Plongée inédite dans le delta de l'Okavango

Pour la première fois, des chercheurs ont plongé sous la surface des lacs prenant leur source dans l'Okavango et ont remonté le fleuve agité Cubango.Thursday, November 9, 2017

De Shaena Montanari

Même pour cette équipe d'aventuriers chevronnés, l'exploration de nouvelles zones du fleuve qui se jette dans le delta de l'Okavango, en Afrique australe, représente des défis uniques. Quels que soient ces défis, les hippopotames les attendent toujours.

D'avril à juillet 2017, des explorateurs se sont frayés un chemin vers les territoires inexplorés des régions montagneuses angolaises dans le cadre du projet intitulé Okavango Wilderness Project de National Geographic. Leur but était de tenter de comprendre et de dessiner cette mystérieuse région qui sert de source au bassin du fleuve Okavango. Nous disposons davantage de connaissances sur l'extrémité du delta de l'Okavango, site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, qui se situe au Botswana ; l'objectif du projet est ainsi d'explorer les fleuves et lacs qui alimentent le delta, lequel traverse l'Angola, la Namibie et le Botswana.

Steve Boyes, biologiste spécialiste de la conservation et explorateur pour National Geographic, a été à la tête du projet depuis ses débuts en 2015. Pour la première fois, l'équipe a entrepris de décrire la biodiversité et les caractéristiques des régions montagnes de l'Angola (du moins en termes de connaissance scientifique dans les pays occidentaux, la région étant habitée depuis des millénaires par les peuples autochtones).

Depuis 2015, l'équipe de chercheurs a parcouru de long en large les rivières Cuito et Cuanavale. Lors de cette dernière expédition, ils ont exploré les lacs à la source de ces rivières, avant de se diriger à l'ouest jusqu'au cours d'eau Cubango.

 

LES MATIÈRES À LA SOURCE

Le voyage jusqu'aux lacs sources était exceptionnel. Bien que l'équipe s'y soit déjà rendue par le passé, c'était la première fois que les chercheurs (et que quiconque sur Terre, pour autant que l'on sache) y plongeaient et découvraient un monde secret.

« Il s'agit d'un système de lacs sources. Nous sommes parvenus à accéder à douze de ces lacs », explique le biologiste, tout en décrivant la méthode à laquelle ils ont eu recours pour tracer leurs propres chemins pour y accéder. Ils ont étudié minutieusement trois lacs lors de ce périple.

Les rivières Cuito et Cuanavale prennent leur source dans ces lacs qui se jettent à leur tour dans le delta de l'Okavango. « Il s'agit d'un système d'infiltration. L'eau qui s'écoule de la surface est absorbée par la tourbe et s'échappe lentement. C'est un environnement d'une grande stabilité », affirme Steve Boyes.

Ces lacs sont enveloppés de couches épaisses de tourbe qui se sont accumulées au fil de milliers d'années et sont, assez étonnamment, restés en grande partie intacts. Ces lacs ont peut-être accueilli des éléphants et des hippopotames avant la guerre civile angolaise mais n'y ont de toute évidence plus été puisque les sédiments n'ont pas été déplacés.

La mission consistait à découvrir ce qui se cache sous la surface de ces lacs paisibles et quelles espèces sous-marines y ont élu domicile. Adjany Costa, National Geographic Emerging Explorer et responsable ajointe du projet, s'est retrouvée bouche bée face aux sublimes poissons découverts lors de ces plongées.

« Nous avons découvert dans ces lacs 96 espèces de poissons, dont quatre nouvelles espèces potentielles », s'enthousiasme-t-elle. Selon elle, cette biodiversité était jusqu'ici inconnue car les habitants n'y ont jamais pêché pour se nourrir : en effet, ils sont persuadés qu'un monstre aux allures de serpent peuple les lacs et rivières et protège l'habitat aquatique.

Les scènes surnaturelles d'algues et de poissons nageant sereinement apparaissaient pour la première fois aux yeux des hommes. Les deux chercheurs ont été fascinés à la vue d'un poisson-tigre Goliath qui remontait le lac Cuanavale et espèrent réaliser d'autres découvertes passionnantes en analysant les nombreuses données collectées via les sédiments, les drones et les filtreurs d'eau.

 

AGITÉ ET SAUVAGE

Le fleuve Cubango est bien différent des rivières Cuito et Cuanavale. Il est instable, rocheux, agité et, contrairement aux autres, se trouve près d'une route très fréquentée à l'ouest, qui lui sert de point de contact avec la population.

Cependant, comme lors de l'expédition réalisée en 2015 au cours de laquelle Steve Boyes a vu son canoë se faire retourner par un hippopotame qui a manqué de le tuer, le fleuve Cubango abrite toujours des hippopotames grincheux.

« Alors que nous étions sur nos bateaux, nous avons bifurqué et cette femelle s'est mise à nous attaquer », raconte Steve Boyes, faisant le récit de sa dernière rencontre avec une hippopotame imposante et son petit. Deux jours ont passé sans qu'ils puissent échapper aux deux hippopotames ; ils n'ont alors eu d'autre choix que de rappeler les véhicules et de faire un détour afin d'éviter toute confrontation.

Si l'expédition sur le fleuve Cubango visait certes à déterminer la biodiversité de cette région, son principal objectif était de saisir l'impact des populations vivant à proximité. « Nous avons compté le moindre canoë, la moindre personne, la moindre pompe à eau. »

L'équipe espère que ces données permettront d'éviter la sécheresse saisonnière et la surexploitation des eaux précieuses du Cubango qui alimentent le système de l'Okavango. « Si le delta de l'Okavango existe toujours, c'est uniquement parce que cette région a été figée pendant 27 ans par la guerre civile angolaise », explique le biologiste.

Originaire d'Angola, Costa se consacre à la protection du pays qu'elle a appris à aimer en vieillissant : « Depuis que j'ai commencé à travailler sur ce projet, la façon dont je perçois l'Angola dans son ensemble a changé ».

Le projet Okavango Wilderness Project se poursuivra l'année prochaine : l'équipe explorera d'autres réseaux fluviaux en Angola et analysera les nombreuses données jusqu'ici collectées. « Mon père a fait la guerre à cet endroit précis, en ce lieu que nous sommes en train d'explorer », déclare Costa, décrivant les cours sauvages et lointains de l'Angola. « L'idée que je me faisais de l'Okavango et mes liens avec cette région ont été transformés. »

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