Les terrils du nord de la France redonnent vie au tourisme régional

Il fut un temps où ces terrils fournissaient la moitié du charbon de notre pays. Aujourd’hui, ce bassin minier inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO abrite des sentiers de randonnée, des vignobles, et même une piste de ski.

Publication 14 mars 2022, 10:47 CET
Twins terrils of Loos en Gohelle

Une grande partie des terrils de la région minière des Hauts-de-France ont été réhabilités, attirant ainsi des visiteurs vers ces attractions culturelles et naturelles uniques en leur genre.

PHOTOGRAPHIE DE Edouard Bride, Hans Lucas/Redux

Ils étaient autrefois synonymes de destruction : des collines noires de forme conique, pour le moins détonnantes dans le paysage plat de l’ancienne région du Nord-Pas-de-Calais. Entièrement créés par l’être humain, ces terrils sont le résultat de près de trois siècles d’extractions minières de charbon dans le nord de la France. Leur présence rappelle le désastre à la fois économique et environnemental qu’a entraîné la fermeture des mines dans cette région, déjà dévastée par cette industrie et qui a par la suite sombré dans une ère de chômage et de pauvreté.

Aujourd’hui, ces terrils symbolisent tout autre chose. Ce qui paraît noir de loin, devient vert quand l’on s’en rapproche : une végétation aussi prometteuse que le tourisme durable qui commence à redynamiser l’économie de la région.

« Ces terrils sont des condensés de nature dans une région extrêmement industrialisée et urbanisée », explique Frédéric Rivet, garde départemental pour le terril des Argales. En raison de la chaleur des sols, ceux-ci « abritent une biodiversité qui n’existait pas dans cette zone auparavant, ils attirent des espèces rares tels que l’engoulevent d’Europe (Caprimulgus europaeus), ainsi que certaines que l’on trouve généralement dans des habitats marins côtiers, comme le crapaud calamite dont le cri d’appel à l’accouplement est si puissant que l’on peut l’entendre jusqu’à deux kilomètres à la ronde. »

Un sentier qui s’étend autour du terril dans la commune de Loos-en-Gohelle.

PHOTOGRAPHIE DE Goncalo Lopes, Alamy Stock Photo

Ces buttes réhabilitées servent désormais de terrains de jeux aussi bien pour les habitants que pour les visiteurs, avec des espaces naturels et même le Louvre-Lens, premier musée secondaire du Louvre. Les randonneurs apprécieront admirer ces panoramas depuis les sommets des plus hauts terrils d’Europe, tandis que les amateurs de course à pied s’entraîneront sur les grands escaliers de l’Arena Terril Trail à Noyelles-sous-Lens. Les cyclistes, quant à eux, pourront pédaler autour du lac du terril des Argales, et les skieurs glisser jusqu’au sommet de la piste artificielle de ski qui recouvre un terril de Noeux-les-Mines.

La commune de Rieulay arbore un terril viticole. Ses raisins Chardonnay sont récoltés à la main sur des terrains escarpés afin de produire le vin qui fait la fierté du village : le « Charbonnay ». À Loos-en-Gohelle, la grande Base 11/19, ancien site d’exploitation minière, est maintenant une attraction touristique, un centre musical, et un pôle de développement durable. Le café de l’office de tourisme offre la possibilité de s’inscrire à un éventail d’activités à faire sur les terrils : un cours de thérapie artistique, une séance de méditation, ou encore une randonnée avec petit-déjeuner au lever du Soleil.

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Cette photographie d’archives (date inconnue) dévoile plusieurs terrils de la Compagnie des mines de Lens dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

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Des mineurs sortent d’une mine de charbon dans la ville de Douai, le 16 novembre 1983. Après près de trois siècles d’exploitation minière dans la région, la dernière mine a fermé ses portes en 1990.

Photographies de Alain Nogues, Sygma/Getty Images

« C’est la nature qui prend sa revanche », affirme Bernard Lefrançois, ancien mineur devenu guide dans la Base 11/19. En plus de leur rôle d’espaces naturels, les terrils sont également le symbole d’un héritage industriel. Pour M. Lefrançois, retourner dans son ancien lieu de travail désormais dédié au tourisme est source d’émotions et de fierté.

« J’ai l’impression de ressusciter la mémoire des mineurs, particulièrement celles de mon père et de mon grand-père, tous les deux morts avant l’âge de 60 ans », confie-t-il. « J’ai toujours des frissons quand je parle du travail sous-terrain… Je ne peux pas m’empêcher de penser au travail acharné, à la sueur, aux morts. Il y a des monuments pour honorer la mémoire des soldats morts pour la France dans tout le pays. Les terrils, pour moi, ce sont des monuments nationaux pour les mineurs. »

 

« UNE IDÉE FOLLE »

Ce bassin minier s’étend sur environ 120 kilomètres à l’ouest de la frontière belge, et suit les veines de charbon situées loin en dessous de la surface de la terre. Au maximum, ces bandes ne font que 7 kilomètres de large, mais sur ce territoire rectangulaire, près de 2,4 milliards de tonnes de charbon ont été extraites entre la découverte de ce matériau en 1720 et la fermeture de la toute dernière mine en 1990. En effet, de 1940 à 1960, le réseau de tunnels de la région a produit la moitié de l’approvisionnement français, contribuant ainsi à la reconstruction du pays après la Seconde Guerre mondiale. Les effets de cette industrie ont cependant été terribles pour la région puisque la fermeture des mines a déclenché un effondrement économique catastrophique.

Que faire, après un tel changement ? Le premier réflexe a été de vouloir raser les terrils afin de les remplacer par de la végétation, et ce quoi qu’il en coûte. « Des hélicoptères survolaient les terrils et jetaient des graines pour couvrir ce qu’ils considéraient comme d’horribles collines noires », explique Jérémy Lesage, guide pour Eden 62, une organisation chargée de gérer et de protéger les sites naturels du Pas-de-Calais (dont quinze terrils). Au même moment, les habitants ont commencé à se réapproprier ces collines en les utilisant comme des circuits de motocross, ou encore pour organiser des fêtes.

(Ces images aériennes révèlent les cicatrices de l’exploitation minière sur notre planète.)

Au début des années 2000, certains visionnaires ont pensé une nouvelle stratégie pour l’avenir de la région : après tout, la destruction des terrils effacerait une page de leur histoire. « Les mineurs sont tout aussi importants dans l’histoire de la France que les rois », soutient Jean-François Caron, maire de Loos-en-Gohelle. Préserver ce patrimoine important pourrait également permettre de le valoriser, offrant ainsi une nouvelle utilité aux terrils, et ce tout en conservant leur biodiversité unique.

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Le pont ferroviaire qui liait le puits de mine 11/19 aux terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle est désormais appelé « corridor biologique » et sert de charmante allée pour les visiteurs.

Droite: Fond:

De la végétation se développe sur un terril de Loos-en-Gohelle. La chaleur du sol des terrils réhabilités « abrite une biodiversité qui n’existait pas dans cette zone auparavant », selon le garde départemental Frédéric Rivet.

Photographies de Henri Martin, Alamy Stock Photo

« Il semblait fou de parler de tourisme dans un territoire industriel si meurtri socialement et économiquement, mais certains politiciens y croyaient », explique Cyrille Dailliet de la Mission Bassin Minier, l’association chargée de la restructuration de la zone.

Tous les terrils ne peuvent pas être réhabilités : certains sont encore trop dangereux, et d’autres se portent mieux en tant que réserves naturelles. Une surveillance aérienne permet de contrôler la combustion de certains terrils à l’aide de caméras infrarouges. La Mission Bassin Minier a cherché à créer des liens entre les terrils, principalement le long des voies ferrées qui transportaient autrefois le charbon, afin de les utiliser à la fois comme des corridors biologiques pour la faune et comme des zones de nature récréatives pour les humains.

En 2012, l’UNESCO a inscrit le bassin minier dans son patrimoine mondial, le reconnaissant comme un paysage culturel vivant en pleine évolution qui symbolise l’histoire industrielle de l’Europe. Les célèbres montagnes noires de la région ont soudain obtenu le même statut que les pyramides de Gizeh. La population locale, surprise et pleine de fierté, a ainsi commencé à voir sa région avec un tout nouveau regard.

Au mois de décembre de cette même année, le Louvre-Lens a enfin ouvert ses portes sur une ancienne mine de charbon de la ville de Lens, et ses somptueux jardins s’étendent sur un terril aplati. Ce premier avant-poste du musée le plus populaire du monde a offert une reconnaissance internationale à la région, lui donnant ainsi de l’espoir pour l’avenir. Cette année, le musée célèbre son dixième anniversaire et propose pour l’occasion un large éventail d’événements.

 

UN ÉCOSYSTÈME TOURISTIQUE EN PLEINE EXPANSION

À Lens, le taux de chômage est en baisse constante depuis qu’il a atteint les 15,5 % en 2009, le plus haut niveau de son histoire. Au premier trimestre 2021, malgré la pandémie, la région a enregistré un taux de chômage de seulement 9,4 %. Les entreprises du tourisme dans le secteur privé suivent désormais l’important investissement public initial. Cyrille Dailliet explique : « Nous avons commencé de zéro et nous ne sommes encore qu’au début d’une approche stratégique pour l’économie du tourisme qui s’étendra sur des décennies. »

Des entrepreneurs locaux commencent à émerger avec des idées créatives de logements et expériences pour la région. Dans le village de Bruille-lez-Marchiennes, Françoise Hennebert a ouvert la Roul’hôte : une chambre d’hôte installée dans une roulotte construite sur-mesure. Créée par un artisan charpentier spécialisé dans les cabanes dans les arbres, cet hébergement vient compléter les gîtes de briques qu’elle proposait déjà. Près de Lens, la Maison d’Ingénieur, une ancienne maison d’ingénieur des mines, accueille désormais les visiteurs dans son restaurant et ses chambres d’hôtes.

Dans la ferme des Chevrettes du Terril, située au cœur d’un ancien site minier à Rieulay, Julien et Paola Graf se sont lancés dans une aventure d’agriculture durable qui s’est transformée en attraction touristique. Leur troupeau de chèvres paît l’herbe du terril, et préserve ainsi sa végétation et favorise sa biodiversité, tout en produisant du lait biologique utilisé pour faire, entre autres, du fromage et du savon.

Olivier, le frère de Julien, a quant à lui ouvert un bar-restaurant sur les lieux, où il propose de déguster du fromage de chèvre et des spécialités régionales tout en sirotant une bière locale. La très appréciée « rando biquette » sur le terril permet aux visiteurs de se joindre aux transhumances quotidiennes de Julien, et d’écouter ses anecdotes tout en admirant les chèvres de la ferme.

« Ces terrils sont emblématiques dans la région », affirme Graf, qui est originaire de la ville de Douai. « En grandissant, quand on revenait d’un voyage et qu’on voyait les terrils depuis l’autoroute, on savait qu’on était arrivés chez nous. Chacune de ses pierres est passée entre les mains de mineurs. Si ces terrils étaient recouverts de forêts, on ne pourrait pas s’en souvenir. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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