La guerre en Ukraine force l'Allemagne à accélérer sa transition énergétique

Il n’est plus question que de crise climatique. Pour des raisons de sécurité nationale, l’Allemagne doit de toute urgence renoncer au gaz, au pétrole et au charbon en provenance de Russie.

Publication 10 mai 2022, 17:09 CEST
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Le gouvernement allemand souhaite rendre la fabrication d’éoliennes plus simple. Celle illustrée ci-dessus était en pleine construction le mois dernier à Angermünde, à un peu plus de 60 km au nord-est de Berlin. De nouvelles lois permettant d’accélérer la transition vers les énergies renouvelables induiront une baisse de l’impact climatique du pays et de sa dépendance envers les combustibles fossiles russes.

PHOTOGRAPHIE DE Sean Gallup, Getty Images

BERLIN. Lorsque les troupes russes ont envahi l’Ukraine à l’aube du 24 février, l’Allemagne a dû faire face à une âpre réalité. La Russie est son principal fournisseur d’énergie, lui apportant plus de la moitié de son approvisionnement en gaz naturel et en charbon, et un tiers de son pétrole brut. En échange, l’Allemagne envoie plus de 189 millions d’euros par jour à la Russie. C’est aujourd’hui ce même montant qui aide à financer une invasion que les Allemands considèrent comme intolérable.

Annalena Baerbock est la ministre fédérale allemande des Affaires étrangères et une dirigeante du parti Les Verts, qui a rejoint un gouvernement de coalition en automne dernier avec Olaf Scholz, chancelier et membre du parti démocrate. Le mois dernier, elle s’est engagée à ce que l’Allemagne cesse les importations de pétrole russe d’ici à la fin 2022, et à ce qu’elle renonce au gaz naturel du pays aussi tôt que possible. À court terme, cela signifie que l’Allemagne doit trouver de nouveaux fournisseurs de combustibles fossiles.

Toutefois, à long terme, cette crise n’a que renforcé la détermination du pays à remplacer les énergies fossiles dans leur totalité et a accéléré l’Energiewende, la transition énergétique mise en place il y a environ 30 ans. Le gouvernement a révélé ses plans pour totalement renoncer au charbon d’ici 2030, soit 8 ans plus tôt que la date fixée par le précédent gouvernement. Désormais, l’Allemagne espère obtenir 80 % de son électricité à partir d’énergies renouvelables d’ici la même date, un chiffre en hausse par rapport à ce qui avait été auparavant fixé, à 65 %. En 2021, ce taux atteignait tout juste 42 %, à peine la moitié de l’objectif.

Plusieurs lois annoncées le mois dernier, et qui devraient être adoptées cet été, permettraient d’augmenter les subventions accordées pour les énergies renouvelables. Elles élimineraient en outre les procédures administratives qui ont ralenti ce type de projets par le passé.

« Ce qui a changé, c’est que désormais, tout le monde réalise que nous devons redoubler la capacité des énergies renouvelables, et ce plus rapidement encore », affirme Matthias Buck, directeur européen à Agora Energiewende, un groupe de réflexion sur la transition énergétique. « Cette guerre a clairement prouvé que si l’on veut être maître de son propre destin, il est préférable de donner la priorité aux [énergies] renouvelables et de mettre un terme à la dépendance aux énergies fossiles. »

L’Allemagne n’est pas la seule. En France, nous dépendons à près de 70 % des réacteurs nucléaires pour nos besoins en électricité. Il a été promis que le pays se tournerait davantage vers les énergies renouvelables. Emmanuel Macron, fraîchement réélu, a promis que la France deviendrait « la première grande nation à abandonner le gaz, le pétrole et le charbon ». L’Autriche est encore plus dépendante de la Russie que l’Allemagne mais elle alloue une partie de son budget aux subventions pour les énergies renouvelables. Même la Pologne, l’un des plus grands consommateurs de charbon en Europe, investit massivement dans les éoliennes en mer.

Pour l’Allemagne, la guerre en Ukraine s’est ajoutée comme argument de sécurité énergétique à la crise climatique, persuadant de l’urgence d’une Energiewende. « Nous sommes plutôt avancés mais pas autant que nous devrions l’être », indique Kathrin Henneberger, membre du Parlement et du parti Les Verts, et ancienne militante pour le climat.

 

UNE DÉPENDANCE TOXIQUE

Avant que la guerre n’éclate, l’Allemagne dépendait encore plus des énergies russes, notamment du gaz naturel. La dépendance du pays au gaz est flagrante. À Berlin, les cheminées d’une centrale électrique alimentée au gaz ponctuent la ligne d’horizon, à moins de 3 km du Bundestag, le bâtiment du Parlement. La capitale éclaire même certaines de ses rues avec environ 20 000 lampadaires à gaz désuets. Un réseau de pipelines de 511 000 km de long traverse le pays, fournissant la précieuse énergie aux foyers, aux usines et aux centrales électriques.

Pendant plusieurs dizaines d’années, la quasi-totalité de la classe politique allemande a estimé qu’il était normal, voire stratégique, d’importer la majeure partie de son gaz de Russie. Depuis l’invasion de l’Ukraine par le pays soviétique, cette vision est contestée.

« Nous savions tous que M. Poutine n’était pas un défenseur des droits humains. Nous savions tous que nous alimentions son trésor de guerre », confesse Mme Henneberger. « La conscience était présente mais l’Allemagne s’est tout de même rendue plus dépendante au fil des années. Maintenant, soudainement, les gens se rendent compte que c’était une très mauvaise idée. »

Son parti ainsi que ses nouveaux partenaires dans le nouveau gouvernement de coalition respectent leurs engagements formulés avant l’invasion. Ils visent à renforcer le soutien aux énergies renouvelables, un élan mené par Robert Habeck, un autre dirigeant du parti Les Verts, également ministre fédéral de l’Économie et du Climat. Le projet de loi stipulerait que les énergies renouvelables s’inscrivent « dans l’intérêt public majeur et servent la sécurité publique ». La déclaration peut sembler anodine mais elle permettra aux projets d’énergies renouvelables de surmonter les obstacles juridiques et environnementaux plus facilement, et d’obtenir des autorisations.

Le 6 avril, des manifestants se sont rassemblés devant le bâtiment du Parlement allemand à Berlin pour protester contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ils exigeaient un embargo sur les combustibles fossiles russes. L’Allemagne reste tout de même encore très dépendante de ces importations, notamment du gaz naturel.

PHOTOGRAPHIE DE Annette Riedl, picture alliance, Getty Images

Le lot de lois comprend également des mesures plus concrètes. Faisant écho aux racines de l’Energiewende, il encourage de nouveau les citoyens à installer des panneaux solaires sur les toits ou à ériger des centrales solaires communautaires. Les nouveaux bâtiments, eux, auront pour obligation d’installer des panneaux solaires. Le gouvernement fédéral fait également pression sur certaines régions d’Allemagne pour assouplir les lois interdisant l’installation d’éoliennes à moins d’un kilomètre des bâtiments déjà existants. Dans un pays aussi densément peuplé, ces réglementations ont rendu l’implantation de nouvelles turbines difficile.

Les législateurs espèrent que tous ces changements, associés à la baisse constante du prix des installations solaires et éoliennes, permettront de doubler la production de l’énergie éolienne terrestre d’ici 2030 et de quadrupler celle de l’énergie solaire. En outre, l’éolien en mer sera considérablement développé.

 

LE GAZ : CE QUI POSE PROBLÈME

Puisque ces plans ont été mis en place avant la guerre en Ukraine, le gaz naturel russe était ce qui permettait leur bon déroulement. Cela devait permettre au pays de fermer ses centrales électriques, alimentées au charbon et responsables de fortes émissions, pendant qu’il développait le secteur des énergies renouvelables. Aujourd’hui, cette procédure est remise en question.

« Le gaz naturel était perçu comme un pont vers un avenir d’énergies propres », déclare M. Buck. « Ce pont s’est effondré. La discussion prend une autre tournure. » L’Allemagne a d’ores et déjà gelé le processus d’approbation pour Nordstream 2, un pipeline en provenance de Russie dont le coût s’élève à plus de 10 milliards d’euros, sur le point d’aboutir lorsque le pays a envahi l’Ukraine.

Aujourd’hui, même les plus fervents défenseurs de l’environnement discutent de la possibilité de maintenir les centrales au charbon ouvertes après l’objectif convenu de 2030. Cette option n’est envisageable que si la crise est à court terme. « Nous avons pris la décision à long terme de nous détourner du charbon et elle ne peut pas changer », soutient Mme Henneberger.

Le retour à l’énergie nucléaire n’est pas non plus à l’ordre du jour. Après la catastrophe de Fukushima au Japon il y a dix ans de cela, l’Allemagne a fait le choix de fermer progressivement ses centrales nucléaires. Les trois dernières vont cesser leurs activités d’ici la fin de l’année.

De fait, la seule option dont dispose l’Allemagne pour remplacer le gaz naturel russe pour les prochaines années est de trouver de nouveaux fournisseurs et de maintenir les efforts pour transitionner vers les énergies renouvelables.

 

PLUS QU’UNE QUESTION D’ÉLECTRICITÉ

L’Energiewende est principalement axée sur le secteur de l’électricité mais la guerre en Ukraine a mis en lumière les efforts à entretenir dans d’autres secteurs comme les transports, l’industrie ou encore le chauffage. Sans cela, l’Allemagne ne pourra atteindre son objectif zéro émission d’ici 2045. Les experts affirment que l’opinion publique change, ce qui pourrait rendre possibles des actions plus ambitieuses dans un futur proche.

Prenons comme exemple l’introduction d’une limitation de vitesse sur l’ensemble de l’Autobahn, où les automobilistes sont parfois autorisés à rouler à plus de 160 km/h. C’est un sujet qui divise autant l’Allemagne, passionnée d’automobiles, que la liberté d’expression divise la France.

« Avant la guerre, les Allemands étaient autant pour que contre cette idée », déclare Volker Quaschning, professeur des systèmes d’énergies renouvelables à l’université de sciences appliquées de Berlin. « Désormais, deux tiers disent que c’est une bonne idée. Il en va de même pour l’utilisation du chauffage aux combustibles, des voitures diesel ou de l’installation de davantage d’éoliennes. Un grand changement s’est opéré dans l’opinion publique. »

En parallèle, M. Quaschning soulève que les Allemands n’ont pas été sommés de faire énormément de sacrifices ; pour le moment. « Nous affirmons soutenir l’Ukraine mais si l’essence est à 2,50 [euros] le litre, les opinions changeront encore. »

Heureusement, le soutien de la population pour la transition énergétique augmente à mesure que les frais liés à l’utilisation des énergies renouvelables chutent. Même si l’Allemagne et d’autres pays européens continuent d’importer du gaz russe, il devient de plus en plus coûteux. La transition vers d’autres fournisseurs implique que le gaz soit importé sous forme liquide, ce qui augmente d’autant plus les frais. « Même avant la guerre, les prix flambaient dans le marché européen de l’énergie », explique Simone Peter, à la tête de la Fédération allemande des énergies renouvelables, également ancienne dirigeante du parti Les Verts. « Le nouveau gouvernement y a vu une immense opportunité. »

Entre-temps, après des années de subventions pour les énergies renouvelables, l’électricité solaire et éolienne est désormais moins chère que celle produite par les combustibles fossiles. « La technologie est si peu chère qu’au niveau mondial les énergies renouvelables peuvent faire concurrence », assure Mme Peter. « Les investisseurs se dirigent vers cette optique, même ceux des pays producteurs de pétrole et de charbon. »

Toutefois, d’autres aspects de la demande énergétique allemande seront plus difficiles à satisfaire à court terme. La moitié des foyers du pays se chauffent au gaz naturel. En prévision de la prochaine saison hivernale, les initiatives pour équiper les habitations de pompes à chaleur électriques deviennent d’autant plus urgentes. Dès 2025, le gouvernement prévoit d’exiger l’utilisation majeure des énergies renouvelables pour chauffer les nouveaux bâtiments.

« Une transition en matière de chauffage est nécessaire également », poursuit Mme Henneberger. « À elle seule, elle pourrait nous faire économiser énormément de gaz. »

 

PRÉPARER L’HIVER

Autre facteur qui pourrait soudainement changer la donne : l’interruption de l’approvisionnement en gaz russe. Elle pourrait être imposée par les pays européens à titre de sanction contre la Russie ou par la Russie elle-même pour punir l’Europe de soutenir l’Ukraine. Le pays a déjà appliqué cette méthode à la Pologne et à la Bulgarie.

« Nous serions confrontés à une immense crise sociale et économique si l’énergie venait à être coupée demain », prévient Mme Peter. « Je pense que l’appel aux économies d’énergie va devenir plus intense à l’automne… Lorsque vous comprenez qu’un embargo sur le gaz signifie que votre foyer risque de geler, vous ne pouvez plus penser à autre chose. »

Jusqu’à présent, les politiques se sont montrés peu enclins à imposer aux électeurs des exigences relatives à l’économie d’énergie ; des mesures comme les dimanches sans voiture dans les années 1970 ou une campagne nationale pour baisser le chauffage. Dans un sondage publié dans le magazine Der Spiegel le mois dernier, seuls 49 % des personnes interrogées se disaient prêtes à faire des sacrifices pour cesser les importations d’énergies en provenance de Russie. Pourtant, il se pourrait qu’ils n’aient pas le choix.

« L’hypothèse que nous avions formulée, selon laquelle il n’importait que peu de savoir d’où provenaient nos combustibles fossiles, s’est révélée fausse. Avec le recul, nous pouvons constater que nous avons eu tort de faire autant confiance à la Russie et aux autres pays européens dans ce projet de transition énergétique », conclut M. Buck. « Mais nous sommes toujours plus lucides avec le recul. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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