Réchauffement climatique : la pêche sur le fil

Les pêcheurs nord-américains le constatent déjà avec désarroi : les eaux froides des rivières peuplées entre autres de truites et saumons se réchauffent inexorablement.

De Christopher Solomon, National Geographic
Photographies de Kholood Eid
Publication 27 juin 2022, 12:07 CEST
À l’automne, des ombles de fontaine s’apprêtent à frayer dans un cours d’eau, en Virginie. Le ...

À l’automne, des ombles de fontaine s’apprêtent à frayer dans un cours d’eau, en Virginie. Le changement climatique menace les eaux froides dont a besoin le poisson emblématique de l’État.

PHOTOGRAPHIE DE Kholood Eid

La middle Fork, affluent de la rivière Flathead, prend sa source dans les hautes terres rocheuses de l’ouest du Montana, près de la ligne de partage des eaux d’Amérique du Nord. Sur des dizaines de kilomètres, elle s’écoule au cœur d’une nature verdoyante et sauvage, absorbant, avec une demi-douzaine de torrents, les neiges du Muskrat Pass et du mont Slippery Bill pour devenir un des cours d’eau les plus prisés de l’Ouest américain.

Par une belle matinée d’été, ses eaux s’enroulent autour des jambes d’une petite femme portant lunettes de soleil et casquette piquetée de mouches de pêche. Hilary Hutcheson est une guide de pêche à la mouche et activiste du climat, militant auprès des populations dans tout le pays. La moindre occasion d’être sur l’eau la met en joie. Éloignant le canot de la berge, elle empoigne les rames et s’élance dans le courant.

La journée est chaude et ensoleillée. Des galets rose pâle et vert délavé bordent la rive. Hilary, 44 ans, a grandi ici, sur les rivières de la région de la Flathead. Elle les connaît mieux que personne. Souvent, elle jette l’ancre et me propose d’étudier l’eau pour voir ce qu’elle nous dit de l’endroit où subsiste l’une des belles truites fardées se nourrissant à la surface. Ce n’est qu’après qu’elle m’invite à lancer l’hameçon. Par un jour comme celui-ci, difficile de croire que quelque chose puisse ne pas tourner rond dans le monde.

Mais le changement a rattrapé la Middle Fork. Les glaciers et la neige dans le parc national de Glacier voisin, qui alimentent la rivière en eau fraîche et claire tout l’été, s’amenuisent. Le régime des eaux change. Les clients attrapent davantage de poissons hybrides (issus d’un croisement naturel entre espèces) que par le passé. C’était déjà le cas en 2019, quand j’y ai passé du temps avec Hilary – mais l’été dernier s’est révélé être l’un des plus durs pour les poissons d’eau froide de l’Ouest. Différents États, de la Californie au Montana, ont vu les maigres neiges éliminées par un printemps chaud et sec. À la fin juin, d’autres endroits ont connu une chaleur record. Les poissons ont souffert. 

La guide de pêche à la mouche Hilary Hutcheson (au centre), ici avec ses filles Ella (à gauche) et Delaney. Voir les changements climatiques affecter la rivière Flathead l’a poussée à militer pour l’environnement et à mener des actions auprès des autorités pour les obliger à agir.

PHOTOGRAPHIE DE Kholood Eid

Sur la Flathead, une des plus grandes menaces que le changement climatique fait peser sur les poissons est génétique : les poissons introduits s’accouplent avec les truites fardées indigènes – un mélange favorisé par la modification du débit des eaux. Si rien n’est fait, ce phénomène pourrait anéantir la population de truites fardées et dévaster un lieu de pêche très prisé.

Quand on parle de la crise climatique, on se focalise souvent sur les catastrophes comme la fonte du Groenland. Les changements plus subtils qui affectent notre vie quotidienne passent au second plan. Parmi eux: le réchauffement des lacs, rivières et cours d’eau froide du monde entier. En se réchauffant de plus en plus, ils  mettront en difficulté nombre de poissons. Et, de fait, la pêche aussi. Le changement est déjà amorcé. Certains n’y accorderont pas d’importance. Mais, dans de nombreuses familles, la pêche est un art qui se transmet, une tradition faite de sagesse, attachée à une ligne de 4,5 kg par un nœud Palomar. « Maintenant, je sais », écrit Ota Pavel dans son récit autobiographique, le classique de la littérature tchèque Comment j’ai rencontré les poissons (paru en 2016 en France), « que beaucoup de ceux qui pêchent ne le font pas seulement pour le poisson ».

Il y a de multiples façons d’attraper un poisson. Hilary est une pêcheuse à la mouche. Les pêcheurs à la mouche tentent de leurrer un poisson en lançant sur l’eau un insecte artificiel de la taille des résidus de fibres qu’on trouve au fond des poches, au bon endroit, au moyen de lancers qui se travaillent durant des années, mais qui se loupent en une seconde.

Ce matin-là, Hilary nous a dit de ne pas nous inquiéter des poissons hybrides. Nous étions suffisamment en amont sur la Middle Fork pour ne pas en voir. J’ai lancé ma ligne. Le premier poisson que j’ai décroché de l’hameçon était un hybride. Le deuxième poisson l’était aussi.

Et le troisième également.

Gauche: Supérieur:

Chad Brown montre à Stephen Green (au premier plan) comment pêcher à la mouche sur la Clackamas, près de Portland (Oregon).

Droite: Fond:

Une équipe de Trout Unlimited draine un cours d’eau dans la Sierra Nevada. Pour préserver la rare truite fardée de Lahontan, ils éliminent les hybrides portant les gènes
de la truite arc-en-ciel. Jusque dans les années 1960, la Californie a empoissonné le lac voisin avec cette espèce non indigène.

Photographies de Kholood Eid

Hilary Hutcheson se rappelle encore le jour, quand elle était enfant, où l’oncle d’un ami lui a mis une canne à mouche entre les mains et où elle a attrapé sa première truite fardée dans la Middle Fork. Peu après, elle et sa sœur ont appris seules à pêcher à la mouche.

Puis, en 1992, est sorti le film Et au milieu coule une rivière, adaptation d’un roman de Norman Maclean sur les liens familiaux et la pêche dans le Montana. Le pays s’est pris de passion pour la pêche à la mouche – ou pour le jeune Brad Pitt et sa chemise mouillée. Les deux sœurs ont été parmi les premières femmes de la région à devenir guides de pêche.

Aujourd’hui, Hilary possède un magasin de pêche à la mouche à Columbia Falls, la ville près de la rivière où elle a grandi, dans le Montana. Elle écrit sur la pêche, souvent sous l’angle de la protection de l’environnement. Elle est guide environ 120 jours par an et pratique la pêche  professionnelle dans le monde entier. Mais, où qu’elle aille, elle attend toujours avec impatience de rentrer pour aller pêcher la truite fardée. «C es poissons sont particuliers, me confie-t-elle. Ils tirent, ils se battent, ils s’enfuient. »

Compte tenu du nombre de pêcheurs voyant leurs lieux de pêche préférés menacés, on aurait pu s’attendre à ce qu’ils luttent davantage contre le changement climatique. S’ils commencent à se mobiliser, beaucoup d’entre eux ont été lents à la détente. Hilary s’intéresse à ce problème depuis l’université. Jeune guide, elle a vite été irritée par les changements qu’elle constatait dans la rivière et par l’inaction des politiques. « Commence par montrer ces lieux aux personnes influentes et exprime-toi », lui ont conseillé ses frères et sœurs. Ce qu’elle a fait.

Hilary est allée plusieurs fois à Washington, au Congrès et à la Maison-Blanche pour faire pression au nom de Protect Our Winters, une organisation qui regroupe plus de 200 athlètes professionnels, artistes et autres travailleurs dont l’activité est affectée par le changement climatique. Elle parle des changements qu’elle observe dans les rivières – et de leurs conséquences sur sa ville natale. « Je m’inquiète pour ceux qui perdront leur emploi, leur moyen de subsistance et leur profonde joie de vivre, quand ce système s’effondrera », a-t-elle déclaré lors d’une commission du Congrès, en 2019.

L’année précédente, d’énormes feux de forêt avaient ravagé le parc national de Glacier et ses alentours, empêchant Hilary d’aller sur la rivière pendant neuf jours. « Quand les sorties sont interdites, pendant la période des incendies, au plus fort de la saison de pêche à la mouche, je peux perdre l’équivalent d’un hiver de ravitaillement pour ma famille », m’explique-t-elle. Les commerces qui s’en sortent à ce moment-là, poursuit-elle, sont ceux qui vendent de l’alcool. Ces préoccupations l’ont amenée à découvrir les travaux de Clint Muhlfeld – et la façon dont le changement climatique menace sa rivière bien-aimée et ses espèces indigènes. Clint Muhlfeld est un spécialiste de l’écologie aquatique pour le Service géologique des États-Unis (USGS), dans l’ouest du Montana. Un jour, alors que le thermomètre dépassait les 30°C, Hilary et moi sommes partis avec lui jusqu’à la North Fork, la branche nord de la Flathead, à la limite ouest du parc de Glacier. Rivière au fond rocailleux, la North Fork trace un nouveau cours à chaque printemps. Clint Muhlfeld, avec un omble à tête plate tatoué sur la cheville, se tient à l’avant du canot, une canne à mouche à la main. « C’est ici-même que se trouve le front de l’invasion », indique-t-il, cependant qu’Hilary éloigne l’embarcation de la rive.

Gauche: Supérieur:

Le spécialiste d’écologie aquatique Clint Muhlfeld a découvert que le changement
climatique aide la truite arc-en-ciel à se propager en amont et à s’hybrider avec la truite fardée
indigène. 

Droite: Fond:

L’hybridation entraîne « un déclin dramatique de l’adaptabilité des poissons », explique Clint Muhlfeld.

Photographies de Kholood Eid

Alors que le canot dérive, j’attrape un modeste poisson. Hilary le met dans le filet et le montre à Clint Muhlfeld. Il nous montre la marque de couleur vive sous la mâchoire, le ventre rosé, indiquant que le poisson a frayé cette année, et les nombreuses taches au-dessus de sa ligne latérale, organe sensoriel courant sur toute la longueur de son corps.

« Oncorhynchus clarkii lewisi », lâche-t-il avec satisfaction. « Ce poisson-là est probablement une truite fardée génétiquement pure. » Il possède les gènes et les caractères d’une adaptation qui le rend tout à fait apte à survivre et à prospérer ici, comme il l’a fait depuis la dernière glaciation. L’espèce a survécu à des périodes bien plus chaudes qu’aujourd’hui. « Un beau poisson », dit l’écologue en le rejetant à l’eau.

Plus tard, j’attrape un autre poisson. Muhlfeld le regarde dans le filet et note que la marque sous la mâchoire est moins prononcée et que les taches apparaissent à la fois au-dessus et au-des sous de la ligne latérale. « C’est sans doute un hybride de moindre qualité », analyse-t-il – une truite fardée, avec un soupçon d’arc-en-ciel.

L’hybridation est un problème à la fois pour les poissons et pour la pêche, poursuit-il. Lorsqu’elle se reproduit avec la truite fardée indigène, la truite arc-en-ciel dénature des milliers d’années d’évolution génétique sauvage. Les poissons hybrides ne sont pas aussi bien acclimatés à leur environnement et n’ont pas la même capacité d’adaptation au changement.

Une sous-espèce de truite arc-en-ciel (à droite) nage avec des ménominis des montagnes dans la rivière Donner und Blitzen (Oregon). Des eaux plus chaudes et un débit moindre obligent à y limiter la pêche.

PHOTOGRAPHIE DE Kholood Eid

Comparée aux gros titres sur les catastrophes climatiques, la disparition d’un lieu de pêche prisé – ou même d’un poisson dans une rivière – peut sembler sans importance. Mais il n’est pas anodin que ce soit aussi le monde que nous créons : un monde qui sape, et parfois même efface, les plaisirs simples qui illuminent nos journées. Skier dans la neige profonde. Jardiner. Observer les oiseaux. Pêcher.

Un jour, alors que nous descendions la rivière, j’ai demandé à Hilary si elle ne désespérait pas, sachant à quel point les choses pouvaient encore empirer. D’un geste de la main, elle m’a fait signe que non. On ne fait son deuil que pour ce qui est mort. Il est encore temps. Son travail consiste maintenant à inciter les individus à agir.

« Nous ne baissons pas les bras. Nous essayons, nous essayons encore et encore, dit-elle. Nous sommes en vie aujourd’hui et, pour moi, être en vie, c’est ne pas renoncer. »

Si la pêche veut dire quelque chose, c’est de toujours garder espoir. Elle est la conviction que, peu importe notre échec, la prochaine fois, nous ferons mieux.

Hilary attache une nouvelle mouche à mon bas de ligne. Elle lève alors l’ancre, reprend les rames, nous relance dans le courant. Et me dit de lancer ma ligne.

Extrait de l'article publié dans le numéro 273 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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