Le trafic de momies : pour le spectacle et pour la science

Avant d’être étudiées et exposées dans les musées, les momies furent utilisées comme médicament, puis exhibées comme des objets de curiosité morbide par les premiers égyptologues.

De José Miguel Parra
Publication 4 janv. 2021, 09:00 CET
Le docteur Fouquet examine la momie démaillotée d’une prêtresse d’Amon, retrouvée à Deir el-Bahari. L’événement se ...

Le docteur Fouquet examine la momie démaillotée d’une prêtresse d’Amon, retrouvée à Deir el-Bahari. L’événement se déroule sous l’oeil attentif de Gaston Maspero et de plusieurs membres de la Mission archéologique française au Caire, ainsi que de quelques dames et du marquis de Reverseaux, assis au pied de la civière. Par Paul Dominique Philippoteaux. 1891. Collection privée.

Photographie de Bridgeman/ACI

Les momies égyptiennes ont toujours nourri une étrange fascination, à l’image de la momie de Toutankhamon, dont les grandes dents sont devenues visibles lorsqu’il a perdu la dignité protectrice de ses bandelettes, ou de l’immense quantité d’animaux – des centaines de milliers – embaumés et enterrés dans les catacombes à l’époque gréco- romaine. Pouvoir regarder en face une personne morte il y a plus de 3 000 ans – et qui, d’une manière ou d’une autre, a laissé sa marque dans l’histoire – procure un plaisir morbide particulier, de même que contempler une momie de chat soigneusement emmaillotée en imaginant les souris qu’il a chassées avant d’être sacrifié en offrande à
Bastet, la déesse de forme féline.

Étant donné leur abondance et l’attrait paradoxal qu’elles exercent, les momies deviennent au XIXe siècle l’un des souvenirs préférés que les voyageurs rapportent chez eux, avant que les chercheurs ne découvrent la richesse des informations que l’on peut tirer de leur étude.

Tout grand musée archéologique européen qui se respectait devait posséder une collection de momies. Cette momie est celle d’une femme âgée de 20 à 35 ans qui a vécu pendant la troisième période intermédiaire et qui est conservée au Musée national d’archéologie de Madrid. Il s’agit de l’une des trois momies égyptiennes qui ont subi un scanner en 2016. Elle a été acquise par Eduard Toda, consul d’Espagne au Caire entre 1884 et 1886, avec les cartonnages qui proviennent d’une autre momie.

Photographie de Prisma/Album

 

UNE SCIENCE ÉTRANGE

Or, avant de devenir un objet pour les collectionneurs, les momies ont été pendant de nombreux siècles un médicament indispensable, présent dans toutes les officines européennes dignes de ce nom. Tout a commencé lorsque, dans leurs traités, les médecins grecs Dioscoride et Galien ont recommandé l’usage d’un produit quasi
miraculeux, qui servait à soigner une grande variété d’affections.

Des abcès aux éruptions cutanées, en passant par les fractures, les crises d’épilepsie ou les vertiges, la mumia – le nom que les Perses donnaient au produit que l’on connaît aujourd’hui sous celui de « bitume » – guérissait tout. Étant donné la forte demande, les affleurements naturels de mumia ont fini par se tarir au fil des siècles. Aussi, peu désireux de laisser mourir le commerce d’un produit qui leur procurait de tels bénéfices – les prix atteints par la mumia étaient très élevés –, les marchands orientaux se sont lancés avec frénésie à la recherche d’autres sources de matière première.

Et ils l’ont trouvée dans les corps embaumés qui, pendant 3 000 ans, avaient été produits sur les rives du Nil. Quand ils séchaient, les résines, les huiles et les produits aromatiques
dont on recouvrait, voire inondait, les cadavres lors de la momification avaient non seulement la même consistance et la même couleur que la mumia d’origine, mais une
odeur plus parfumée et plus agréable encore. C’est ainsi que ce que les anciens Égyptiens appelaient sah a fini par recevoir le nom d’un exotique médicament originaire de Perse.

Il n’était pas toujours facile d’obtenir une momie, de sorte que les marchands orientaux les moins scrupuleux ont décidé de fabriquer leurs propres « momies », ce qui a provoqué une baisse de qualité qu’ont perçue les apothicaires occidentaux. Une distinction a alors été faite entre la mumia primaire, la mumia vera (ou secondaire) et la fausse mumia. Le problème est que, comme l’a dénoncé Guy de La Fontaine en 1564 après son voyage à Alexandrie pour se procurer le produit, les mumias n’étaient, dans de nombreux cas,
que des cadavres modernes traités pour leur donner l’aspect de momies antiques.

 

MOMIES DE CONTREBANDE

Comme le souligne Elisabeth García Marrasé dans une étude récente, le frère  dominicain espagnol Luis de Urreta offre, dans son Histoire des royaumes d’Éthiopie (1610), une description détaillée du procédé de fabrication.

Celui-ci consistait à purger de nombreuses fois un Maure captif, puis à lui couper la tête dans son sommeil. Il était ensuite pendu par les pieds, et on le laissait se vider de son sang en lui donnant des coups de poignard. Lorsque le corps était exsangue, on emplissait ses blessures et ses orifices d’un mélange d’épices. Après quoi on décrochait le corps, on l’enveloppait dans du foin et on l’enterrait pendant 15 jours. Puis il était exhumé et exposé au soleil durant toute une journée. De cette façon, la chair était transformée en un baume meilleur que celui des momies antiques, car – aux dires de l’ecclésiastique – elle était plus propre et avait plus d’effet.

Cependant, tout le monde ne chante pas l’excellence de la mumia comme médicament. Dès 1582, le médecin Ambroise Paré écrit dans son Discours de la momie et de la licorne : « Le fait est tel de cette méchante drogue que non seulement elle ne profite de rien aux malades, comme j’en ai plusieurs fois eu l’expérience par ceux auxquels on en avait fait prendre, aussi leur cause grande douleur à l’estomac, avec puanteur de bouche, grand vomissement, qui est plutôt cause d’émouvoir le sang, et le faire sortir davantage hors des vaisseaux, que de l’arrêter. » À ce courant opposé au supposé médicament se sont ajoutées les premières lueurs de curiosité pour les momies en tant qu’objets.

Il est plus difficile de savoir à quel moment a commencé la manie de rapporter en Europe
des momies en souvenir. Sans doute un Grec ou un Romain de passage en Égypte est-il revenu chez lui avec une momie de faucon ou de quelque animal embaumé. Or, jusqu’au
XIXe siècle, il semble que ce type d’intérêt pour les momies ait beaucoup diminué en raison de la malchance qu’elles paraissaient provoquer. Dans leur désir de contrôler le commerce, les autorités ottomanes ont imposé des lois qui empêchaient l’exportation des précieuses mumias, mais il y avait toujours un petit malin prêt à tenter sa chance.

Une veuve égyptienne pleure son mari momifié dans cette œuvre de 1872 de Lawrence Alma-Tadema. Malgré sa connaissance des origines du brun momie, on ne sait pas si l'artiste a utilisé le pigment dans cette peinture.

Photographie de Bridgeman

Au XVIe siècle, Jean Bodin raconte l’histoire d’Octavio Fagnola, chrétien converti à l’islam, qui a pillé un grand nombre de tombes semble-t-il à Gizeh, jusqu’à ce qu’il trouve un cadavre sans viscères, enveloppé dans une peau de boeuf et avec un scarabée de coeur – une amulette qui avait pour fonction de protéger le coeur du défunt. Sans trop de problèmes, il embarque la momie sur un navire à destination de l’Italie. Mais à mi-chemin des vents violents obligent le capitaine a affaler les voiles et à se débarrasser d’une partie des marchandises. Effrayé par le risque imminent d’un naufrage, Fagnola profite de l’obscurité de la nuit pour se débarrasser du corps du délit – expression des plus justes dans ce cas. Car, comme le commente l’Italien, tout le monde sait que « les cadavres des Égyptiens provoquent toujours des tempêtes ». Peut-être s’agit-il d’une idée entretenue par les Égyptiens eux-mêmes dans l’intention que la peur limite la contrebande de momies. Mais il semble plus probable que cette prétendue malchance dérive d’un  vénement historique survenu avant la tempête que subit Fagnola.

En effet, à la fin du XVIe siècle, l’Empire ottoman convoite le contrôle de la Méditerranée.
La tension augmente jusqu’en 1571, lorsque la Sainte Ligue l’affronte lors de la bataille de Lépante. La victoire chrétienne est complète, et bientôt, parmi les ports de Méditerranée, court la rumeur que les Turcs avaient embarqué une momie sur l’un de leurs navires afin d’attirer la bonne fortune. Comme ils ont perdu le combat, les chrétiens s’imaginèrent dès lors qu’embarquer une momie était un signe certain de désastre maritime, et partout ont commencé à naître des histoires corroborant cette légende.

 

SUPERSTITIONS

La première « analyse » d’une momie a lieu en 1698, lorsque Benoît de Maillet, consul de France au Caire, en débarrasse une de ses bandelettes et prend note de quelques-uns des objets apparus. Mais la première étude sérieuse d’une momie est réalisée par un
apothicaire allemand du nom de Christian Hertzog, qui en démaillote une en 1718 et prend des notes de tout le processus, qu’il publiera plus tard. Son exemple sera suivi à Londres en 1792 par son compatriote Johann Friedrich Blumenbach. Mais ce n’est qu’au XIXe siècle que l’intérêt pour les momies se met à croître à tous les niveaux de la société. En 1825, le docteur Augustus Bozzi Granville publie le résultat de son étude d’une momie.

En 1828, l’historien William Osburn en analyse une autre avec l’aide d’une équipe de chimistes et d’anatomistes. Tous deux suivent la voie ouverte par Giovanni Battista Belzoni : en complément de son exposition des bas-reliefs de la tombe de Séthi Ier, qu’il a découverte en 1817, Belzoni a démailloté en 1821 une momie devant un groupe de médecins, opération pour laquelle il a reçu l’aide de son ami chirurgien, Thomas Pettigrew. C’est ce dernier qui, peu après, fera du démaillotement de momies un spectacle public.

La fascination morbide des Européens pour les momies égyptiennes a incité de nombreux visiteurs à en rapporter une en souvenir. L’aristocrate Ferdinand de Géramb écrivait en 1833 : « Je suis persuadé qu’au retour de l’Égypte, on ne saurait décemment se présenter en Europe sans avoir dans une main un crocodile, dans l’autre une momie. »  Vendeur de momies. Photographie prise vers 1877.

Photographie de Jean-Gilles Berizzi/RMN-Grand Palais

Pettigrew – à qui l’on a fini par donner le surnom de « Mummy » Pettigrew – a assisté à l’ouverture de trois momies avec Belzoni, mais sa première tentative en solo a lieu en privé avec une momie qu’il a obtenue dans une vente aux enchères. Étant ainsi devenu expert – ce à quoi ont sans doute contribué ses connaissances en anatomie –, il décide d’organiser une série de conférences sur le sujet. Le plat de résistance de ces interventions est servi au dessert sous la forme du démaillotement d’une momie dont, comme on voit, il n’était pas difficile d’obtenir des exemplaires. En 1833, il donne au total une douzaine de conférences aux Londoniens qui, depuis les fauteuils d’orchestre, mi-dégoûtés mi-charmés, voient apparaître le visage sec d’un Égyptien millénaire.

Par chance, comme il est avant tout un scientifique, Pettigrew prend des notes détaillées sur les momies démaillotées, et grâce à son remarquable fonds documentaire il publie un an après ses conférences le premier traité scientifique sur le sujet, Histoire des momies égyptiennes avec un rapport sur le culte et l’embaumement d’animaux sacrés, contenant aussi des annotations sur les cérémonies funéraires de diverses nations et des observations sur les momies des îles Canaries, des anciens Péruviens, etc. Pettigrew voulait créer une science des momies, et son exemple a fait des émules : la même année, John Davison démaillote deux momies à la Royal Institution, puis publie un rapport détaillé, ce qui devient indispensable.

 

SPECTACLES

La flamme a pris et, après le succès de Pettigrew, démailloter une momie devient le spectacle favori de nombreuses fêtes dans la haute société de Londres. On imprime même des cartes d’invitation pour l’événement, tel celui qui a lieu le lundi 10 juin 1850 au numéro 144 de Piccadilly, à 14 h 30, chez lord Londesborough, dont l’« officiant » est Samuel Birch, conservateur au British Museum. Birch devient le successeur de Pettigrew et, au cours des années suivantes, il étudie de nombreuses momies, comme celles rapportées par le prince de Galles lors d’un voyage en Égypte en 1868. Mais, dans ses publications, Birch prête plus attention aux cercueils et aux inscriptions qu’aux corps momifiés eux-mêmes.

Le 10 juin 1850, à 14 h 30, l’aristocrate organisa chez lui, à Londres, un démaillotement de momie, comme l’indique ce carton d’invitation. L’« officiant » était Samuel Birch, conservateur des antiquités orientales au British Museum. Birch n’ayant pas de formation médicale, il donna peu de détails sur la condition physique de la momie. Mais les participants eurent le plaisir de voir apparaître, entre les bandelettes, un Livre des morts, plusieurs amulettes et de beaux gants en argent.

 

Photographie de AKG/Album

En 1880, une première cache de momies royales du Nouvel Empire (TT320) est  découverte Deir el-Bahari, suivie en 1898 par la tombe d’Amenhotep II (KV35) dans la Vallée des Rois, également transformée en cache de momies royales. Le traitement reçu par les momies de personnages comme Thoutmosis III ou Ramsès II a sans doute été respectueux selon les règles de l’époque. En réalité, hormis le fait d’ôter leurs bandelettes aux défunts rois pour y trouver des objets, les égyptologues n’ont pas fait grand-chose.

Heureusement, au début du XXe siècle, Grafton Elliot Smith, qui travaille comme anatomiste à la faculté de médecine du Caire, étudie et photographie les momies royales et, des années plus tard, publie un livre qui est toujours une référence : le Catalogue des momies royales au Musée du Caire (1912). Ses études ostéométriques l’amènent à se rendre compte que les étiquettes et les noms écrits sur les bandelettes de plusieurs momies sont certainement faux. Apparemment, les prêtres de la XXIe dynastie qui avaient caché les momies royales pour les sauver d’un pillage probable n’ont pas prêté toute l’attention voulue à leur tâche.

Photographié au 19e siècle, deux hommes non identifiés dissèquent soigneusement une momie.

Photographie de Beaux-Arts, Paris/RMN-Grand Palais

L’étude des momies arrive à un tournant. Si, en 1903, Mark Twain plaisante encore en disant qu’elles sont parfaites pour chauffer les chaudières des locomotives égyptiennes,
Margaret Murray monte en 1908 une équipe pluridisciplinaire à Manchester afin d’étudier deux groupes de momies. La voie est enfin ouverte pour que celles-ci soient considérées
comme d’importantes sources d’informations historiques. Avec lenteur, cependant, puisqu’en 1900 un bras momifié trouvé dans la tombe du pharaon Djer est jeté à la poubelle après avoir été photographié…

 

Cet article a initialement paru dans le magazine Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine.
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