Quand tout était bon dans la baleine

À l'époque de la chasse à la baleine, le moindre morceau de carcasse était présent sur les étals des marchands : fanons, matière grasse ou intestins servaient à la fabrication de parapluies, de savon ou de cordage… Retour sur un étrange commerce. mardi 21 août 2018

De Julie Lacaze
Un baleinier de la Nouvelle-Angleterre peint entre 1856 et 1907.

Dès le Moyen Âge, les Basques chassent les baleines dans le golfe de Gascogne, sur la côte atlantique. Leurs cibles : les grands cachalots, les baleines franches et les baleines grises. Les deux dernières espèces présentent l’intérêt d’être des animaux côtiers, à la nage lente, et toutes les trois ont en commun l’avantage d’être faciles à ramener à terre, flottant lorsqu’elles sont abattues. À la fin du XVe siècle, les Basques étendent leur zone de chasse jusque dans l’Atlantique Nord. Les produits dérivés de baleine se répandent alors à travers le monde, avant que la chasse aux cétacés ne fasse l’objet d’un moratoire dans les années 1980. Entre temps, les populations de cétacés des côtes européennes se sont effondrées. Il ne reste aujourd’hui plus que 450 baleines franches aux États-Unis, tandis que les populations de baleines grises se sont retranchées dans le Pacifique. Une étude récente suggère même que, bien plus tôt, les Romains ont chassé ces deux espèces en Méditerranée, les faisant disparaître de la région. Mais que pouvait-on donc bien tirer d’une baleine ?

 

DE L’HUILE AVEC LA GRAISSE DES BALEINES FRANCHES ET GRISES

Depuis le Moyen Âge, et peut-être dès l’Antiquité romaine, l’huile tirée de la fonte du lard des baleines à fanons – surtout des baleines grises et franches, particulièrement riches en graisse – était un produit courant. Elle entrait dans la composition du savon, servait de combustible pour les lanternes, d’imperméabilisant pour le bois des maisons ou des bateaux, au tannage du cuir ou encore à la lubrification des outils. C’est principalement pour se lancer dans ce commerce que les Basques ont voyagé dans des régions de plus en plus éloignées, notamment en Norvège, jusqu’à l’île arctique de Spitzberg, puis en Islande et même dans le nord du Nouveau Monde, au niveau de l’actuelle province canadienne de Terre-Neuve-et-Labrador. Une seule baleine pouvait remplir de 70 à 140 barils, contenant chacun 160 l d’huile. La cargaison d’un bateau, chargé à pleine capacité, rapportait l’équivalent actuel de plusieurs millions d’euros. Aujourd’hui, il reste des traces des fonderies de transformation de la graisse de baleine à Red Bay, sur les rives du détroit de Belle-Isle, dans le nord-est du Canada ; un site inscrit depuis 2013 sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité.

 

DE LA VIANDE BON MARCHÉ

Les espèces de baleine chassées pesaient au moins 30 tonnes. De quoi récupérer de la nourriture en quantité industrielle ! La chair de baleine n’était pas très bonne, mais présentait l’intérêt d’être très bon marché. Au Moyen Âge, durant les périodes de carême, consommer de la viande était strictement prohibé. Les paysans contournaient l’interdit en se concoctant des plats à base de graisse de baleine. Le lard de l’animal était salé, accompagnant ainsi des recettes traditionnelles. Les Basques préparaient une sorte de petit salé à la graisse de baleine avec des petits pois.

 

DE L’AMBRE GRIS CACHÉ DANS LES ENTRAILLES DU CACHALOT

Il s’agit d’une concrétion pathologique formée dans l’intestin des cachalots à partir des sécrétions biliaires et de restes alimentaires, notamment les becs cartilagineux des calamars et des sèches. L’ambre était généralement récoltée sur les plages. La substance — encore utilisée comme fixateur de parfum — entrait dans la composition de cosmétique, de pommade ou de chandelle. Elle fit d’ailleurs la fortune des royaumes d’Afrique de l’Est durant le Moyen Âge, qui revendaient à prix d’or l’ambre gris déposé sur leurs côtes… jusqu’à ce que la chasse aux cétacés se développe et que l’on découvre, à la Renaissance, que la substance se cachait dans les entrailles du cachalot.

 

DES PARAPLUIES ET DES CORSETS ISSUS DES BALEINES À FANONS

Les baleines franches et grises, traditionnellement visées par la chasse, sont des baleines à fanons. C’est-à-dire qu’elles sont pourvues d’une mâchoire supérieure recouverte de lames de kératine, ce qui leur permet de filtrer la nourriture. Au XIXe siècle, les fanons sont utilisés pour rigidifier les soutiens-gorge, les corsets ou encore les parapluies. Ces structures, aujourd’hui remplacées par du plastique ou du métal, portent encore le nom de “baleine”, en mémoire de leur composition originelle.  

 

DE LA MATIÈRE GRASSE AVEC LE SPERMACETI DU GRAND CACHALOT

Le spermaceti est une substance blanche, semi-liquide et cireuse, extraite de la tête des cachalots, qui lui permet de se stabiliser dans les profondeurs. Cette matière lipidique entrait dans la composition de cosmétiques, savons, bougies, ou servait de lubrifiant pour le tannage du cuir. Son commerce connu son apogée du XIXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avant que les grands cachalots, en voie d'extinction, ne soient protégés par la Commission baleinière internationale (CBI) en 1985.

 

DES CORDAGES ET DES MATÉRIAUX EN TOUS GENRES

Les restes des cétacés, notamment les intestins, étaient utilisés pour fabriquer des cordages, souvent issus de substances animale ou végétale, avant que n'apparaissent les fibres synthétiques. Leur peau servait à la confection de ceintures et les os des mammifères marins étaient transformés en toutes sortes d’objets. Les Romains les auraient, entre autres, utilisés pour confectionner d’immenses planches à découper le poisson, dans leurs usines de salaison de la région du détroit de Gibraltar.

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