Le mélange singulier d’éléments qui a fait du golfe du Maine une oasis est aussi la raison pour laquelle ses eaux se réchauffent aujourd’hui plus vite que presque partout ailleurs. Charles Tilburg, océanographe et directeur des programmes marins et environnementaux à l’université de Nouvelle-Angleterre, a passé une quinzaine d’années à étudier l’affaiblissement du courant du Labrador : celui-ci fournit moins d’eau froide au golfe, tandis que le Gulf Stream se déplace légèrement vers le nord et apporte de l’eau plus chaude à la région. Mais, malgré le stress provoqué par la surpêche et le changement climatique, certaines espèces ont bénéficié, fût-ce temporairement, de cette nouvelle donne.
Jusqu’à présent, les températures dans le golfe du Maine sont restées favorables à la reproduction du homard américain, dont la pêche semble être un secteur prospère. Or les scientifiques ont remarqué des changements inquiétants. Quand les températures dépassent 23 °C près des côtes, les femelles restent plus au large, où leurs larves risquent de ne pas croiser les courants à même de les amener vers les sources de nourriture et les habitats propices à leur survie.
Les larves de homard se nourrissent de zooplancton, leurs proies favorites étant les Calanus, des copépodes de 2 à 3 mm composés à 73 % de lipides afin de supporter l’hiver, comme l’a découvert David Fields, professeur d’océanographie au laboratoire Bigelow pour les sciences océaniques. Or, quand l’eau est plus chaude, ces minuscules crustacés ont besoin de moins de graisse et sont moins gros. Conséquence : les petits homards sont moins bien nourris. Sans compter que le réchauffement de l’eau a décalé la période de migration des Calanus et, de fait, sa concordance avec l’éclosion des larves de homard. Aussi, même si les femelles pondent autant d’oeufs qu’auparavant, il y a moins de larves qui survivent jusqu’à l’âge adulte. En 2023, le Maine a ainsi enregistré la plus faible prise de homards depuis quinze ans, comme cela s’est produit au large des côtes de New York, du Connecticut et de Rhode Island. Et le crustacé n’est pas au bout de ses peines. Les émissions de dioxyde de carbone qui sont à l’origine du changement climatique affectent non seulement la température de l’océan, mais également sa chimie. En effet, l’eau devient plus acide. Selon l’océanographe David Fields, tout ce qui possède un exosquelette calcaire ou une carapace chitineuse, du corail aux copépodes, peut être fragilisé par cette acidification. Dans dix ou vingt ans, l’exosquelette d’un jeune homard pourrait ainsi être menacé.

De la brume de mer s’élève près du phare de Whaleback, dans l’estuaire de la rivière Piscataqua à Kittery, une des entrées du golfe du Maine. La brume se forme quand de l’air très froid passe au-dessus d’eaux plus chaudes, se mêlant à une couche peu épaisse d’air à la surface de l’océan qui se refroidit. Cet air se condense alors en vapeur.
L’endroit le plus singulier que j’ai exploré dans cette région est peut-être la Cashes Ledge, une chaîne de montagnes sous-marines unique au milieu du golfe du Maine. Jon Witman, écologue marin à l’université Brown, en parle comme d’une machine à remonter le temps jusqu’à une époque où le golfe regorgeait de vie. Ses travaux montrent que la Cashes Ledge possède un échantillon de chaque type d’habitat hauturier ou subtidal existant au large de la Nouvelle-Angleterre, avec des espèces rarement observées ailleurs.
Selon les chercheurs, pour donner une chance au climat de se stabiliser, nous devons protéger au minimum 30 % des habitats-clés de l’océan. Aujourd’hui, seuls environ 8 % d’entre eux sont officiellement protégés. Pour Jon Witman, qui étudie la Cashes Ledge depuis les années 1970, il est plus urgent que jamais de faire de cette zone un sanctuaire marin. En la protégeant, nous contribuerions à garantir la bonne santé des stocks halieutiques à l’avenir. La biomasse de poissons dans la chaîne des Cashes est 300 fois supérieure à celle de la côte ; les animaux qui y vivent ne restent évidemment pas au même endroit, donc ils se propagent.
Les travaux de Win Watson, biologiste marin et professeur honoraire à l’université du New Hampshire, montrent quant à eux que l’odorat des homards pourrait pâtir de l’évolution du pH de l’eau – compliquant ainsi leur quête de nourriture, la détection des prédateurs ou la perception des phéromones durant la période de reproduction. Laquelle est du reste déjà devenue plus difficile car les femelles aiment les eaux plus froides, à l’inverse des mâles.
Ce qui se passe sous l’eau a aussi des conséquences sur terre. L’évolution des populations de poissons dans le golfe du Maine a ainsi un impact direct sur les oiseaux de mer. Prenons l’exemple des sternes pierregarin. Celles-ci chassent de fins poissons argentés, comme les merluches ou le hareng, pour les oisillons, qui peuvent facilement les avaler. Mais, à mesure que l’eau se réchauffe, les sternes ont à disposition une plus grande variété de poissons argentés, comme les stromatées à fossettes, plus larges, qui se sont déplacés du milieu de l’Atlantique vers le nord. Or Elizabeth Craig, directrice de la recherche sur les oiseaux marins au Shoals Marine Laboratory, a constaté que les petits sont incapables d’avaler les stromatées. Pas assez nourris, beaucoup meurent avant de quitter le nid ou sont trop faibles pour migrer.

Parmi les merveilles encore présentes dans le golfe du Maine figurent les phoques gris. L’un d’eux s’est montré très curieux à l’égard du photographe Brian Skerry lors d’une plongée dans les Isles of Shoals.
Si les écosystèmes marins sont en déclin, nombre d’exemples montrent que la nature peut guérir. En témoigne le cas du gaspareau (Alosa pseudoharengus), dans le golfe du Maine. Ce poisson offre une source importante de protéines à de nombreux animaux lorsqu’il migre des étangs d’eau douce, où il se reproduit, vers l’océan et inversement. Dans l’océan et les estuaires, les gaspareaux sont mangés par d’autres poissons et par des oiseaux tels que les aigles, les balbuzards pêcheurs et les cormorans. Quand ils remontent vers des cours d’eau en forêt, ce sont aux animaux comme les ratons laveurs et les renards qu’ils peuvent servir de pitance. Enfin, une fois atteinte leur zone de frai, ils doivent éviter les prédateurs tels que l’achigan à grande bouche. Les survivants de ce parcours hasardeux retournent à l’océan, suivis, quelques mois plus tard, par leurs alevins.
Or le gaspareau avait pratiquement disparu du golfe du Maine à cause des barrages, qui empêchaient sa migration. La suppression de ces ouvrages sur des fleuves-clés tels que le Penobscot et le Presumpscot, en grande partie dans l’espoir de restaurer les populations de saumons de l’Atlantique, a permis de rétablir l’ancienne voie de migration des gaspareaux, qui remontent désormais ces fleuves par millions chaque printemps.
La Cashes Ledge abrite également la plus grande forêt de laminaires au large de la côte est des États-Unis. Or ces forêts d’algues géantes sont à la fois la base de la chaîne alimentaire et un écosystème à part entière. Jon Witman compare le trajet vers ces reliefs sous-marins à un voyage de plusieurs centaines de kilomètres à travers les plaines de l’Iowa et à la rencontre d’une immense montagne et de son couvert forestier. À l’instar des arbres sur terre, les forêts de laminaires capturent le dioxyde de carbone. L’océan est le plus grand puits de carbone de la planète, et son phytoplancton nous procure la moitié de l’oxygène que nous respirons.
Le rôle exact des laminaires dans ce processus est étudié par des scientifiques comme Douglas Rasher du laboratoire Bigelow pour les sciences océaniques. Il a passé près de dix ans à étudier ces forêts de grandes algues des eaux côtières, depuis la pointe sud du Maine jusqu’à la frontière nord avec le Canada, et a constaté leur déclin constant.
Ses recherches montrent également à quelle vitesse la situation continue de changer. Il a vu certains sites passer d’un état densément peuplé à un état désertique en l’espace d’une bourse de recherche de cinq ans.


Lors d’autres plongées dans la région, le photographe a croisé d’incroyables créatures, comme cette cyanée capillaire...
... et une espèce de nudibranche, ou limace de mer.
L'un des moyens utilisés par les pêcheurs pour atténuer les dommages économiques potentiels liés au déclin des espèces indigènes est la transition vers des activités nouvelles et durables. Colleen Francke a grandi sur la presqu’île du cap Cod, inspirée par les femmes travaillant dans le secteur de la pêche. Après une blessure au dos qui a mis fin à sa carrière de dix ans dans la pêche au homard, elle a lancé Summit Point Seafood, une ferme aquacole spécialisée dans la culture des laminaires, dont le coût est moins élevé que celui des moules ou des huîtres. Elle immerge de longues lignes ensemencées de ces algues à l’automne, puis vend sa récolte au printemps à des entreprises qui utilisent ce superaliment pour fournir des nutriments et un substitut au sel dans des denrées comme le pain.
Autre exemple : Bangs Island Mussels, une entreprise familiale de la baie de Casco, au large de Portland. Elle cultive des laminaires et des moules en aquaculture multitrophique intégrée, qui permet à ces espèces de se développer en harmonie l’une avec l’autre. Elle a installé en mer des radeaux auxquels sont fixées des cordes de captage de naissains de moules – de minuscules juvéniles – qui, une fois arrivés à maturité, seront récoltés et vendus aux distributeurs et professionnels de la restauration.
Matt Moretti, copropriétaire et dirigeant de Bangs Island Mussels, craint que l’acidification des océans ne rende plus difficile la survie des moules dans la nature. Il est donc en train de mettre au point une technologie de nurserie en intérieur pour garantir les meilleures chances de survie aux naissains.
En parallèle, certains pêcheurs cherchent à créer de nouveaux marchés pour des espèces qui ne sont traditionnellement pas exploitées à des fins commerciales. Sam Sewall et Mike Masi ont ainsi créé Shell+Claw, une entreprise spécialisée dans le crabe enragé. Cette espèce invasive été introduite dans le golfe du Maine au début du XIXe siècle, par les eaux de ballast des navires. Jusqu’à récemment, la population de ces crabes était restée faible en raison des hivers froids, mais, avec l’adoucissement des températures, elle est montée en flèche.

Une sterne pierregarin tente de donner un stromatée à fossettes à son petit. Ces poissons, de plus en plus présents, sont plus larges que les proies habituelles des sternes, et donc trop difficiles à avaler pour les juvéniles.
Ces crustacés creusent la vase et coupent les racines des zostères – qui capturent l’azote et le carbone, et servent de nurserie aux espèces estuariennes – et de la spartine à feuilles alternes, essentielle dans la stabilisation des berges et la lutte contre l’érosion. Les crabes enragés sont aussi friands de palourdes, l’une des pêches les plus rentables du golfe du Maine. L’objectif de l’entreprise est d’atténuer les dégâts provoqués par les crustacés tout en créant une autre source de revenus pour ses partenaires. En travaillant avec des chercheurs, Mike Masi a cherché à savoir quand les crabes muent pour devenir des animaux à carapace molle comestibles, s’inspirant de ce qui se fait à Venise, en Italie, où une espèce voisine est vendue comme un mets de choix.
Il y a donc peut-être de l’espoir pour le golfe du Maine. En l’explorant, je pense souvent à ce que les peuples autochtones – les Wampanoags, les Abénaquis, les Passamaquoddys et les Micmacs – ont dû voir il y a longtemps, et je rêve de voyager dans le temps, pour plonger dans ces eaux bouillonnantes de vie. Mais, bien que nous ayons beaucoup perdu au fil des siècles et que nous soyons confrontés à de graves menaces, ces lieux restent magiques à mes yeux. J’espère que, grâce à notre connaissance du passé et aux découvertes scientifiques d’aujourd’hui, nous pourrons sauver ce qui reste. Et permettre au golfe de se régénérer.
