Les secrets des baleines (et autres cétacés)

Certains groupes de baleines et de dauphins possèdent des dialectes, des régimes alimentaires et des habitudes propres. Des différences culturelles que l'on a longtemps crues spécifiques aux humains.

Photographie De Brian Skerry
Publication 30 avr. 2021 à 09:39 CEST
Près de 2000 bélugas s’ébattent chaque été près de l’île Somerset, dans l’Arctique canadien. Ils allaitent ...

Près de 2000 bélugas s’ébattent chaque été près de l’île Somerset, dans l’Arctique canadien. Ils allaitent leurs petits, bavardent au moyen de couinements et de sifflements, et se déplacent en réseaux changeants de compagnons ou de parents.

Photographie de Brian Skerry

John Ford voulait adopter le point de vue d’un cétacé. Un jour de l’été 1978, un banc d’orques s’est précipité vers une plage de galets de l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique. Le jeune biologiste, qui attendait avec sa combinaison de plongée et son tuba, a appliqué son masque et s’est glissé dans la mer. Dans des eaux profondes d’à peine 3m, les orques (ou épaulards) ont ralenti et se sont tournées sur le flanc. Le corps en partie immergé, remuant leur nageoire caudale, elles ont commencé à se tortiller et se dandiner. Une par une, chacune frottait son flanc et son ventre contre les pierres du fond.

Depuis lors, Ford, qui a maintenant 66 ans et étudie ces animaux depuis plus de quarante ans, a observé le phénomène à de multiples reprises. Les orques sont les plus grands des dauphins et font partie du sous-ordre des odontocètes (les cétacés à dents). Cependant, Ford ne sait pas exactement ce qui motive ce comportement. Il pense qu’il s’agit d’une forme de lien social.

Mais une question le tracasse : pourquoi ces orques ont-elles adopté ce procédé, et pas leurs voisines, quasi identiques, un peu plus au sud ?

Se frotter sur les plages est un comportement habituel parmi ces orques – dites « résidentes du Nord », car, en été et en automne, elles évoluent entre le continent et l’île de Vancouver, dans les eaux intérieures du sud-ouest du Canada. Or leurs voisines présentes près de la frontière avec l’État de Washington, où j’habite, n’ont jamais été observées en train d’exécuter ce rituel.

Ces dernières, dites « résidentes du Sud», ont leurs propres conventions. Elles tiennent des « cérémonies de bienvenue », s’affrontant en rangs serrés avant de se livrer à des fêtes sous-marines de frottements et de cris – une conduite extrêmement rare dans le Nord. Les résidentes du Sud sont des acrobates, exécutent des sauts en rotation et réalisent des plats. Celles du Nord sautent beaucoup moins hors de l’eau. Certaines années, les résidentes du Sud poussent de la tête des saumons morts. Pas celles du Nord, qui, de temps à autre, se donnent mutuellement des coups de tête, raconte John Ford : « Elles nagent les unes vers les autres et se rentrent dedans. »

Les deux populations usent d’un vocabulaire différent pour converser. Les résidentes du Nord émettent de longs cris perçants et métalliques. Celles du Sud y ajoutent des hurlements de singe et des cris d’oie. Aux oreilles expérimentées de John Ford, les intonations et les tons paraissent aussi distincts que le mandarin et le swahili.

Pourtant, sous tous les autres aspects majeurs, il est impossible de distinguer les résidentes du Nord et du Sud. Pendant des mois d’affilée, elles occupent des mers voisines ; leurs territoires se chevauchent; et leur patrimoine génétique est quasi identique (bien qu’il existe de nombreuses variétés d’orques dans le monde).

Comme les bateaux de pêche, les orques suivent les bancs de harengs dans l’Arctique norvégien. Pour que les poissons se rassemblent en boules, elles leur montrent brièvement leur ventre, lâchent des bulles et donnent des coups de queue afin de les affoler. Un comportement moins fréquent quand des bateaux de pêche opèrent non loin.

Photographie de Brian Skerry

Du Pacifique Nord aux mers antarctiques, les orques ne mangent pas non plus la même chose. Certaines dévorent des requins, des marsouins, des manchots ou des raies mantas. Les résidentes du Nord comme du Sud, elles, mangent du poisson, notamment du saumon chinook (ou royal).

Comment deux groupes issus quasiment du même endroit peuvent-ils être génétiquement proches, mais parler et agir de façon aussi différente ? Ce que ce paradoxe implique, John Ford et quelques collègues n’ont pas osé l’énoncer à voix haute pendant des années. Était-il possible que ces êtres sociaux complexes ne fussent pas
mus par le seul instinct génétique ? Les orques transmettaient-elles des traits spécifiques qui étaient guidés par quelque chose de plus que leur environnement ou leur ADN ? Bref, les cétacés pouvaient-ils avoir leur propre culture ?

L’idée même de culture chez les cétacés semblait sacrilège. Les anthropologues avaient longtemps considéré que la culture (la capacité à accumuler et transmettre des savoirs au sein d’une société) était propre aux humains.

Des chercheurs avaient toutefois décrit des passereaux qui apprenaient des dialectes transmis d’une génération d’oiseaux à l’autre. John Ford a envisagé que les groupes d’orques fissent de même. Puis il a eu vent des conclusions de biologistes qui étudiaient une créature à l’autre bout du monde : le cachalot.

Ces chercheurs réunissaient des données pour démontrer que certaines espèces de baleines agissent et communiquent différemment en fonction de leur éducation. Ces cétacés perpétuent peut-être des traditions différentes.

Nombre de scientifiques pensent désormais que certains dauphins et baleines ont des cultures distinctes. Ils en perçoivent des signes chez les cachalots des Galápagos et des Caraïbes, les baleines à bosse du Pacifique Sud, les bélugas de l’Arctique, les orques du Pacifique Nord-Ouest.

Trois cachalots femelles nagent ensemble : l’adulte Canopener (« Ouvre-Boîte »), la jeune Hope (« Espoir ») et Digit (« Numéro »), à droite. Après son sevrage, Digit s’est tant emmêlée la queue dans des cordages de pêche que ceux-ci ont failli l’amputer de sa nageoire caudale. Une fois rétablie, elle a recommencé à plonger et à se nourrir.

Photographie de Brian Skerry

Cette possibilité bouleverse notre façon d’envisager l’évolution de certaines espèces marines. Des traditions culturelles favorisent peut-être des modifications génétiques qui transforment la nature même d’une baleine. L’idée change aussi notre point de vue sur ce qui nous sépare de ces mammifères marins.

La culture des cétacés semble donc ébranler des conceptions éculées que nous avons de nous-mêmes. Les humains sont une espèce narcissique. Au fil de l’histoire, nous avons oscillé entre considérer les animaux à travers le prisme de notre propre comportement et le refus d’admettre que nous ayons quoi que ce soit en commun.

Cela est en particulier vrai des cétacés. Ils sont souvent considérés comme quasi humains ou pas du tout comme nous. Bien sûr, aucune de ces deux approches n’est totalement correcte.

Les cétacés habitent un monde étranger, où la vie se déroule sur un plan vertical et où il fait si sombre que la vue y est de peu d’utilité. Des relations entières se forgent à travers le son.

Les mystères que nous sommes en train d’élucider sous les vagues révèlent des étrangers plus proches de nous que nous ne le pensions. Les alliances entre les cétacés, la complexité de leurs conversations et leurs façons de s’occuper de leurs petits semblent étrangement familières.

Certains cétacés peuvent même porter ouvertement le deuil. En 2018, une orque résidente du Sud, nommée Tahlequah par les chercheurs, a promené pendant dix-sept jours le corps de son nouveau-né, mort peu après sa naissance, en le poussant avec son museau.

« Durant des années, les scientifiques ont évité à tout prix d’employer des termes ayant trait aux émotions (tels “content”, “triste”, “joueur” ou “en colère”) pour décrire les comportements des animaux », écrit Joe Gaydos, qui supervise un programme universitaire de protection de la vie marine à travers la science et l’éducation dans l’État de Washington. Mais Gaydos et nombre de cétologues (biologistes spécialistes des cétacés) pensent que le comportement de Tahlequah traduisait du chagrin.

Près de l’île de la Dominique, dans les Antilles, les membres d’une famille de cachalots font partie d’un clan culturellement distinct des autres. Chaque clan communique dans son propre dialecte.

Photographie de Brian Skerry

J’habite à 6 km du détroit de Puget, où trois groupes d’orques des résidentes du Sud passent une partie de l’année à défiler en formation serrée. Quels secrets peuvent-elles bien détenir ?

Les scientifiques savent depuis longtemps que les baleines doivent apprendre un grand nombre de leurs actions auprès de leurs pairs ou de leurs aînés. Il s’agit de comportement acquis. Malgré tout, cela n’a rien de surprenant.

Les gènes régissent la forme et la fonction du corps d’un animal, codent les instructions pour des traits et des comportements essentiels. Mais l’apprentissage social relève de la transmission du savoir et du développement de connexions neuronales qui permettent aux animaux de profiter des connaissances de leur entourage.

Pour pouvoir parler de culture, il faut que les comportements soient socialement acquis, largement partagés et qu’ils perdurent. Les scientifiques sont en général d’accord sur ce point. Ainsi, en transmettant de multiples comportements acquis, les groupes d’animaux peuvent prendre des habitudes complètement distinctes d’autres groupes de la même espèce.

Par exemple, savoir lancer est génétique. Mais lancer une balle avec un effet requiert un apprentissage social. Et jouer au base-ball plutôt qu’au cricket relève de la culture.

Il existe toutefois un danger : il ne faut pas confondre culture et intelligence. L’intelligence est-elle un ingrédient essentiel à la culture ? Sur ce point, les scientifiques ne s’accordent pas.

L’apprentissage social est répandu dans une grande partie du règne animal. Il n’existe pas seulement parmi les êtres considérés comme «intelligents», comme les baleines, les primates, les corbeaux ou les éléphants. Mais l’intelligence offre sans doute un avantage.

Notre fascination pour la capacité d’apprentissage des cétacés ne date pas d’hier. Depuis des décennies, orques, bélugas ou grands dauphins chantent ou sautent à travers des cerceaux dans les bassins de parcs d’attractions marins –ce qui ne traduit qu’une infime partie de leurs talents.

L’intelligence de certains cétacés peut même constituer une réponse évolutive à la culture.

Au large des côtes de l’Alaska, des baleines à bosse encerclent des harengs grâce à des rideaux de bulles qui désorientent les proies, puis remontent à toute vitesse, gueule ouverte. Cette innovation s’est développée parmi des groupes de baleines à bosse non apparentés, puis a été largement adoptée par les autres.

Photographie de Brian Skerry

En effet, les animaux sociaux répandent largement les savoirs acquis. Or, pour que la culture existe, les individus doivent inventer de nouvelles façons d’effectuer les choses, nouveautés qui seront échangées entre pairs. Et les cétacés peuvent se montrer des innovateurs astucieux.

À la fin des années 1990, au large de l’Alaska, des cachalots ont commencé à récupérer les morues charbonnières des palangres des navires de pêche commerciaux. Avec des caméras sous- marines, des scientifiques ont filmé un cachalot qui attrapait délicatement une ligne avec sa mâchoire puissante, créant ainsi une tension ; puis il faisait glisser sa gueule le long de la ligne, jusqu’à ce que les vibrations libèrent un poisson. Jusqu’alors rare, la pratique s’est vite répandue.

En 1980, dans le golfe du Maine, une baleine à bosse a trouvé un nouveau mode de chasse. Avant de désorienter un banc de lançons en le cernant de bulles, la baleine frappait la surface de l’eau de sa nageoire caudale. On ne sait pas exactement pourquoi. Cela dit, en 2013, au moins 278 baleines chassant ainsi ont été recensées.

Les scientifiques ont longtemps cru les animaux incapables d’un partage large, durable et intergénérationnel. Cela a commencé à changer en 1953 : un jeune macaque de l’île de Koshima, au Japon, a été vu en train de laver une patate douce dans un ruisseau. Les macaques de l’île se contentaient auparavant d’ôter la terre de leurs aliments. Des dizaines de macaques ont bientôt été observés en train de les laver.

En 1999, un article a fait date. Andrew Whiten, chercheur en sciences cognitives à l’université de St Andrews (Écosse), et des primatologues, dont Jane Goodall, y relataient que des dizaines de traditions propres aux chimpanzés apparaissaient dans certaines communautés, mais pas dans d’autres : s’épouiller, casser des noix avec un «marteau», donner de petits coups de bâton  dans des termitières. «Si l’on observe assez longtemps ces comportements chez un chimpanzé, m’explique Andrew Whiten, on peut dire quasiment à coup sûr d’où celui-ci est originaire. »

Pourtant, tout le monde n’est pas convaincu. Des chercheurs pensent que des variables génétiques ou environnementales ont pu entraîner certains de ces comportements. Les chimpanzés évoqués dans l’article n’appartenaient pas tous à la même sous-espèce. Leurs habitats allaient de la côte guinéenne à l’Ouganda, à 4 500 km de là. Cela représente une distance suffisante, selon certains, pour que des différences écologiques aient pu influer sur les activités des primates.

Mais une nouvelle façon d’envisager le comportement de la faune et la culture de groupe, moins centrée sur l’homme, commençait à s’ancrer.

Dans une baie au large des Vava‘u, aux Tonga, une baleine à bosse et son petit passent au-dessus d’un récif. Ils ont rejoint quelques milliers de baleines à bosse adultes pour faire le plein de krill dans l’Antarctique. En chemin, les baleineaux ont commencé à imiter les comportements des adultes.

Photographie de Brian Skerry

«Stop ! Stop ! Ici I!», crie Shane Gero. Puis il commence à compter. Huit cachalots bondissent à bâbord, à moitié immergés dans le bleu cobalt des Caraïbes. Ils sont gris acier, et aussi lisses et cylindriques qu’un fuselage d’avion. Ils viennent de remonter en surface pour inhaler de l’oxygène. Bientôt, ils plongeront et utiliseront une partie de cet air pour converser.

Nous sommes à bord du Balaena, un voilier de 12 m, au large de l’île-État de la Dominique, dans les Antilles. Les sommets du minuscule pays bloquent les vents violents et maintiennent au calme les eaux profondes sous le vent – des conditions idéales pour étudier les cachalots. Et peut-être que personne n’a jamais autant étudié de familles de cachalots de près que Shane Gero.

Professeur associé aux universités d’Århus (Danemark), de Carleton et Dalhousie (Canada), il navigue depuis 2005 dans d’étincelants tour- billons de sargasses et d’embruns pour étudier ces colosses. Il voit des animaux paisibles et joueurs, et sait en identifier des dizaines de vue : Canopener («Ouvre-Boîte ») s’amuse avec les chercheurs, s’approche de leur bateau avant de se tourner sur le flanc pour scruter l’équipage; Digit a frôlé la mort, la queue prise dans un filet de pêche qui a failli l’amputer et l’empêchait de plonger pour se nourrir (elle a cicatrisé depuis).

Shane Gero suit les cachalots locaux dans leurs déplacements dans les canyons sous-marins, au large de la Dominique. Il les piste dans leur sommeil, quand ils mettent bas, allaitent, effectuent leurs premières plongées, jouent avec leurs cousins, et quand ils meurent. Il les a enregistrés en train de nager plus profondément que ne descendent la plupart des sous-marins.

Mais, ce jour-là, après plus d’une semaine en mer, nous découvrons que les cachalots locaux sont partis. Huit étrangers, qui surfent sur la houle autour de nous, les ont remplacés.

Je n’ai jamais vu Shane Gero aussi exalté. Il crie aux étudiants de mettre à l’eau les hydrophones (enregistreurs acoustiques sous-marins) et les prévient de se tenir prêts à photographier les nageoires caudales. Celles-ci, à la façon des empreintes digitales, permettent d’identifier les baleines lorsqu’elles plongent.

Ces nouveaux cachalots sont des animaux que Gero connaît à peine, issus d’une seconde communauté. Ils partagent de temps à autre leur espace avec les habitués, mais n’interagissent jamais avec eux. Pour Shane Gero, ils fournissent la preuve incontestable que la Dominique abrite des baleines aux traditions parallèles – deux cultures aussi divergentes que les agriculteurs et les chasseurs-cueilleurs nomades.

Hope se repose au milieu des sargasses. La jeune femelle a tété Canopener, mais cela ne signifie pas forcément qu’il s’agisse de sa mère. Chaque unité sociale de cachalots peut nourrir ses petits
différemment. Dans certaines, les tantes ou les grands-mères fournissent aussi du lait. Une femelle seule peut même allaiter en même temps deux baleineaux dont elle n’est pas la mère.

Photographie de Brian Skerry

À l’origine de ce savoir, il y a l’homme qui tient en ce moment la barre du voilier : Hal Whitehead, professeur à l’université Dalhousie et mentor de Shane Gero. Il stabilise notre embarcation en gardant un œil sur nos visiteurs.

Les cachalots se déplacent en unités sociales d’une douzaine d’individus, dirigées par les femelles. Ces unités perdurent toute la vie. Les mâles en sont évincés dès la préadolescence.

Dans les années 1980 et 1990, Hal Whitehead a suivi certaines de ces unités sociales dans les Galápagos. Au départ, c’était un peu une excuse pour vivre en mer. Puis « je me suis vraiment intéressé à elles», assure le biologiste. Whitehead et Luke Rendell, un chercheur à l’université de St Andrews, ont commencé à démêler les mystères culturels des cachalots en notant les schémas de leurs bavardages.

Le cachalot dispose du plus gros cerveau du monde, qui actionne le système de sonar le plus étendu de la nature. Il envoie de l’air pressurisé à travers son museau, émettant ainsi des cliquetis, qu’il arrange pour former des codas rythmiques, un peu comme avec le code Morse. Chaque coda dure à peine quelques secondes. Certaines comportent trois clics ; d’autres jusqu’à une douzaine, voire plus.

Whitehead n’avait aucune idée de ce que disaient les cétacés. Puis, un jour, il a créé un graphique pour synthétiser les données des enregistrements sur tous ces groupes de cétacés. Et il a repéré une tendance : environ la moitié des groupes utilisaient un répertoire commun de cris. Leurs codas affichaient des structures similaires. D’autres groupes de cétacés utilisaient des arrangements différents.

« Je n’en revenais pas», se rappelle Whitehead. Luke Rendell a également compris l’intérêt de cette découverte. Ces petites unités de cachalots appartenaient à un ensemble plus vaste – des clans de centaines ou de milliers de cétacés. Et chaque clan parlait son propre dialecte.

Pourquoi ces animaux, dont un grand nombre ne s’étaient jamais rencontrés, auraient-ils eu des chants communs ? C’est un nom de groupe, ont pensé les deux hommes, une façon de dire : « Je suis l’un d’entre vous. » Ils savaient que de petits groupes passaient du temps avec d’autres appartenant au même clan, mais jamais avec ceux qui ne faisaient pas partie du clan. Dans le noir d’encre de la mer, le son est leur moyen de voir qui se trouve dans les parages.

Hal Whitehead soupçonnait que les clics des codas étaient analogues aux marqueurs de l’identité culturelle chez l’homme. Pensez, dit-il, aux vêtements des amateurs de football : « Les supporters de Manchester United arborent une écharpe rouge, et ceux de Manchester City une bleue. » Ils ne se connaissent pas tous et ne se mélangent pas. Les fans se retrouvent pourtant au pub pour regarder les matches ensemble.

« Cela semble indiquer une organisation à un niveau supérieur qui est vraiment importante pour les cétacés », conclut Whitehead.

Peu à peu, avec Luke Rendell et d’autres chercheurs, il a aussi noté que, aux Galápagos, des cachalots appartenant à deux clans distincts avaient des habitudes étonnamment différentes. Dans l’un, les cétacés parcouraient la mer en formations sinueuses alors que, dans l’autre, ils nageaient davantage en ligne droite. Un clan restait près de la terre, l’autre allait plus au large. Pendant les épisodes El Niño, lorsque les eaux se réchauffaient, les cétacés des deux clans peinaient à trouver assez de nourriture, mais l’un des clans avait plus de mal que l’autre.

Chez les cétacés, explique Shane Gero, semble exister « cette distinction entre “nous”, qui apprenons les uns des autres et faisons les choses d’une certaine façon, et “eux”, qui n’apprennent rien de nous et font les choses différemment ».

Quand Whitehead et Rendell l’ont avancée, en 2001, une idée a suscité la controverse : celle que les cétacés puissent posséder des cultures et, a fortiori, qu’ils se distinguent en groupes culturels comme le font les humains. Vingt ans plus tard, un certain scepticisme persiste.

« Je ne dirais pas que les cachalots ou les orques n’ont pas de culture, mais que les preuves de l’existence d’une culture sont plus nombreuses chez beaucoup d’autres espèces animales », comme les baleines à bosse et les passereaux, estime Peter Tyack, scientifique à l’Institut océanographique de Woods Hole, qui étudie la communication chez les cétacés.

La génétique, le développement animal et l’environnement peuvent fonctionner d’une façon complexe. Cela rend difficile d’établir un lien avec certitude entre le comportement et la culture. «Les scientifiques, ajoute Tyack, doivent être assez honnêtes et humbles pour admettre que nous savons peu de choses sur les cultures de n’importe quelle espèce animale. »

Cependant, les cétologues partagent de plus en plus le point de vue de Whitehead, assure Sarah Mesnick, de l’Administration nationale des études océaniques et atmosphériques des États-Unis (NOAA) : « Il est de plus en plus admis, car de plus en plus de personnes l’observent. »

Shane Gero, par exemple, a décelé des divisions analogues chez les clans de cachalots dans une mer complètement différente de celle de son mentor, celle des Caraïbes.

Un après-midi, nous apercevons une femelle cachalot nommée Rounder. Elle flotte à la surface avec deux petits, dont un seul est d’elle. Comme les baleineaux ne plongent pas profondément pour attraper des calmars, explique Shane Gero, un adulte protecteur reste à la surface pendant que l’unité chasse.

Voici l’une des premières images d’un cachalot en train de téter. Les scientifiques ignoraient comment les mères allaitaient les petits. Les femelles sont dotées d’ouvertures pourvues de tétines. Pour se nourrir, le baleineau pousse sa mâchoire dans la fente, qui libère du lait.

Photographie de Brian Skerry

Chaque unité s’y prend différemment. Dans certaines, les petits sont surveillés par des adultes non apparentés, mais ne sont allaités que par leur mère. Dans le groupe de Rounder, les mères et les grands-mères se partagent les tâches de la garde d’enfants et de l’allaitement, mais uniquement pour les petits de leur lignée. Dans un autre groupe, une femelle sert de nourrice à deux petits à la fois, bien qu’aucun des deux ne soit le sien.

Shane Gero a aussi découvert que de petites unités, au sein des clans, semblent émettre des codas propres à chaque famille, presque comme les patronymes. En parallèle, les individus communiquent au moyen de motifs de clics comportant de subtiles variations en guise de signature, comme s’il s’agissait de prénoms.

Shane Gero a même enregistré des bébés cachalots émettant des clics aléatoires, avant de réduire leur répertoire. Ils concentraient leur attention sur le dialecte de leur clan, comme des nourrissons qui babillent avant de dire «maman». Ils étaient en train d’acquérir des normes culturelles devant le chercheur, en temps réel.

De retour chez moi, j’enfile un casque audio et clique sur un fichier informatique. Ce que j’entends alors est profond et guttural, tel le grondement sourd d’un saxophone basse plongé dans l’eau. Une plainte qui  entame une montée dans les aigus jusqu’à devenir un cri strident, pincé et aérien. Bientôt les sons changent totalement, se faisant sombres et mélodieux, puis éthérés. J’entends ce qui évoque une raclette en caoutchouc caressant du verre. Une note aiguë se termine par un gazouillis. Un coassement grave se déploie comme un rot lent et prolongé.

C’est le chant d’une baleine à bosse mâle. Ellen Garland, collègue de Rendell à l’université de St Andrews, me l’a envoyé. Il y a quelques années, un air très semblable à celui-ci s’est propagé dans le Pacifique Sud, déclenchant une véritable révolution culturelle.

Les baleines à bosse mâles reprennent les chants les unes des autres. Comme les amateurs de musique pop, ces mâles sont toujours à la recherche du prochain son. La vitesse à laquelle ils adoptent de nouveaux arrangements acoustiques est « stupéfiante», me dit Ellen Garland, un matin, au téléphone. Tout comme la portée géographique d’un chant. Un chant peut se propager à travers tout un bassin océanique.

Les scientifiques étudient sérieusement les chants des baleines à bosse au moins depuis les années 1960. C’est à cette époque que le biologiste Roger Payne a fait sensation en remorquant un hydrophone derrière un voilier, en pleine nuit, au large des Bermudes, enregistrant des gémissements inquiétants, retentissants. Les baleines à bosse barrissent, aboient, grognent et émettent des bruits rappelant les miaulements de chatons.

Néanmoins, dans leur structure de base, les symphonies complexes des baleines à bosse peuvent être étrangement semblables aux nôtres.

Leur chant emploie la rime et le rythme, le phrasé et la mélodie. Il existe des thèmes, suivis par des variations et des retours aux motifs originaux. Les baleines existent depuis 50 millions d’années. Cependant, jusqu’à ces dernières décennies, il y avait peu de chances que les humains et les baleines à bosse aient pu entendre leurs mélodies réciproques.

« Pourtant, les baleines utilisent dans leurs chants de nombreuses règles de composition que nous utilisons dans les nôtres », écrit Roger Payne dans son livre Among Whales (« Parmi les baleines»). Un chant peut durer une demi-heure, et une baleine peut chanter tout l’après-midi.

Les jeunes bélugas sont gris. Ils apprennent les routes migratoires auprès de leur communauté culturelle, comme celui-ci, dans la baie de Cunningham, au Canada.

Photographie de Brian Skerry

Dans le cadre d’un projet universitaire, dans sa Nouvelle-Zélande natale, Ellen Garland avait classé les vocalisations de chants de grives. Des années plus tard, elle a appliqué ses compétences auditives aux baleines.

Chez les baleines à bosse, les rituels d’accouplement incluent des chants. Les chercheurs ont longtemps pensé que tous les individus d’une région adoptaient le même chant chaque année. « Ce n’est absolument pas ce que nous avons constaté», souligne Ellen Garland.

Elle a utilisé des spectrogrammes (qui transforment les fréquences sonores en images, révélant l’amplitude et les motifs des chants de baleine) pour analyser des années de chants à travers le Pacifique Sud. Garland les a d’abord étudiés en Polynésie française, puis en Australie, à environ 6 000 km de distance.

Elle a relevé un fait curieux. Les chants semblaient provenir d’Australie. Et ils évoluaient à mesure que les baleines y apportaient des modifications. À la façon des compositeurs, elles y ajoutaient des intervalles, des sifflements ou de nouveaux couplets. Mais alors, comme une chanson pop qu’on entend soudain partout, ce nouveau chant se transmettait de baleine en baleine sur des milliers de kilomètres.

L’air qui a émergé en Polynésie française était similaire au chant apparu à l’origine en Australie. Malgré quelques remaniements mineurs, la version finale ne présentait guère plus de différences avec la version initiale qu’un tube par rapport à sa reprise acoustique. Comparée au chant qu’elle remplaçait, la nouvelle interprétation était toutefois méconnaissable, aussi différente de l’originale que « les Rolling Stones et Justin Bieber », formule Ellen Garland.

La biologiste en était ébahie. Elle suppose que les baleines réagissent à la nouveauté du chant.

Les bélugas sont curieux et joueurs. Parfois, au large de l’île Somerset, ils ramassent des pierres qu’ils s’offrent mutuellement, ou se lancent des algues sur la tête puis paradent comme s’ils portaient une tiare ou une perruque. S’agit-il de traits culturels ? Il est encore trop tôt pour pouvoir le dire.

Photographie de Brian Skerry

De même que les hipsters recherchent de nouveaux groupes indépendants, les baleines mâles semblent apprendre des airs inédits. Mais tous les mâles finissent par adopter le nouveau chant.

C’est un type de progression auquel on ne s’attendait pas auparavant. Il s’agit d’un moment rare de transformation rapide dans le règne animal – une véritable révolution culturelle.

Les oiseaux qui rejoignent une autre volée adoptent en général les chants de leurs hôtes, précise Ellen Garland. Mais, quand une baleine présente un nouveau morceau cool lors d’une scène ouverte, les voisines laissent tomber leur vieille rengaine pour en chanter une nouvelle à tue-tête. Comme si vous déménagiez à l’étranger et que tous les gens que vous rencontriez troquaient leur hymne national contre le vôtre.

« C’est incroyablement, incroyablement bizarre», remarque la biologiste.

La grande question est désormais de savoir si certaines de ces communautés de baleines survivront assez longtemps pour que nous parvenions à comprendre leurs cultures. Le biologiste canadien John Ford le sait mieux que personne, et il me raconte une histoire.

Les orques se déplacent en bancs de familles matrilinéaires qui perdurent toute la vie. Elles apprennent ce qu’il faut manger et comment s’y prendre en observant leur famille. En 1970, quand on capturait encore des orques sauvages en Colombie-Britannique pour fournir les parcs d’attractions marins, des dresseurs en ont conduit cinq dans une crique locale. Deux d’entre elles ont été emmenées dans un parc marin. Les trois autres ont refusé de manger le saumon donné par les soigneurs. L’une a fini par mourir. Ce n’est qu’au bout de soixante-dix-neuf jours que les survivantes ont commencé à manger le poisson. Les cétacés, m’explique John Ford, étaient «prisonniers de cette routine comportementale».

Des femelles bélugas et leurs petits affluent dans les eaux un peu plus chaudes à l’embouchure du fleuve Cunningham, dans l’Arctique canadien. La chercheuse Valeria Vergara a enregistré de multiples cétacés vocalisant en même temps alors que la marée basse les avaient piégés dans des piscines naturelles. Peut-être ces cris individuels font-ils office de noms.

Photographie de Brian Skerry

Les soigneurs ignoraient que les orques du Nord-Ouest ont trois régimes alimentaires : saumon pour les résidentes du Sud et du Nord; requin pour celles de haute mer ; mammifères marins pour celles dites de Bigg. À la différence d’autres cétacés à la culture plus flexible, ces orques rechignent à changer de nourriture ou en sont incapables, même quand les possibilités s’amenuisent. « Ceci n’est qu’un exemple de l’enracinement de ces cultures », note Ford.

C’est en partie pourquoi, en 2019, vingt-cinq scientifiques ont proposé une évolution radicale de la protection au niveau mondial. Dans la revue Science, ils ont exhorté à intégrer la culture dans les décisions touchant la gestion de la faune. La Convention sur les espèces migratrices élabore déjà un plan pour les pays d’Amérique du Sud, afin de protéger les cachalots du Pacifique Est, en soulignant les besoins des clans distincts.

Les États-Unis et le Canada traitent déjà les orques résidentes du Sud et du Nord (celles qui mangent du poisson) comme des populations distinctes, et ce, malgré leurs similarités génétiques et leur proximité géographique.

Cependant, un avenir radicalement différent les attend. Les effectifs d’orques dans le Nord, une région plus rurale, grimpent en flèche depuis les années 1970, alors que les orques résidentes du Sud sont en danger critique d’extinction.

Décimées par le prélèvement pour les parcs d’attractions dans les années 1960 et au début des années 1970, les orques du Sud subissent maintenant le bruit du trafic maritime. L’urbanisation des rivages rejette de la boue dans l’eau et pollue. Une situation fortement aggravée par une sévère pénurie de nourriture. Après des années de pêche, d’édification de barrages, de construction et de dérèglement climatique, les populations de saumon chinook se sont effondrées.

Ces créatures étranges et ingénieuses disparaissent sous nos yeux. Et nous ignorons ce qui pourrait disparaître avec elles. Nous sommes incapables d’expliquer pourquoi elles agissent comme elles le font ni pourquoi leur comportement est si différent de celui des autres cétacés. Au moins commençons-nous à reconnaître la richesse et l’importance de ce qui se joue, même si c’est pour des raisons que nous ne comprenons pas encore entièrement.

 

Article publié dans le numéro 260 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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