Insolite : des insectes dans les arbres

En Amazonie, une expérience inédite révèle l’existence de centaines d’espèces d’insectes loin au-dessus du sol de la forêt tropicale.

De Haley Cohen Gilliland, National Geographic
Photographie De Brian Brown, Craig Cutler
Publication 9 avr. 2021 à 11:07 CEST
Des euglossines (ou abeilles à orchidées), cousines des bourdons et des abeilles mellifères, figurent parmi la ...

Des euglossines (ou abeilles à orchidées), cousines des bourdons et des abeilles mellifères, figurent parmi la multitude d’insectes collectés par des entomologistes en Amazonie, sur une tour d’observation.

Photographie de Brian Brown

C’est un doux matin de janvier, à Manaus, une ville portuaire de l’intérieur du Brésil cernée par la forêt tropicale. Je suis avec des entomologistes, et ils sont éparpillés dans un supermarché pour faire les courses en vue d’une expédition.

Vingt minutes plus tard, à la caisse, il apparaît clairement que nous avons des idées différentes de ce que cela signifie. J’ai pris des cacahuètes, des raisins secs et du répulsif anti-insectes ; les entomologistes, tous diptéristes (spécialistes des mouches), ont mis dans leurs chariots des monceaux de produits abîmés, des barquettes de poulet quasi périmées et des morceaux de cichla (poisson cousin de la perche) sous Cellophane.

« J’ai demandé les pires tomates du magasin, les pommes de terre et oignons les plus pourris – le genre de denrées que les mouches adorent », dit Dalton de Souza Amorim, professeur d’entomologie à l’université de São Paulo. Son tee-shirt s’orne d’un dessin de Plagiocephalus latifrons, une mouche à tête en forme de guidon de vélo.

Les diptéristes, précise-t-il, utilisent souvent des aliments putrides pour appâter les pièges au sol, où se focalise l’essentiel de leurs recherches. Mais, lors de ce voyage, une mission plus originale revient à Amorim et à ses collègues – Brian Brown (Muséum d’histoire naturelle du comté de Los Angeles), Stephen Marshall (université de Guelph, Canada), José Albertino Rafael (Institut national de recherche amazonienne, Brésil) et deux assistants de recherche.

Nous nous dirigeons vers le nord-ouest, à deux heures de route. Là, une tour d’acier de 40 m s’élève dans une zone de forêt tropicale vierge. Édifiée en 1979, elle a longtemps servi à l’étude des échanges de dioxyde de carbone entre les arbres et l’atmosphère. Plus récemment, elle est également devenue le site d’une expérience pionnière en entomologie. En effet, depuis des années, les diptéristes soupçonnaient que les espèces de mouches qui occupent le sol de la forêt amazonienne diffèrent de celles que l’on trouve dans ses arbres les plus hauts. Mais dans quelle mesure ? Nul ne le savait.

José Albertino Rafael s’est souvent rendu à la tour pour d’autres expériences, puis s’est demandé pourquoi ne pas l’utiliser pour élucider la question. En 2017, il a installé cinq pièges à insectes à différentes hauteurs de la tour – tous les 8 m, du sol jusqu’à 32 m de hauteur. Il espérait ainsi obtenir de nouvelles informations sur la stratification des insectes dans la forêt. Deux semaines plus tard, Rafael  est revenu avec Amorim. Les pièges étaient remplis d’insectes. Quand le tandem a envoyé les échantillons à des collègues pour un examen plus poussé, son enthousiasme est encore monté d’un cran. Sur 16 000 mouches collectées en deux semaines, des milliers appartenaient à des espèces que même les experts ne pouvaient pas identifier d’emblée.

Les entomologistes se focalisent souvent sur le sol. Lors de cette expédition, les scientifiques ont étudié les insectes aux divers niveaux d’une tour de recherche haute de 40 m. Ils y ont découvert une diversité stupéfiante d’insectes, dont des centaines d’espèces nouvelles.

Photographie de Craig Cutler

Les insectes sont au règne animal ce que les abysses sont à la Terre : un monde en grande partie inconnu de la science. Il existe « plus d’espèces d’insectes qui n’ont pas été décrites (nommées par la science) que d’espèces déjà nommées », estime la Smithsonian Institution.

La diversité des espèces de mouches est particulièrement élevée. On en connaît plus de 124 000 espèces. Mais, selon les scientifiques, une multitude d’autres restent à découvrir.

L’Amazonie abrite au moins 10 % de la biodiversité mondiale connue et des centaines de milliers d’espèces d’insectes. Cependant, la forêt tropicale comme les insectes traversent une époque tourmentée. Selon une étude de 2019, un tiers des espèces d’insectes seraient menacées d’extinction dans les décennies à venir.

Ce qui les menace : la destruction de leurs habitats par l’agriculture intensive, la pollution par les pesticides et les engrais, et le changement climatique, entre autres facteurs. Au Brésil, le président Jair Bolsonaro a promu avec zèle le développement de l’Amazonie, dont plus de 800 000 km2 ont été concédés au secteur agroindustriel depuis les années 1970.

Il est courant que des scientifiques tombent sur de nouveaux insectes en Amazonie. Mais le volume des spécimens de mouches pris dans les pièges de la tour de Rafael était stupéfiant. Selon les mots de Brian Brown, « c’était comme s’ils avaient découvert un continent inconnu, en termes de degré de nouveauté ».

De plus, nombre d’espèces n’apparaissaient que dans des pièges installés au-dessus du niveau du sol. « Trouver une faune distincte dans la canopée était stupéfiant, m’a expliqué plus tard Dalton de Souza Amorim. Près des deux tiers de la diversité des mouches se situent dans les pièges posés entre 8 m et 32 m de hauteur, mais pas au sol. Cela signifie que l’abattage des grands arbres provoque des pertes considérables. »

Beaucoup de ces mouches mystérieuses semblaient être des phorides, au dos bossu, de la taille de quelques grains de sel. Certaines sont  des parasitoïdes qui pondent leurs oeufs dans le corps des abeilles, des fourmis et d’autres insectes. Brian Brown, l’un des plus grands experts mondiaux de la famille des Phoridae, tenait absolument à voir en personne ces nouveaux phorides à l’état sauvage.

Il a monté une expédition avec Rafael, Amorim et Marshall, qui avait été son professeur lorsqu’il étudiait l’entomologie à l’université de Guelph. Ils ont convenu de se retrouver à Manaus juste après le Nouvel An, en janvier 2020.

Tels des enfants fébriles à l’idée d’aller dans un parc d’attractions, les diptéristes bouillent d’impatience pendant que le camion de Rafael avance en cahotant à travers la forêt tropicale.

Souvent plus petites qu’un grain de riz, les guêpes chalcididés pondent leurs oeufs dans d’autres insectes. Quand ils éclosent, les larves se nourrissent de l’hôte, qui en meurt. Les antennes articulées de ces guêpes les aident à débusquer de nouveaux hôtes.

Photographie de Brian Brown

Lorsque le véhicule débouche sur la piste en terre qui mène à la tour, ils ne peuvent plus se contenir. Ils bondissent hors du camion, qu’ils abandonnent sur le bas-côté, et se regroupent autour d’un buisson bourdonnant d’insectes. Quelques minutes plus tard, les voilà qui attrapent des créatures à mains nues.

« C’est un cératopogonidé, je pense », suggère Brown en se penchant pour scruter une mouche dans la paume de Rafael. Heloísa Fernandes Flores, étudiante de cycle supérieur menant des recherches avec Amorim, la collecte aussitôt. Au même instant, Brown signale un pompile d’une espèce s’attaquant aux mygales. La piqûre de cette grosse guêpe est l’une des plus douloureuses de tout le règne animal.

Le lendemain matin, les scientifiques se mettent au travail pour de bon. Brown commence presque chaque journée en grimpant la tour jusqu’au niveau des 8 m. Là, il tire de sa besace une bouteille de miel dilué et en asperge les feuilles les plus proches. Le but est d’attirer les abeilles et, de ce fait, les mouches phorides, qui les attaquent et leur enfoncent leurs oeufs dans le corps au moyen de leur tarière pointue. Brown répète la même opération à 16 m et à 24 m, pour voir si des mouches différentes se trouvent à des hauteurs plus élevées.

Des essaims de petites abeilles mélipones, dépourvues de dard, affluent pour se nourrir de miel. Les Melaloncha, des mouches phorides tueuses d’abeilles, ne peuvent y résister et se posent sur les feuilles à côté de celles-ci.

« Cette mouche enroule son abdomen sous son corps, de sorte que la partie pointue pour attaquer les abeilles se trouve juste sous sa tête, détaille Brown, un matin, en regardant un phoride poursuivre une abeille à travers le viseur de son appareil. Ensuite, elle se met dans la bonne position et utilise sa tarière pour enfoncer un oeuf entre les parties dures de l’abeille. » Une fois satisfait de ses prises de vues, Brown recueille quelques spécimens avec son «aspirateur», un long tube en caoutchouc fixé à un flacon doté d’un autre tube en verre. Il met l’extrémité en caoutchouc dans sa bouche, place l’orifice du tube en verre près des abeilles, et scrute les feuilles à la recherche de phorides.

Malgré l''humidité oppressante, Brown ne perd pas une seconde. Lorsqu’il ne collecte pas des spécimens ou ne tourne pas des vidéos, il examine ses trouvailles au microscope ou discute des mouches avec ses collègues scientifiques.

Brian Brown s’apprête à aspirer un phoride dans un tube. Il a aspergé des feuilles avec du miel dilué pour attirer ces mouches et les abeilles qu’elles attaquent. « Qui irait transpirer de son plein gré au beau milieu d’une forêt, cerné par des abeilles et des guêpes ? », demande-t-il avec ironie.

Photographie de Craig Cutler

L’un de nos derniers matins dans la forêt tropicale, nous nous réveillons la tête lourde, après une nuit de sommeil interrompue par les aboiements incessants des adorables, mais bruyants, chiens errants roux de la station. « Je pense qu’ils ont tué un opossum », dit Amorim en bâillant. Sans perdre un instant, Brown demande joyeusement : « Est-ce qu’il y a des abeilles dessus ? »

La passion de Brown pour les mouches est infinie, mais il reconnaît que ses interlocuteurs ont parfois besoin d’être convaincus. Un matin, nous évoquons tous les deux l’importance de son travail et le défi de sa transmission aux autres. Il aime expliquer que les mouches sont de grandes recycleuses de la nature. Leurs larves consomment des déchets alimentaires, des feuilles et des animaux morts, ainsi que des excréments, transformant le tout en nutriments pouvant être utilisés par d’autres créatures.

« Et si les gens restent sceptiques, ajoute-t-il, je leur dis que les mouches pollinisent le cacaoyer. Sans les mouches, on n’aurait pas de chocolat ! » Mais que pourrait-il arriver d’autre si les populations de mouches venaient à disparaître ? Brown met au point l’objectif d’un microscope pour examiner une nouvelle espèce de phoride, puis me questionne à son tour :

« As-tu entendu parler de la parabole du déboulonneur de rivets de Paul et Anne Ehrlich ?

— Non, je ne la connais pas.

— Imagine que tu prends l’avion et que tu vois  quelqu’un faisant sauter des rivets sur l’aile. Alors tu vas parler au gars, et il te dit : “Oh, eh bien, on n’a sans doute pas besoin de tous ces rivets. Ils font tous plus ou moins la même chose, et si on se débarrasse de quelques-uns d’entre eux, cela ne fera aucune différence.” »

Malgré leur extérieur vernissé, les buprestes se fondent habilement dans l’environnement. Les espèces de cette famille ont des couleurs allant des bleus et des verts brillants à des bruns plus ternes. Leur iridescence peut tromper les prédateurs.

Photographie de Brian Brown

« C’est ainsi que des espèces disparaissent dans les écosystèmes, poursuit Brown. Les gens qui s’en moquent vous diront : “On ne va pas faire un plat de quelques mouches phorides.” Mais, à un moment donné, de par l’accumulation de ces disparitions passant quasi inaperçues, on arrivera au point où des écosystèmes entiers s’effondreront. »

Il marque une pause, et les cris, pépiements et croassements de la forêt tropicale remplissent l’air. Puis il soupire, se lève et rassemble son matériel pour se diriger vers la tour.

 

Article publié dans le numéro 259 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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