Pourquoi décrire comme « naturelles » des catastrophes qui ne le sont pas ?

Alors que les feux de forêt, les tempêtes et l’apparition de nouveaux virus sont exacerbés par le changement climatique, nous devrions désigner ces phénomènes par ce qu’ils sont : des catastrophes d’origine anthropique.

Publication 4 févr. 2021, 16:34 CET
Illustration de Leonardo Santamaria.

Illustration de Leonardo Santamaria.

Photographie de Leonardo Santamaria
Cet article figure dans le numéro de mars 2021 du magazine National Geographic.

Nous sommes à la mi-août 2020 lorsque le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, annonce en conférence de presse que 367 incendies « connus » brûlent à travers l’État. « Je dis “incendies connus”, mais il y a de grandes chances que ce nombre augmente », avait-il déclaré. Quelques jours plus tard, l’État dénombrait 560 feux de forêt. La plupart de ces brasiers étaient encore actifs les semaines qui suivirent. Le Doe Fire, qui brûlait au nord de Santa Rosa, est même devenu le plus grand incendie de l’histoire de la Californie. La fumée qui s’élevait de l’État était si épaisse qu’elle a voilé la lumière du soleil en Nouvelle-Angleterre. Au moins 31 personnes avaient perdu la vie et des dizaines de milliers d’autres avaient été évacuées lorsque la plupart de ces incendies ont enfin été éteints fin novembre.

Alors que plus de 15 000 pompiers luttaient contre les incendies californiens, l’ouragan Laura a frappé la Louisiane. Il a gagné en force avec une rapidité presque inédite au-dessus du golfe du Mexique, passant d’une tempête de catégorie 1 à 4 en l’espace de 24 heures. Lorsqu’il a frappé Cameron Parish le matin du 27 août, c'était le cinquième ouragan le plus violent à avoir frappé les États-Unis. Il a fait 16 victimes américaines et a causé 10 milliards d’euros de dégâts.

Il y a 20 ans, des phénomènes semblables au Doe Fire et à l’ouragan Laura auraient pu être décrits comme étant des « catastrophes naturelles ». Avec le changement climatique, ce n’est désormais plus le cas. Pile au moment où Gavin Newsom tenait sa conférence de presse, le mercure a atteint 55°C dans la Vallée de la Mort, température la plus élevée jamais enregistrée de façon fiable sur Terre. Plus la Californie chauffe et s’assèche, plus elle est susceptible de s’enflammer. Le golfe du Mexique se réchauffe lui aussi, et cela a déjà de dangereuses conséquences. Les ouragans tirent leur énergie de la chaleur des eaux de surface ; plus l’eau est chaude, plus ils deviennent puissants et enclins à se renforcer. Cela fait près de 20 ans que j’écris sur le changement climatique et je pense que nous avons besoin d’un nouveau mot pour décrire ces phénomènes. Que pensez-vous de « catastrophes naturelles d’origine anthropique » ?

Les humains ont désormais une influence prépondérante sur la planète, à tel point que nous vivons dans une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène. En déboisant les forêts, en creusant des mines et en construisant des villes, nous avons transformé la moitié de la surface terrestre libre de glace. Quant à l’autre moitié, nous l’avons indirectement altérée. Nos engrais fixent plus d’azote que tous les écosystèmes terrestres réunis, nos charrues et nos bulldozers déplacent plus de terre que tous les fleuves et les cours d’eau de la planète. En ce qui concerne la biomasse, les chiffres sont là aussi stupéfiants. Pour chaque mammifère sauvage, vous obtenez 8 êtres humains. Et si vous prenez en compte nos animaux domestiques (en majorité des bovins et des porcs), ce rapport passe de 23 contre 1. Dans l’Anthropocène, toutes les catastrophes chevauchent la ligne qui sépare l’Homme de la Nature. De nombreux tremblements de terre sont désormais déclenchés par l’activité humaine, notamment la fracturation hydraulique. Il y a quelques années, la ville de Pawnee, dans l’Oklahoma, a été ébranlée par une secousse inhabituellement puissante et causée par l’Homme, ressentie jusqu’à Des Moines, dans l’Iowa.

Et puis, il y a la COVID-19.

Le virus responsable de la COVID semble être issu des rhinolophes, une espèce de chauves-souris. Il aurait été transmis à l’homme près de la ville chinoise de Wuhan, directement ou via une espèce hôte encore non identifiée. Les agents pathogènes « sautent » vraisemblablement entre les animaux et les humains depuis que nous nous côtoyons. Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, de tels « évènements de débordement » avaient un impact limité. Les populations infectées se déplaçaient peu ou lentement. Avec l’essor de l’aviation, un virus peut désormais arriver à l’autre bout de la planète avant le journal de 20h. Un mois après la confirmation des premiers cas en Chine centrale, la COVID-19 circulait déjà dans au moins 26 autres pays. Elle n'a pas tardé à se propager dans le monde entier, même dans les lieux les plus reculés comme les Malouines et le Kamtchatka.

À l’image des catastrophes qui les ont précédées, il est difficile de savoir où et quand les catastrophes naturelles d’origine anthropiques vont se produire. Les grandes lignes de ces phénomènes sont toutefois claires. Plus les Hommes détruisent l’habitat des autres animaux et font voyager des espèces aux quatre coins du monde, plus les épidémies de nouvelles maladies seront fréquentes. L’auteur et contributeur régulier de National Geographic, David Quammen, apporte une explication à ce sujet : « Nous perturbons les écosystèmes et nous permettons aux virus de s’échapper de leurs hôtes naturels. Mais lorsque cela se produit, ils ont besoin d’un nouvel hôte ». Nous, la plupart du temps. 

Avec la hausse continue des températures, les incendies gagnent en ampleur et les tempêtes deviennent plus destructrices. Une étude récente a ainsi démontré qu’en Californie, la fréquence des jours où la météo est propice aux feux de forêt a plus que doublé en l’espace de 40 ans, et elle pourrait encore doubler d’ici la fin du siècle. Dans 10 ou 20 ans, les incendies et les inondations record de l’année dernière auront certainement été détrônés par des phénomènes encore plus graves. « Si vous n’aimez pas la tournure que prennent les catastrophes climatiques en 2020, j’ai une mauvaise nouvelle : cela ne présage rien de bon pour le reste de votre vie », soulevait à l’automne dernier Andrew Dessler, professeur en sciences atmosphériques à l’université A&M du Texas.

Que pouvons-nous faire ? Un courant de pensée estime que la meilleure solution pour gérer les interventions humaines dans le monde naturel consiste à mieux intervenir. Si les anciennes technologies nous ont précipités dans cette situation, les nouvelles nous aideront à en sortir. Les défenseurs de ce courant de pensée mettent en avant les progrès extraordinaires et continus accomplis dans des domaines allant de l’informatique à la génétique, en passant par la science des matériaux. Pour faciliter la recherche de traitements contre la COVID-19, des chercheurs chinois ont employé la technologie du CRISPR pour génétiquement modifier des souris de manière à ce qu’elles possèdent les mêmes récepteurs du virus que nous. Cette technique a révolutionné l’édition génomique ces dernières années. Pour lutter contre le changement climatique, des ingénieurs ont conçu des machines qui aspirent le dioxyde de carbone de l’air. Encore rares, elles pourraient un jour être aussi répandues que les iPhones.

D’autres proposent de bloquer certains des rayons du Soleil pour empêcher le changement climatique. Des chercheurs mettent actuellement au point des technologies d’éclaircissement des nuages, qui renverraient davantage la lumière du soleil dans l’espace. Une autre technique, connue sous le nom de « géo-ingénierie solaire », consiste à diffuser des particules réfléchissantes dans la stratosphère pour créer une sorte d’écran solaire à l’échelle de la planète.

« Ces efforts d’ingénierie représentent, de façon assez paradoxale, la meilleure chance de survie de la plupart des écosystèmes naturels de la Terre », écrit Daniel Shrag, directeur du Centre pour l’environnement de l’université d’Harvard, avant de souligner que ces écosystèmes « ne devraient sans doute plus être qualifiés de “naturels” si de tels systèmes d’ingénierie venaient à être déployés ».

Un autre courant de pensée estime que les nouvelles technologies qui altèrent la planète auront probablement les mêmes conséquences que les anciennes technologies, mais les enjeux seront plus élevés. Prenons l’exemple des chlorofluorocarbones. Ces composés furent synthétisés pour la première fois dans les années 1920, dans l’espoir qu’ils apportent une solution aux problèmes engendrés par les premiers réfrigérants, toxiques, tels que l’ammoniaque. Ils ont été produits en quantités astronomiques avant que les scientifiques ne découvrent dans les années 1980 que ces chlorofluorocarbones détruisaient la couche d’ozone, le bouclier qui protège la Terre des rayons ultraviolets.

Malgré leur interdiction à l’échelle mondiale, ces produits chimiques sont toujours illégalement produits et un « trou » apparaît dans la couche d’ozone au-dessus de l’hémisphère sud chaque année. Envoyer des particules réfléchissantes dans la stratosphère pourrait endommager un peu plus encore la couche d’ozone. Cela pourrait aussi engendrer d’autres problèmes qui n’ont pas été anticipés et ne le seront peut-être jamais. L’idée même de la géo-ingénierie solaire a été qualifiée de « complètement folle », « dangereuse au plus haut point » et « de descente aux enfers » par ses détracteurs.

Je suis personnellement tiraillée entre ces deux courants. Devons-nous, oui ou non, changer le monde ? Là n’est pas la question, puisque cette décision a malheureusement déjà été prise. Pour aller de l’avant, nous devons décider de la manière dont nous allons changer le monde. Au fil du temps, j’ai interrogé une foule de scientifiques, d’inventeurs, d’entrepreneurs. Pourtant, je suis sans cesse impressionnée par l’ingéniosité des Hommes. Mais lorsque le vent souffle de la fumée provenant d’incendies qui brûlent à près de 5 000 km de chez moi, je me rappelle aussi à quel point nous sommes dangereux.

 

Rédactrice pour le magazine New Yorker, Elizabeth Kolbert est une contributrice régulière de National Geographic et lauréate de deux National Magazine Award. Cet article est adapté de son dernier livre, Under a White Sky (Sous un ciel blanc). Son ouvrage précédent, La 6e extinction, a été récompensé d’un prix Pulitzer de l’essai.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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