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Sommes-nous seuls dans l'univers ? Peut-être. Mais la vraie question est : pouvons-nous survivre ?

Sommes-nous seuls dans l'univers ? La réponse à cette question dépend de la capacité qu'auraient eu les sociétés extraterrestres à survivre au changement climatique causé par leurs ancêtres.

De Simon Worrall

Sommes-nous seuls dans l'univers ?

Dans son nouveau livre intitulé Light of the Stars (La Lumière des Étoiles en français), l'astrobiologiste Adam Frank révèle que nous n'avons jamais été aussi proches de répondre à cette question, grâce aux informations obtenues par les puissants télescopes comme Hubble et les sondes spatiales, à l'instar de Voyager. Grâce à ces derniers, nous savons qu'il y a une chance sur des dizaines de milliers de milliards qu'aucune autre civilisation que la nôtre ait existé. Par contre, déterminer s'il existe aujourd'hui encore une autre civilisation est bien plus difficile.

Interviewé chez lui à Rochester à New York, Adam Frank explique comment la communauté scientifique a commencé à reconnaître l'Hypothèse Gaïa, après l'avoir rejetée en raison de ses connotations New Age ; comment le changement climatique est un élément inévitable à la création et au développement d'une civilisation et pourquoi nous devons prendre nos responsabilités en tant que civilisation si vous voulons survivre au changement climatique.

 

Votre livre parle d'un domaine d'étude plutôt récent et que vous considérez comme révolutionnaire, l'exobiologie. Qu'est-ce que l'exobiologie et pourquoi cette science peut-elle nous donner de nouvelles informations sur notre place dans l'univers ?

L'exobiologie, c'est l'étude de la vie dans un contexte planétaire ou astronomique. On pense qu'il n'y a qu'un seul exemple de vie, ici, sur Terre. Mais en affirmant cela, vous ne prenez pas en compte les trois révolutions qui se sont produites au cours des 30 dernières années.

Les visites d'autres planètes de notre système solaire correspond à la première révolution. Nous avons envoyé des sondes sur à peu près tous les objets célestes, dont Mars, du système solaire. Cela nous a permis d'en savoir plus sur le climat et sur la façon dont les planètes fonctionnent de manière générale. Par exemple, vous pouvez télécharger une application qui vous donne la météo sur Mars. Nous avons les modèles climatologiques de Mars, Vénus et Saturne et nous avons beaucoup d'informations sur le climat, qui ne concerne pas seulement la Terre, mais est un phénomène qui touche toutes les planètes.

La seconde révolution est relative à l'étude de l'histoire de la Terre en remontant 4,5 milliards d'années en arrière. Nous avons été capables d'en savoir plus sur certains évènements de la longue histoire de la Terre et de la façon dont la vie a évolué. Nous savons que la Terre n'a pas toujours ressemblé à ce qu'elle est aujourd'hui : elle fut parfois une planète de glace et parfois une planète très chaude qui n'avait pas de glace. Au début, il n'y avait pas de continents, il s'agissait donc plutôt d'une planète d'eau.

La dernière révolution, c'est celle des exoplanètes. En 1985, lorsque j'étais en licence, je ne savais pas s'il y existait dans l'univers des étoiles avec des planètes en orbite autour d'elles. Désormais, nous savons qu'il y a des dizaines de milliers de milliards de planètes dans l'univers qui se trouvent dans la zone idéale pour que la vie se développe. Ces trois révolutions ont modifié notre perception de la vie et des planètes, mais aussi notre reflexion sur les exo-civilisations.

 

Nous voulons tous savoir : sommes-nous seuls ? Quel est votre avis, d'après les connaissances actuelles ?

En 2016, Woody Sullivan et moi avons écrit un article. Nous avons pris en compte toutes les données sur la révolution des exoplanètes et nous nous sommes demandés : d'après ces données, que pouvons-nous dire au sujet des exo-civilisations, ou des extraterrestres comme nous les appelons plus généralement ? Dans le domaine des sciences, il faut se poser les questions auxquelles les données déjà collectées peuvent répondre. Les données à notre disposition nous permettaient de répondre à la question suivante : quelle est la probabilité qu'une civilisation se forme sur une planète au hasard et soit la seule, de l'ensemble de l'histoire de l'univers ? Une chance sur 10 milliers de milliards.

D'après ce chiffre, nous ne pouvons être la seule civilisation de l'histoire de l'univers que si la probabilité est aussi faible voire plus faible. Tant qu'il existe une probabilité plus importante que cela, alors il est probable qu'il y ait eu d'autres civilisations, à moins que la Nature se soit vraiment opposée à la formation d'autres civilisations.

Est-ce que d'autres civilisations existent à l'heure actuelle ? Je ne peux pas répondre à cette question. La réponse dépend d'un facteur important de l'Équation de Drake, qui est l'espérance de vie moyenne d'une civilisation. Il se peut que des civilisations se créent sur des planètes tout le temps, mais si personne ne vit au-delà de 200 ans par exemple, alors nous vivrions actuellement dans une galaxie stérile. Alors oui, nous pouvons dire que de nombreuses civilisations étaient là avant nous, mais la prochaine étape reste de savoir si l'une d'entre elles a duré longtemps, en particulier lorsque le changement climatique est devenu une conséquence naturelle du développement d'une civilisation ?

Carl Sagan a déclaré que nous étions des « adolescents cosmiques. » Pouvez-vous nous expliquer cette idée et à quel point Sagan est important dans notre compréhension de l'Univers ?

J'ai grandi en lisant les livres de Carl Sagan. Il a eu un rôle important dans ma décision de devenir astronome et d'écrire au sujet de l'astronomie. Mais je n'avais pas réalisé à quel point il était impliqué dans chaque aspect de l'histoire que je racontais.

Cette idée de l'« adolescent cosmique » signifie que nous sommes une très jeune espèce qui arrive seulement à l'âge adulte. Je pense que le changement climatique est notre âge adulte. Je pense que de nombreuses autres civilisations ont existé avant nous et que si elles étaient aussi orientées sur la technologie que nous, alors il est inévitable de provoquer un changement climatique. Toute jeune civilisation va créer sa propre version de l'Anthropocène et c'est ce qui fait de nous des adolescents cosmiques. Nous avons suffisamment de contrôle sur nous-mêmes et sur la planète pour changer les choses. Par contre, nous ignorons si nous avons la sagesse pour survivre à cette transition difficile qu'est le changement climatique.

 

Vénus sert de modèle concernant l'effet de serre. Pouvez-vous expliquer pourquoi ? Que pouvons-nous apprendre de Vénus sur nos propres problèmes climatiques ?

En 1962, nous avons lancé la première sonde sur une autre planète, en l'occurrence Vénus. À l'époque, le débat faisait déjà rage. En utilisant des télescopes, les scientifiques ont déterminé que la température sur Vénus était très élevée, avoisinant 700 degrés. C'était bien plus que prévu : même si Vénus est plus proche du Soleil que la Terre, les températures ne devaient pas être aussi élevées. La sonde a confirmé ce chiffre et c'est à ce moment que Carl Sagan a réalisé que s'il faisait aussi chaud sur Vénus, c'était à cause d'un « effet de serre incontrôlé. »

La quantité de CO2 dans l'atmosphère de Vénus était telle que les températures ont augmenté, provoquant l'évaporation de toute l'eau présente sur la planète. C'était une véritable boucle de rétroaction. Le CO2 s'accumule dans l'atmosphère, jusqu'à ce qu'il agisse comme une couverture : la surface de la planète est réchauffée par les rayons du soleil. S'il n'y avait pas de CO2 dans l'atmosphère, cette chaleur serait tout simplement renvoyée dans l'espace.

 

Ça me rappelle quelque chose...

Exactement ! [rires] L'effet de serre sur Vénus nous a marqués parce que c'était la première fois que nous constations que les phénomènes physiques qui se produisaient sur Terre étaient universaux. Il existe des lois générales des planètes. Une fois que vous les avez apprises, elles s'appliquent à toutes les autres planètes, qu'il s'agisse de la Terre ou de planètes situées à 10 000 années-lumière. Maintenant que nous connaissons les lois des planètes, nous devons apprendre à penser comme une planète, si nous voulons survivre au changement climatique.

 

James Lovelock est une figure clef de ces débats. Pouvez-vous nous parler de l'Homme et de sa vision de Gaïa ? Comment est-il parvenu à avoir autant d'adeptes dans la culture populaire alors que la communauté scientifique ne le prenait pas vraiment au sérieux ?

Scientifique indépendant depuis toujours, Lovelock est un personnage intéressant. Il n'a pas été nommé dans une université ; il est à la fois un inventeur et un scientifique diplômé en chimie. La physique n'avait quasiment pas de secret pour lui et il a conçu un appareil afin de mesurer de petites concentrations de substances chimiques dans l'air. Cet appareil lui a permis d'avoir suffisamment d'argent pour être à moitié indépendant.

Au début des années 1960, le Jet Propulsion Laboratory l'a invité à travailler sur des expériences en lien avec la vie sur Mars. Les scientifiques du JPL pensaient qu'ils allaient partir sur Mars, prélever un peu de terre pour y chercher des microbes. Lovelock leur a alors dit : « Non, il ne faut pas faire comme cela ! Vous devez observer l'atmosphère, car s'il y a de la vie, l'atmosphère s'en trouvera changée. »

Cette idée, il l'a construite au cours des années, lorsqu'il a découvert que l'atmosphère était modifiée, mais aussi régulée par la vie. Les concentrations d'oxygène et d'autres composés sont maintenues à un niveau qui permet d'assurer le maintien de la vie sur la planète.

Pendant que Lovelock travaillait sur ce sujet, Lynn Margulis, la célèbre biologiste, cherchait à savoir comment les microbes pouvaient réguler la façon dont la Terre se comportait. Lynn était la première femme de Carl Sagan ! [rires] Leur divorce ne s'est pas très bien passé mais ils sont restés en contact et au début des années 1970. Lynn a contacté Sagan et lui a dit « Je travaille sur ce sujet mais j'ai besoin d'un chimiste, est-ce qu'il y a quelqu'un que tu peux me recommander ? » Carl Sagan lui a présenté James Lovelock et ensemble, ils ont créé l'Hypothèse Gaïa.

Lovelock voulait lui donner un nom ennuyeux comme la « Théorie sur les Dynamiques des Systèmes Terrestres ». Mais son voisin, William Golding, l'auteur du livre Sa Majesté des mouches lui a dit : « Non ! C'est un horrible nom ! Tu devrais l'appeler Gaïa, comme la déesse grecque de la Terre ». Par la suite, c'est devenu un phénomène un peu hippie. Il y avait des services religieux Gaïa, de la musique Gaïa et des prêtres New Age Gaïa. Ce déferlement de soutien excentrique était mal vu de la part de nombreux scientifiques.

Le nom Gaïa a finalement été abandonné au profit d'Earth System Science (la science du système terrestre en français). Cette science reconnaissait l'existence de plusieurs systèmes sur Terre, à savoir l'atmosphère, l'eau, la glace, les pierres et la vie, et qu'ils étaient tous interdépendants.

 

Vous écrivez « Nous devons adapter en urgence la civilisation pour qu'elle devienne entièrement et internationalement durable ». Quels sont les défis qui nous attendent, en particulier ceux liés au changement climatique ? Comment pouvons-nous nous adapter ?

Ce qui est drôle, à un certain point, c'est que ce n'est pas difficile à faire. L'un des messages que les gens doivent comprendre, c'est que la principale difficulté relative à ce changement est dans notre tête. Tout ce qu'il faut pour créer un futur durable, c'est changer les infrastructures énergétiques. C'est aussi simple que ça ! [rires]

Le véritable problème, c'est la façon dont nous regardons les problèmes. Nous sommes coincés dans ce débat de la réalité ou non du changement climatique, en particulier aux États-Unis. C'est parce que nous n'avons pas ce que j'appelle la perspective exobiologique. Nous ne nous percevons pas comme des adolescents cosmiques. Lorsque vous avez 12 ans, vous savez que l'adolescence arrive. Mais comme nous avons une mauvaise idée de nous et de notre place dans l'univers, nous ne voyons évidemment pas que le changement climatique arrive ! Cette incapacité à comprendre ce qu'implique le changement climatique, son caractère inéluctable, nous empêche de comprendre l'urgence et l'importance de réagir à ce sujet.

 

Cette interview a été éditée pour des raisons de longueur et de clareté.

Simon Worrall écrit pour le Book TalkRetrouvez-le sur Twitter ou sur son site internet simonworrallauthor.com.

Cet article est initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.