Histoire

Prix Nobel : entre secrets et géopolitique

Ces distinctions majeures ont une histoire singulière. Jeudi, 9 novembre

De Michelle Z. Donahue

La seule mention des Prix Nobel renvoie à l'image de scientifiques passionnés et inspirés, des exemples d'humanité et des auteurs méditatifs. Les prix, très respectés, ont construit à travers le temps un enchevêtrement de traditions et de révérences, en partie grâce au secret qui entoure les délibérations et le processus de sélection.

Pensés pour distinguer des scientifiques, des artistes et des diplomates dont l'oeuvre avait un effet positif sur l'ensemble de l'humanité, les Prix Nobel ont été créés à la demande de l'inventeur et entrepreneur suédois Alfred Nobel en 1895. Bien que Nobel n'ait pas distinctement choisi les catégories des Prix avant sa mort, il est de notoriété publique qu'il s'intéressait à la physique, à la chimie, à la médecine et à la littérature - quatre des cinq disciplines originales.

La cinquième, le Prix Nobel de la Paix, aurait été inspiré par son amitié avec la pacifiste autrichienne Bertha von Suttner. Un sixième prix, récompensant l'économie, a été créé par la Banque Nationale Suédoise en 1968.

 

UN PROCESSUS DE SÉLECTION SOUS LE SCEAU DU SECRET

Les membres du comité de sélection et d'élection des récipiendaires doivent se plier à des règles de secret et de discrétion particulièrement strictes. À l'origine, le processus devait rester à jamais secret. C'est du moins ce qu'explique Gustav Källstrand, conservateur du musée Nobel à Stockholm et expert de l'histoire de ces prix. Le processus de sélection doit à présent observer une réserve de "seulement" 50 ans.

Une adhésion stricte aux règles a donné lieu à de curieuses situations. Par exemple, malgré l'obligation de récompenser uniquement des récipiendaires vivants, l'immunologiste canadien Ralph M. Steinman s'est vu décerner le Prix Nobel de Médecine à titre posthume en 2011.

Le comité de sélection savait que Steinman souffrait d'un cancer du pancréas mais les délibérations étant placées sous le sceau du secret, il leur était impossible de le contacter pour prendre des nouvelles de sa santé, raconte Gustav Källstrand.

Le Prix a été annoncé un mardi ; Steadman était mort trois jours avant. Mais comme il était encore en vie quand la décision a été prise, le prix lui est revenu de droit.

 

LES NOBELS ET LE IIIe REICH

L'Allemagne nazie a elle aussi causé nombre de problèmes de nominations - et a même donné lieu à une nomination d'Hitler au Prix Nobel de la Paix !

En 1939, le Premier Ministre anglais Neville Chamberlain était en lice pour la médaille de la paix pour son rôle dans la négociation des Accords de Munich, qui cédaient une partie de la Tchécoslovaquie à l'Allemagne. En protestation, 12 membres du Parlement suédois ont soumis le nom d'Hitler pour le Prix, estimant que si le nom de Chamberlain pouvait être soumis pour avoir empêché Hitler de partir en guerre, alors celui d'Hitler pouvait l'être aussi pour n'avoir pas déclenché la guerre. 

« La plupart des gens n'ont pas saisi l'ironie de cette nomination, » explique Källstrand. La nomination a été écartée par le comité.

La guerre a ensuite éclaté et Hitler a forcé trois scientifiques allemands à renoncer à leur Prix durant la Seconde guerre mondiale. Richard Kuhn, Adolf Butenandt et Gerhard Domagk ont fini par recevoir les prix et médailles, mais n'ont jamais touché l'argent qui leur était destiné puisque celui-ci ne peut être réclamé qu'un an après la désignation des vainqueurs. 

Domagk a même envoyé un télégramme au comité Nobel pour les remercier de cette reconnaissance. Mais le message a été intercepté par la police secrète allemande et après avoir été emprisonné une semaine, Domagk a été forcé d'envoyer un second message pour refuser le prix.

OPPOSITIONS GOUVERNEMENTALES

Par le passé, le comité Nobel a tenté de persuader les régimes peu coopératifs de laisser les lauréats de se rendre à la cérémonie de remise des Prix. Quand la Chine a refusé de laisser l'auteur dissident Liu Xiaobo sortir du pays pour recevoir son Prix Nobel de la Paix en 2010, les organisateurs ont installé une chaise vide durant la cérémonie pour signifier l'interdiction qui avait empêché Xiaobo de recevoir son prix.

 

REFUSER L'APPEL

« Une fois que la décision du comité est prise, elle est irrévocable » explique Källstrand. « Si l'un des membres vous appelle, il ne vous offre pas le prix, il vous annonce que vous êtes lauréat. Et même si vous le déclinez, cela n'y change rien. » Peu de lauréats ont décliné leur prix, mais ce fut tout de même le cas de Jean-Paul Sartre, qui a refusé le Prix Nobel de Littérature en 1964, et de Le Duc Tho, qui a décliné le Prix Nobel de la Paix pour lequel il était co-récipiendaire avec le secrétaire d'État américain Henry Kissinger.

 

UNE AFFAIRE D'ÉLÉGANCE

La première semaine d'octobre, chaque année, les noms des lauréats sont annoncés en Suède, lançant une saison de récompenses culminant lors d'un dîner donné le 10 décembre à Stockholm. La diffusion télévisée du dîner retransmis en direct est l'occasion pour deux millions de téléspectateurs suédois de se vêtir élégamment pour suivre l'événement.

Après Noël, le comité Nobel se remet au travail pour distinguer parmi les 2 000 à 3 000 nominations le noms de celles et ceux qui entreront dans l'histoire des Prix Nobel l'année suivante.

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