Maldives : l’IA au chevet des récifs coralliens du pays

Aux Maldives, un projet novateur de suivi des coraux associe l’IA, la cartographie en 3D et les sciences marines pour en savoir plus sur la vie cachée des récifs. Il permet également aux touristes de découvrir la conservation sous un angle nouveau.

De Jessica Vincent
Publication 17 sept. 2026, 11:46 CEST
Les récifs coralliens des Maldives abritent une extraordinaire biodiversité dans l’océan Indien.

Les récifs coralliens des Maldives abritent une extraordinaire biodiversité dans l’océan Indien.

PHOTOGRAPHIE DE Hanbo Li, Getty Images

Les récifs coralliens des Maldives abritent une extraordinaire biodiversité dans l’océan Indien.

PHOTOGRAPHIE DE Hanbo Li, Getty Images

Je devrais observer mon compagnon de plongée, mais mon regard est attiré par un bénitier géant. De couleur bleu électrique, il est marbré de torsades noires, semblable à de l’encre se dispersant dans l’eau. Un poisson-perroquet rayé de rose mâchouille un morceau de corail tout près. Une étoile de mer bleu cobalt est agrippée au récif. J’expire, laissant s’échapper des bulles d’air, et le bénitier géant se referme.

C’est la première fois que je plonge dans les eaux qui entourent le complexe hôtelier de Six Senses Kanuhura, sur l’atoll de Lhaviyani, dans les Maldives. Vu du ciel, cet endroit est la définition même d’une évasion tropicale. Le complexe est uniquement accessible par hydravion. La veille, j’avais embarqué à bord de l’aéronef de 12 places à Malé, la capitale, avec un peu d’appréhension. Une tempête tropicale était arrivée, enveloppant le lagon de l’aéroport dans une brume de mer si épaisse qu’elle avalait l’avion tandis qu’il dansait le long de la jetée.

Mais le mauvais temps s’en est allé aussi vite qu’il était arrivé. Quelques minutes après le décollage, les nuages se sont dissipés pour révéler les Maldives depuis les airs : plus d’un millier d’îles dispersées à travers l’océan Indien tels des émeraudes, chacune entourée d’auréoles éblouissantes de sable blanc et d’eau turquoise. L’un après l’autre, les complexes hôteliers sont apparus. Les rangées bien nettes de villas sur pilotis et au toit de chaume s’étirant dans les lagons aux eaux cristallines semblaient irréelles.

Évoluant désormais à six mètres sous la surface de l’eau, une bouteille de plongée attachée dans le dos, j’ai réalisé que ce que j’avais vu depuis le ciel n’était que le début. L’eau était si limpide que je pouvais distinguer chaque pli et contour du récif en dessous de moi. Les coraux géants en forme de dôme s’élevaient du fond marin, leur surface burinée sculptée en de complexes verticilles semblables à d’énormes cerveaux. Entre eux, de délicats coraux branchus jaune pastel et lilas grouillaient de minuscules poissons des récifs qui apparaissaient et disparaissaient au rythme de la houle, créant l’illusion que les coraux respiraient.

Quelques mètres devant moi, en train de faire ce qu’il appelait « la tondeuse », se trouvait James Cordery, biologiste marin. Les deux bras tendus devant lui, il tenait une perche métallique équipée de trois caméras GoPro tout en faisant des allers-retours au-dessus d’un carré de 10 mètres sur 10 mètres de récifs. Toutes les demi-secondes, les trois GoPro se déclenchaient, prenant des milliers de photos qui se recoupaient. Elles seraient ensuite assemblées pour créer un modèle 3D du récif. Dans trois mois, le biologiste retournera sur ce même carré de récif pour refaire la même chose. « L’intérêt est la constance », m’explique-t-il plus tard. « Nous essayons de photographier le récif sous le même angle à chaque fois ».

James Cordery contribue à transformer la conservation des coraux en transformant les sites de plongée des complexes ...

James Cordery contribue à transformer la conservation des coraux en transformant les sites de plongée des complexes hôteliers en centres de recherche.

PHOTOGRAPHIE DE Six Senses Kanuhura
Le complexe hôtelier transformé en centre de recherches.

Le complexe hôtelier transformé en centre de recherches.

PHOTOGRAPHIE DE Levente Bodo, Getty Images
Gauche: Supérieur:

James Cordery contribue à transformer la conservation des coraux en transformant les sites de plongée des complexes hôteliers en centres de recherche.

PHOTOGRAPHIE DE Six Senses Kanuhura
Droite: Fond:

Le complexe hôtelier transformé en centre de recherches.

PHOTOGRAPHIE DE Levente Bodo, Getty Images

Je fais du surplace à l’extérieur du relevé de placettes, en veillant à ne pas dériver sur son chemin. C’est étrangement méditatif. Tandis que James travaille, je commence à remarquer des choses devant lesquelles je serais passée rapidement à la nage : de minuscules poissons, à peine plus gros qu’un ongle, qui sortent puis rentrent aussitôt dans les crevasses du récif ; un poisson-lion qui pointe le bout de son nez rayé pour m’inspecter avant de se retirer dans la pénombre.

20 minutes après le début de notre plongée, James fait un cercle avec ses doigts (un signe qui veut dire « OK » parmi les plongeurs et qui signifie qu’il a terminé le relevé du site. Nos bouteilles de plongée encore pleines d’oxygène, nous nous sommes dirigés vers le mur de récif.

Je donne un coup de palme au-dessus d’un gouffre de 30 mètres de profondeur et mon estomac fait un bond. Pendant une seconde, j’ai l’impression de me jeter du bord d’un précipice, mais au lieu de tomber, je flotte en apesanteur dans l’eau, des millions de minuscules planctons dérivant devant moi avant de disparaître dans la pénombre en contrebas. Tandis qu’ils disparaissent dans le bleu de l’océan, James pointe du doigt quelque chose devant nous. Dans un premier temps, je ne distingue qu’une ombre. Mais à mesure qu’elle se rapproche, la forme devient de plus en plus nette : un requin de récif mesurant au moins deux mètres de long. Quelques instants plus tard, deux énormes thons surgissent derrière lui, leurs flancs argentés attrapant la lumière et scintillant comme une guirlande de Noël.

Lorsque nous regagnons la surface, James est sur un petit nuage. Mais ce n’est pas parce que nous avons vu un requin. « Aujourd’hui, nous avons fait le levé de 1 027 colonies coralliennes », dit-il. Il prend à peine le temps d’enlever son détendeur. « En général, ça prend environ sept heures et nécessite plusieurs plongeurs. Nous l’avons fait en une vingtaine de minutes ».

Nous plongeons sur le récif de Kanuhura Beru, à environ 15 minutes en bateau de Six Senses Kanuhura. Il s’agit d’un des quatre sites autour de l’île prenant part au Kanuhura Coral Census (recensement des coraux de Kanuhura), un projet novateur de suivi des récifs développé par des chercheurs de l’université de Newcastle et de l’University College London (UCL). S’appuyant sur la photogrammétrie sous-marine (une technique qui consiste à associer des milliers de photographies qui se recoupent en un modèle numérique précisément mesuré du récif), l’IA et la modélisation en 3D, il permet aux biologistes marins du complexe hôtelier de suivre leurs récifs avec la même précision scientifique que les meilleurs établissements de recherche océanographique.

« Avant, je devais faire le levé du récif avec un mètre ruban et une ardoise sous-marine, avant de rentrer les données à la main », explique James tandis que nous nous hissons à bord du bateau et que nous retirons nos palmes. Originaire du Royaume-Uni, James a récemment arrêté son doctorat sur le comportement des poissons pour participer à la recherche sur les récifs coralliens aux Maldives. Aujourd’hui, il dirige le projet Coral Census en qualité de biologiste marin principal résident de Six Senses Kanuhura. « En plus d’être extrêmement chronophages, les levés de récifs traditionnels sont propices aux erreurs humaines et aux biais ».

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PHOTOGRAPHIE DE Saowakhon Brown, Getty Images

 

UNE NOUVELLE TECHNIQUE NOVATRICE

De retour au complexe hôtelier, James branche les caméras sur son ordinateur et sort un modèle en 3D remarquablement détaillé du récif sur lequel nous venons de plonger. L’excitation lui monte à la tête. Il zoome sur un coin du modèle, montre du doigt une colonie de coraux pas plus grande que l’ongle de mon pouce, puis s’arrête. « Ce n’était pas là il y a trois mois », déclare-t-il en se rapprochant de l’écran, une main sous le menton.

Aucun de nous deux n’avait remarqué cette petite tache qu’est le bébé corail lorsque nous nous trouvions sur le récif. Mais sur la terre ferme, James peut comparer les clichés du jour avec les images prises trois mois plus tôt. Ceci lui permet de voir quels coraux ont survécu ou non, mais aussi de mesurer leur croissance, au millimètre près. Le biologiste marin espère que le fait de savoir quels coraux survivent, et pourquoi, contribuera à mieux orienter les efforts de conservation futurs.

« C’est difficile de protéger ce que nous ne comprenons pas », observe-t-il. « Nous ne regardons pas seulement comment le récif se porte dans sa globalité ; nous racontons l’histoire de milliers de coraux qui le composent ».

Alors que nous finissons d’importer les images de la plongée du jour, le chercheur spécialiste des coraux, John Stratford, nous appelle en visio depuis l’UCL, où il participe au développement de la technologie utilisée dans le cadre du projet Coral Census. Avec James, il a adapté son utilisation à Six Senses Kanuhura pour permettre aux biologistes marins du complexe hôtelier de suivre leurs récifs en utilisant les mêmes standards technologiques que les meilleurs établissements de recherche océanique.

« J’étais très sceptique à l’idée d’inscrire mon nom sur des données collectées dans un complexe hôtelier », me confie John. « J’ignorais si ce modèle 3D allait nous livrer des informations exactes sur ce qu’il y avait comme coraux en temps réel ». Cette confiance est, selon lui, ce qui a rendu possible le partenariat avec Six Senses. « Avant, je dépensais l’intégralité de mon budget de recherche pour me rendre sur des récifs aux quatre coins du monde », raconte-t-il. « Puis, je me suis dit que ces complexes hôteliers se trouvaient dans ces endroits incroyables, qu’ils possédaient des bateaux de plongée, des autorisations de plongée, et qu’ils avaient des personnes, comme James, sur place tous les jours. C’était l’occasion d’élargir grandement la portée de la recherche sur les coraux, sans augmenter les dépenses liées à l’organisation d’expéditions dédiées ».

Plus de 1 000 espèces de poissons, dont le poisson-clown, peuplent les récifs coralliens des Maldives.

Plus de 1 000 espèces de poissons, dont le poisson-clown, peuplent les récifs coralliens des Maldives.

PHOTOGRAPHIE DE Wildest Animal, Getty Images

Plus de 1 000 espèces de poissons, dont le poisson-clown, peuplent les récifs coralliens des Maldives.

PHOTOGRAPHIE DE Wildest Animal, Getty Images

« TOUT EST LIÉ »

Le lendemain matin, je suis partie faire du kayak dans les prairies sous-marines de l’île en compagnie d’Athif Mohamed, biologiste spécialiste des tortues pour Six Senses Kanuhura. Ce dernier fait partie de la première cohorte de diplômés de l’université nationale des Maldives en sciences marines.

Depuis le kayak, l’eau sombre dans laquelle ondulent de longs rubans d’herbes marines donne bien moins envie que les récifs coralliens et les lagons turquoise dans lesquels j’ai plongé la veille. Lorsqu’Athif me tend un masque, un tuba et des palmes, j’hésite, mais je les enfile.

Sous la surface, les herbiers dansent au gré du courant. Ils captent la lumière et scintillent d’une multitude de nuances de vert. Des centaines de minuscules bulles d’oxygène s’accrochent à mes palmes avant de remonter vers la surface. De petits poissons zigzaguent entre les herbes marines qui se balancent et semblent disparaître derrière des rideaux. Un jeune requin à pointes noires, pas plus grand qu’une règle, passe lentement devant nous. Un couple de raies aigles nage en rasant la prairie, leurs nageoires semblables à des ailes effleurant les herbiers tandis qu’elles se pourchassent dans les bas-fonds.

« Elles sont en plein accouplement. Ce n’est pas quelque chose que l’on voit souvent », m’indique Athif. Âgé de 23 ans, il parle de l’océan avec un enthousiasme communicatif. Un large sourire apparaît sur son visage dès qu’il aperçoit une nouvelle espèce.

Nous poursuivons notre plongée. Je remarque alors des bandes déchiquetées de plastique blanc accrochées sous les herbiers. « C’était utilisé pour les tuer », explique Athif. Avant l’acquisition du complexe hôtelier par Six Senses, des bâches en plastique étaient posées sur le fond marin pour étouffer les herbiers, pour donner aux lagons l’image de carte postale à laquelle les visiteurs s’attendent. Selon le jeune biologique, cette pratique est encore courante dans certains complexes hôteliers des Maldives. Depuis que Six Senses a repris le complexe, près de quatre tonnes de ces bâches ont été retirées dans l’espoir de revigorer ses prairies d’herbes marines.

« Les touristes ne veulent pas voir d’herbiers marins aux Maldives ; ils trouvent cela laid. Mais c’est l’un des écosystèmes les plus importants du pays. Les tortues vertes mangent environ deux kilos d’herbes marines par jour avant de retourner au récif pour se reposer. Tout est lié ».

Lorsqu’ils s’aventurent dans le lagon avec des touristes, Athif et James consignent les espèces d’herbes marines qu’ils voient et les animaux qui en dépendent. Tout ceci est fait à la main, James commence déjà à utiliser les mêmes outils d’IA que ceux du Coral Census pour accélérer l’analyse des données. Il espère aussi un jour pouvoir cartographier les prairies à l’aide de la photogrammétrie. « J’aimerais avoir le même niveau de compréhension des herbiers marins que celui que nous avons des récifs », souligne-t-il. « L’objectif est de comprendre suffisamment ces écosystèmes pour prendre de meilleures décisions quant à la façon de les protéger ».

Ma dernière matinée sur place, j’ai pris mon tuba, mes palmes et mon masque et je me suis aventurée dans le récif situé à côté de ma villa sur pilotis. Des bancs de poissons-chirurgiens et de poissons-papillons dansaient autour de moi. De minuscules labres à six bandes nageaient à toute allure entre les coraux. Je me suis attardée au-dessus d’un corail de grande taille, semblable à un énorme rocher, bien plus longtemps que je ne l’aurais normalement fait, à m’interroger sur tout ce que nous ignorions de son histoire. Non loin de là, quelques cadres en métal de transplantation de coraux vides reposaient sur le sable, à demi ensevelis. Ils étaient autrefois considérés comme l’un des meilleurs outils de restauration des récifs ; ils rappellent désormais à quel point nous avons encore à apprendre sur cet écosystème.

Cet après-midi-là, mon hydravion a décollé pour Malé. Vues du ciel, les Maldives étaient aussi spectaculaires que lorsque je suis arrivée. Mais l’avenir du pays pourrait dépendre, non pas des eaux turquoise qui attirent les touristes, mais bien de ce qui se trouve sous la surface de l’océan : une minuscule et nouvelle colonie de coraux, une prairie d’herbes marines autrefois considérée comme une verrue, et des biologistes qui se rendent à leur chevet jour après jour pour essayer de mieux les comprendre.

COMMENT S’Y RENDRE

Plusieurs vols directs au départ de Paris permettent de rallier l’aéroport international de Velana, à Malé. La durée moyenne du vol est de dix heures.

Six Senses Kanuhura est ensuite accessible par hydravion, en 40 minutes. Chambre pour deux personnes à partir d’environ 650 € la nuit, petit-déjeuner inclus. Le transfert aller-retour au départ de Malé coûte environ 600 € par personne.

Contactez directement le complexe hôtelier pour participer aux missions de conservation maritimes.

Cet article a été rédigé avec le soutien de Six Senses Kanuhura. 

Il a initialement paru dans le magazine National Geographic Traveller (UK) en langue anglaise.

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