Et Copernic révolutionna le cosmos

Dans le secret de son bureau, ce discret chanoine polonais élabora une théorie qui allait faire basculer la conception traditionnelle de l’univers : placer le Soleil au cœur du système céleste.

De Ernest Kowalczyk, Institut polonais de la Culture, Madrid
Publication 29 sept. 2021, 10:00 CEST
Copernic est représenté à l'œuvre dans cette peinture du 20e siècle de Jean-Léon Huens, commandée par ...

Copernic est représenté à l'œuvre dans cette peinture du 20e siècle de Jean-Léon Huens, commandée par la National Geographic Society.

Photographie de NATIONAL GEOGRAPHIC CREATIVE/ALAMY/ACI

Lorsque nous regardons les portraits de Nicolas Copernic, nous voyons un homme d’âge moyen, rasé de près ; il a des cheveux noirs légèrement ondulés, un nez proéminent, un peu aquilin, et des yeux perçants, au regard déterminé. Dans une galerie de portraits de la Renaissance, rien de particulier ne le distingue à première vue, et nous n’avons pas l’impression de nous trouver devant l’auteur de la théorie révolutionnaire qui a ébranlé les fondements de la science. Qui était l’homme qui a transformé l’idée que l’humanité se faisait de l’univers qui l’entourait ?

 

ORPHELIN À 10 ANS

Copernic est né le 19 février 1473 dans une famille bourgeoise de Torun. Son père était un commerçant récemment arrivé de Cracovie, capitale du royaume polonais, et sa mère appartenait à une riche famille locale. Torun était l’un des principaux centres urbains du nord de la Pologne, à laquelle il était rattaché depuis 1466. Sa situation sur la Vistule, à un carrefour de routes commerciales, contribuait à la richesse de la ville et de ses habitants.

Nous savons peu de choses de l’éducation du jeune Copernic. Le plus probable est que Nicolas et son frère cadet André ont étudié à l’école paroissiale de la cathédrale Saint-Jean, puis dans un lycée de la ville voisine de Chelmno. À 10 ans, le futur astronome perd son père. Dès lors, la figure masculine la plus importante de sa vie sera celle de son oncle maternel, Lukas Watzelrode, qui en 1489 deviendra évêque de Varmie.

Copernic s’inscrit à l’Académie de Cracovie en 1491. C’est la seule université de Pologne et l’une des rares dans cette partie de l’Europe. Fondée en 1364, elle devient célèbre dans la seconde moitié du XVe siècle en tant qu’important centre d’études mathématiques et astronomiques, grâce à une série de professeurs exceptionnels, tels Jean de Glogów, qui calcule la position géographique de Cracovie, ou encore Albert Brudzewski. C’est un environnement propice à l’enracinement d’un nouveau courant culturel arrivé en Pologne depuis le sud de l’Europe : la Renaissance.

 

DE LA POLOGNE À L'ITALIE

Cracovie est alors une ville cosmopolite, dont les visiteurs (marchands, artisans, intellectuels) viennent de toute l’Europe. Le précepteur des fils du monarque est l’humaniste italien Filippo Buonaccorsi, ancien membre de l’Académie romaine, où il était connu sous le surnom de Callimachus. Dans son université passent les hérauts de l’humanisme, et ses imprimeries publient les premiers livres de Pologne. La ferveur intellectuelle de la ville fascine certainement le jeune Nicolas, qui pourtant n’y termine pas ses études.

En 1495, grâce à la protection de son oncle évêque, Copernic est nommé chanoine du chapitre de Frombork, siège de l’évêché de Varmie. Mais Lukas Watzelrode, conscient des talents de son neveu, choisit de l’envoyer étudier le droit à Bologne. Le voyage en Italie, berceau de la culture de la Renaissance, où la modernité dialogue avec l’Antiquité, est la réalisation des rêves de tous les intellectuels de l’époque. Mais pour le futur astronome, c’est autre chose, car un diplôme obtenu dans l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses universités européennes est le passeport pour une ascension rapide dans la hiérarchie ecclésiastique et, par conséquent, pour une carrière à la cour royale.

En Italie, le jeune homme de Torun, au lieu de se consacrer à l’étude du droit, continue de s’intéresser aux sciences. Il entre rapidement en contact avec le célèbre astronome bolognais Domenico Novara, qu’il accompagne dans ses observations, davantage comme assistant que comme disciple. En 1500, Copernic se rend à Rome pour participer aux célébrations de l’année du jubilé, et sans doute pour exercer le droit canon dans l’administration papale. Nous savons qu’il y a prononcé une conférence sur l’astronomie. Si Copernic a effectivement parlé d’astronomie dans la Ville éternelle, il ne s’agissait probablement pas d’une présentation officielle, mais plutôt d’une conversation privée, typique à la Renaissance. Peut-être a-t-il présenté les résultats de ses observations, entouré d’un cercle restreint de scientifiques et de connaissances. Toujours est-il qu’il s’agissait d’un fait ponctuel : Copernic n’a plus jamais exprimé en public ses opinions sur l’astronomie.

Comprendre : le système solaire

UN HOMME SANS AMBITION

Le séjour bolognais n’a pas non plus abouti à l’obtention d’un diplôme, comme cela était prévu. Malgré cela, à son retour en Pologne, Nicolas obtient du chapitre de Frombork l’autorisation de retourner en Italie. Il s’engage à y étudier la médecine, une science beaucoup plus empirique et qui correspond certainement mieux au véritable intérêt de Copernic : l’observation de la nature.

En 1501, Nicolas retourne donc en Italie, précisément à Padoue, considérée alors comme la ville par excellence de l’étude des sciences naturelles, et pendant deux ans il se forme à la médecine. Une fois cette période terminée, et après une décennie d’études dans trois centres différents, Copernic, qui a déjà 30 ans, a besoin d’un diplôme officiel. Il l’obtient, étonnamment, dans une quatrième université, celle de Ferrare, où il passe son examen de doctorat le dernier jour de mai 1503, non pas en médecine, mais en droit canon. Enfin, le docteur Copernic peut rentrer en Varmie son devoir accompli, mais aussi avec une immense culture générale et une vaste expérience.

De retour en Pologne, il passe les premières années auprès de son oncle, en qualité de secrétaire et de médecin personnel au château de Lidzbark Warminski, résidence de l’évêque. Copernic accompagne son oncle lors de ses voyages à travers toute la Pologne. Dans l’un de ces voyages, qu’il fait à Cracovie, il publie en 1508 une traduction latine des lettres de l’auteur byzantin Théophylacte Simocatta. Sa version, bien qu’elle révèle des lacunes dans la maîtrise du grec, est un échantillon de ses vastes compétences intellectuelles.

 

LES YEUX VERS LE FIRMAMENT

Vers 1510, oncle et neveu commencent à s’éloigner l’un de l’autre. Le vieillissant Watzelrode, qui mourra deux ans plus tard, n’apprécie pas la passion scientifique de Copernic et son manque apparent d’ambition pour l’obtention de charges plus importantes. L’astronome quitte alors Lidzbark Warminski et s’installe à Frombork. Il y est nommé premier chancelier, puis administrateur des biens de la cathédrale. Durant la guerre de 1520-1521 entre la Pologne et l’ordre des Chevaliers teutoniques, il dirige la défense du château d’Olsztyn. Pendant toutes ces années, il démontre clairement son dévouement et son utilité au chapitre, au point qu’il est nommé administrateur par intérim du diocèse après le décès de l’un des évêques, au milieu des années 1520. Malgré cela, il ne tentera jamais de suivre les traces de son oncle.

En revanche, nuit après nuit, l’astronome observe le firmament. De son séjour à Olsztyn date une table astronomique qui permet d’observer le mouvement du Soleil, dont les restes sont visibles aujourd’hui sur l’un des murs du cloître du château. À Frombork, il fait construire le pavimentum, une terrasse nivelée sur laquelle il place tous les instruments astronomiques qu’il a fabriqués lui-même. Jusqu’à la fin de sa vie, il notera scrupuleusement les résultats de ses observations, construisant un modèle de plus en plus élaboré de l’univers.

 

UNE RENCONTRE DÉCISIVE

Nous ne savons pas grand-chose de la vie personnelle de Copernic. Son ami Tiedemann Giese, évêque de Chelmno, le décrit comme un homme peu sociable, plongé dans ses sujets de réflexion. Or, en 1538 apparaît dans sa vie un personnage énigmatique, Anna Schilling, sa gouvernante. Son intimité présumée avec le chanoine sexagénaire devient un sujet de commérage, jusqu’à ce que l’évêque de Varmie, Jean Dantisco, oblige Copernic à l’éloigner de lui. Anna Schilling doit alors quitter Frombork, et Copernic se retrouve de nouveau seul avec ses obligations et ses passions scientifiques.

C’est en 1540 qu’intervient dans la carrière de l’astronome la personne la plus importante pour sa future célébrité : Georg Joachim Rheticus. Depuis une trentaine d’années circulait en Europe, sous forme de copies manuscrites, un bref traité de Copernic, dans lequel celui-ci évoquait (sans fournir de preuves mathématiques) les bases générales de sa théorie héliocentrique, qui plaçait le Soleil au centre de l’univers, la Terre tournant autour de lui. Le texte, intitulé Commentariolus, est devenu célèbre parmi les astronomes. « Toutes les sphères tournent autour du Soleil, qui est au centre d’elles toutes […]. Tout mouvement qui semble se produire dans la sphère des étoiles fixes n’est dû en réalité à aucun mouvement de celle-ci, mais plutôt au mouvement de la Terre », écrit Copernic.»

Copernic observant le ciel depuis sa tour de Frombork. 1873 peinture à l'huile de Jan Matejko.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Rheticus veut connaître personnellement l’auteur de cette théorie et apprendre auprès de lui. Quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il découvre que Copernic possède un manuscrit contenant une œuvre beaucoup plus élaborée, remplie d’observations, de calculs et de modèles géométriques. Avec son enthousiasme et appuyé par des amis de l’astronome, dont Tiedemann Giese, Rheticus réussit à convaincre Copernic de l’autoriser à publier la Narratio prima. Le livre, un exposé simplifié des recherches de Nicolas Copernic, paraît à Gdansk en 1540. En 1543, grâce à l’engagement personnel de Rheticus, paraît à Nuremberg la version intégrale de l’ouvrage Des Révolutions des sphères célestes. À ce moment-là, Copernic est déjà moribond, après un accident vasculaire qui l’a terrassé quelques mois plus tôt. Il meurt le 24 mai.

 

LE LIVRE QUI CONVAINC LES SAVANTS

Des Révolutions des sphères célestes contestait la théorie de Ptolémée, dominante depuis près de 1 500 ans, selon laquelle le centre du monde était la Terre, tous les corps célestes tournant autour d’elle. Or, les erreurs de la théorie géocentrique étaient de plus en plus évidentes, et Copernic, inspiré par ses propres observations et par quelque auteur antique qui avait envisagé la possibilité que la Terre ne fût pas immobile, offrait une base mathématique solide, dans laquelle il défendait l’idée que le Soleil était le centre de l’univers, et que les planètes tournaient autour de l’astre sur des orbites circulaires. Non seulement la Terre n’est pas le nombril du monde, mais elle est soumise à trois mouvements différents : elle tourne autour du Soleil et sur elle-même, et son axe a une déclinaison angulaire. Pour démontrer tout cela, l’astronome exposait un grand nombre de calculs et de dessins qui illustraient ses idées.

Dans la préface des Révolutions des sphères célestes adressée au pape Paul III, il écrit : « Si cependant il se trouvait des mataiologoi [vains discoureurs] qui, bien qu’ignorant tout des mathématiques, se permettaient néanmoins de juger de ces choses et, à cause de quelque passage de l’Écriture malignement détourné de son sens, osaient blâmer et attaquer mon ouvrage ; de ceux-là je ne me soucie aucunement, et ceci jusqu’à mépriser leur jugement comme téméraire. […] Les choses mathématiques s’écrivent pour les mathématiciens, auxquels, si mon opinion ne me trompe, ces miens travaux paraîtront contribuer à la gloire de la République ecclésiastique dont Sa Sainteté occupe […] le principat. »

Nicolas Copernic avait raison tant dans sa vision de l’univers que dans les réactions vis-à-vis de son travail. Des Révolutions des sphères célestes a subi les attaques de personnes inexpérimentées, mais a aussi fasciné les mathématiciens et les astronomes. Galilée, partisan convaincu de l’héliocentrisme, déclarait qu’il ne connaissait personne qui, l’ayant lu, continuât à défendre la théorie géocentrique. Le scientifique italien a fait face à un procès pour hérésie, pour avoir défendu les théories coperniciennes interdites depuis 1616. Galilée sera reconnu coupable par le tribunal de l’Inquisition, mais il ne doute pas de la théorie héliocentrique lorsque, après s’être rétracté, il déclare : « Et pourtant, elle tourne. 

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine.

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