Pourquoi l’Occident ne se laisse-t-il pas séduire par les insectes comestibles ?

Annoncée comme une révolution alimentaire, l’entomophagie peine à trouver sa place en Occident, tandis que deux milliards d’humains consomment des insectes dans le reste du monde.

De Solveig Blakowski
Publication 8 mai 2026, 09:08 CEST
Étal d'insectes comestibles : des sauterelles, des vers Buffalo, des grillons, des vers de farine, des ...

Étal d'insectes comestibles : des sauterelles, des vers Buffalo, des grillons, des vers de farine, des coléoptères et des criquets.

PHOTOGRAPHIE DE Tim Gainey, Alamy Banque D'Images

Étal d'insectes comestibles : des sauterelles, des vers Buffalo, des grillons, des vers de farine, des coléoptères et des criquets.

PHOTOGRAPHIE DE Tim Gainey, Alamy Banque D'Images

En mai 2013, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a publié un rapport de 200 pages consacré au rôle que pourrait jouer la consommation d’insectes pour répondre à la croissance démographique, à la hausse du prix des protéines animales et aux pressions environnementales. Le texte détaillait leurs nombreux avantages et invitait les pays industrialisés à adopter ces usages.

Si bien que les années suivantes, la consommation d’insectes a connu un engouement médiatique en Occident et plusieurs entreprises ont lancé des élevages, notamment en France, pionnière dans le domaine.

Pourtant, treize ans plus tard, la prédiction ne s’est guère traduite dans les rayons des supermarchés occidentaux et la start-up française Ynsect, l'un des leaders mondiaux de la production d'ingrédients à base d'insectes, a même été placée en liquidation judiciaire en décembre 2025.  

Christophe Lavelle, biophysicien au CNRS et au Muséum national d'Histoire naturelle, spécialiste des questions alimentaires, explique avoir observé cette évolution sous trois angles distincts.

Le premier est scientifique, les recherches montrant « que les insectes sont écologiquement et nutritionnellement une source alimentaire intéressante, notamment par leur apport en protéines pour une faible empreinte environnementale » commence-t-il. Le deuxième est culinaire, avec « des ressources et recettes variées, utilisant aussi bien des larves ou des insectes adultes. » Le troisième est culturel et vient tempérer les deux précédents, dans la mesure où, dans de nombreuses sociétés, tous ces efforts se heurtent à des résistances profondes qui risquent de les réduire à néant.

Le chercheur cite Lévi-Strauss : « il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il [qu'on aime y] penser ». Pour lui, « il apparaît clairement qu’aujourd’hui, en Occident ainsi qu’au Moyen-Orient, les insectes ne sont pas [attractifs], et il y a peu de chances que ça change ». 

 

UNE BASE ALIMENTAIRE AUX MULTIPLES AVANTAGES

Dans le reste du monde, environ deux milliards de personnes intègrent régulièrement des insectes à leur alimentation, parmi plus de 1900 espèces recensées comme comestibles, principalement en Asie, en Afrique et en Amérique latine, où leur consommation s'inscrit dans des pratiques culinaires et culturelles établies de longue date. La Thaïlande compte à elle seule plus de 200 espèces comestibles. Les étals du marché de Bangkok débordent de coléoptères (Coleoptera), cigales (Cicadidae), œufs de fourmis rouges (Formica rufa) cuisinés en friture, en brochettes grillées ou intégrés à des plats traditionnels comme le curry. 

Ces pratiques s'appuient sur des intérêts documentés, à commencer par l'impact environnemental. « À production de protéines égale, l’élevage d’insectes est moins gourmand en ressources que l’élevage bovin » affirme Christophe Lavelle, même si les chiffres restent sujet à débat. « L’augmentation de la part des protéines d'origine entomologique pourrait permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre habituellement associées à la production animale », indique le GIEC dans un rapport publié en 2019.

Sur le plan nutritionnel, les insectes apportent des protéines équilibrées en acides aminés, du fer, du zinc, et même des oméga-3 chez certaines espèces, comme le ver à soie (Bombyx mori). Comparés aux légumineuses, ils présentent un meilleur équilibre en acides aminés essentiels, « notamment en méthionine, qui fait défaut dans la plupart des légumineuses », et un apport en vitamine B12 « dont les légumineuses sont totalement dépourvues », précise le chercheur.

Christophe Lavelle observe qu’« en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, partout où la consommation perdure, les insectes font partie du quotidien. Ils sont récoltés selon les saisons et constituent une ressource abondante, à laquelle sont associées de nombreuses recettes traditionnelles ». Il mentionne notamment l’exemple des termites (Isoptera) capturés après la pluie et celui des criquets (Caelifera) lors des migrations. 

Des insectes frits dans les rues de Bangkok, en Thaïlande. La Thaïlande compte à elle seule plus ...

Des insectes frits dans les rues de Bangkok, en Thaïlande. La Thaïlande compte à elle seule plus de 200 espèces d'insectes comestibles. 

PHOTOGRAPHIE DE Romas_ph, Alamy banque d'images

Des insectes frits dans les rues de Bangkok, en Thaïlande. La Thaïlande compte à elle seule plus de 200 espèces d'insectes comestibles. 

PHOTOGRAPHIE DE Romas_ph, Alamy banque d'images

En Europe, la situation est différente : « les insectes sont clairement perçus comme nuisibles, et leur consommation a été encouragée sur des préceptes moraux pour sauver la planète, ce qui ne peut pas faire le poids face à des habitudes culturelles bien ancrées ». Le chercheur fait le parallèle avec la viande : « tout le monde sait aujourd’hui qu’on en mange trop dans les pays occidentaux… mais la consommation ne diminue pas pour autant, car les comportements alimentaires sont toujours très difficiles à faire évoluer ».

 

CONSTRUCTION CULTURELLE ET NÉOPHOBIE ALIMENTAIRE

Christophe Lavelle décrit « une construction culturelle » qui freine la consommation d’insectes en Occident, et s’amuse du paradoxe suivant : « les arthropodes terrestres ne sont ni plus ni moins repoussants que leurs cousins aquatiques (crevettes, écrevisses, etc.), que l’on consomme pourtant avec délectation. Et nous consommons avec gourmandise du miel… qui est une régurgitation d’abeilles mellifères ».

L’acceptation des crustacés et le rejet des insectes terrestres tiennent à plusieurs éléments : « on peut en effet le justifier partiellement sur la question de l’habitat [...] les crevettes sortent de l’eau, que l'on pense être un milieu propre, alors que les criquets rampent par terre ». Selon lui, cette différence de traitement peut aussi être liée à la pratique culinaire, car « la crevette se décortique pour ne consommer que le muscle quand le grillon se mange entier, avec tous ses organes. [...] Tout cela reste quand même majoritairement arbitraire et donc culturel, ou, à plus petite échelle, personnel. Les huitres, par exemple, qui se consomment entières et vivantes, continuent de faire le régal des uns et le cauchemar des autres ».

Il y a également une prédisposition biologique générale, une néophobie alimentaire qui tend à nous rendre méfiants vis-à-vis de tout aliment que l’on n’a pas encore consommé. Les insectes en font partie pour les Européens modernes, qui ont oublié qu'autrefois les insectes pouvaient être consommés sur le continent.

Cet oubli est toutefois récent à l’échelle de l’histoire humaine. Plusieurs travaux rappellent que les insectes étaient consommés dans le bassin méditerranéen antique. Aristote décrivait la cigale comme un mets recherché, quand Pline l’Ancien évoquait la consommation de larves de chêne par les Romains. 

 

CE QU'EN DIT LA SCIENCE

Une étude parue en octobre 2025 dans la revue Biological Reviews, signée Corentin Biteau et cinq co-auteurs, a revu à la baisse une partie des bénéfices environnementaux précédemment annoncés. Les chercheurs ont examiné la base scientifique des évaluations environnementales de l’élevage d’insectes et ont noté que la plupart des études avaient été menées à petite échelle, sans refléter les conditions industrielles réelles. Ils ont signalé entre autres que l’industrie utilisait peu de déchets alimentaires pour nourrir les insectes, ce qui était pourtant l’un des arguments forts de la durabilité annoncée. 

Selon Christophe Lavelle, l’étude est pertinente par « sa remise en cause sourcée des modèles mis en avant pendant trop longtemps sans trop de recul. Et pour cause, on ne pouvait avoir de recul tant qu’on n’avait pas essayé ». 

« Le scénario ''on va tous consommer des insectes en 2050'' est définitivement passé de mode ; après, aura-t-on droit à une nouvelle proposition ? Je ne sais pas… » admet le chercheur. Cela étant, pour lui « il existe des sources alimentaires plus familières encore et plus intéressantes en termes de balance entre empreinte environnementale et intérêt nutritionnel, comme les légumineuses par exemple ». 

L’entomophagie est un bon exemple des limites d’une transition alimentaire pensée uniquement sous l’angle de la performance écologique. En Occident, le changement pourrait venir moins de ce que l’on mange que de la manière dont on accepte de repenser nos habitudes.

les plus populaires

voir plus

les plus populaires

voir plus
loading