Histoire

La véritable histoire de Jésus : ce que révèle l'archéologie

La majorité des archéologues ne doutent plus de l’existence du personnage historique de Jésus. Au fil des fouilles  en Terre sainte, son portrait s’affine. Bienvenue dans un jeu de piste vieux de vingt siècles. Lundi, 3 décembre

De Kristin Romey
Photographie De Simon Norfolk

Cet article a été publié pour la première fois dans le magazine National Geographic.
 

Le bureau d’Eugenio Alliata à Jérusalem évoque n’importe quelle officine d’archéologue qui préfère le travail de terrain. Sur les étagères surchargées, des relevés de fouilles côtoient des mètres rubans et d’autres outils. Rien de bien différent des bureaux de tous les archéologues que j’ai pu rencontrer au Moyen-Orient, à deux détails près : Alliata porte l’habit couleur chocolat des franciscains, et son quartier général se trouve dans le monastère de la Flagellation. Selon la tradition de l’Église, le monastère fut bâti à l’endroit même où Jésus-Christ, condamné à mort, fut flagellé par les soldats romains et couronné d’épines.

La « tradition» : voilà un mot que l’on entend beaucoup dans cette partie du monde. Ici, des multitudes de touristes et de pèlerins sont attirés par les dizaines de sites qui, tradition oblige, sont considérés comme des étapes de la vie du Christ, de son lieu de naissance, à Bethléem, à celui de sa mort, à Jérusalem.

L’archéologue devenue journaliste que je suis le sait : des cultures entières sont nées et mortes presque sans laisser de traces. Aussi, fouiller d’antiques paysages en quête de tessons de poterie qui éclaireraient la vie d’un seul personnage semble aussi vain que la chasse aux fantômes.

Au monastère de la Flagellation, le frère Alliata accueille chacune de mes visites et de mes questions avec patience et perplexité. Professeur d’archéologie chrétienne et directeur du Studium Biblicum Franciscanum, il participe à un projet franciscain vieux de sept siècles, consistant à entretenir et à protéger les anciens sites religieux de Terre sainte – et, depuis le 19e siècle, à en dresser des relevés scientifiques.

Le frère Alliata ne semble pas préoccupé par ce que l’archéologie peut, ou ne peut pas, révéler sur la figure centrale du christianisme : « Il serait très étonnant, voire étrange, de trouver des preuves archéologiques de l’existence de quelqu’un qui aurait vécu il y a 2000 ans. Cela dit, on ne peut pas nier que Jésus a laissé une trace dans l’histoire. »

Les textes du Nouveau Testament sont, de loin, les traces les plus évidentes (et sans doute les plus controversées) de son passage sur terre. Mais quel rapport existe-t-il entre le travail des archéologues et ces textes anciens, rédigés dans la seconde moitié du ier siècle de notre ère, ainsi qu’avec les traditions qu’ils ont nourries ?

« La tradition vivifie l’archéologie, et l’archéologie vivifie la tradition, répond le frère Alliata. Parfois, elles concordent et, parfois, non. » Et il ajoute dans un sourire : « Ce n’est pas le moins intéressant. »

Je me suis lancée sur les pas de Jésus afin de retracer son histoire telle que la racontent les auteurs des Évangiles et des générations d’érudits. J’espère comprendre en quoi les textes chrétiens et les traditions correspondent aux découvertes des archéologues, depuis un siècle et demi que ceux-ci passent la Terre sainte au peigne fin.

Mais, avant tout, une question explosive: est-il possible que Jésus-Christ n’ait jamais existé ? Quelques sceptiques défendent cette opinion avec véhémence, mais pas les savants, notamment les archéologues. « Je ne connais aucun chercheur important qui doute du personnage historique de Jésus, affirme Eric Meyers, archéologue et professeur émérite à l’université Duke. On pinaille sur des détails depuis des siècles, mais nulle personne sérieuse ne met en doute son existence. »

Même son de cloche auprès de Byron McCane, archéologue et professeur d’histoire : « Je ne vois aucun autre personnage dont on nie l’existence alors qu’elle est si parfaitement établie par les faits. »

Même John Dominic Crossan, un ex-prêtre qui copréside le Jesus Seminar, un groupe de travail de spécialistes des études bibliques plutôt controversé, estime que les sceptiques purs et durs vont trop loin. Certes, les miracles attribués au Christ sont difficiles à appréhender pour nos esprits modernes. Ce n’est pas une raison pour conclure que la vie de Jésus de Nazareth relève de la fable.

« On peut toujours dire qu’il marchait sur l’eau et que, comme personne n’en est capable, c’est la preuve qu’il n’a pas existé, me dit Crossan. Mais il s’agit d’autre chose. Qu’il ait accompli certaines choses en Galilée, et d’autres à Jérusalem, et qu’il ait été condamné à mort pour ses actes, tout cela cadre parfaitement avec un certain scénario. »

Les chercheurs qui étudient la vie du Christ se divisent en deux écoles : il y a ceux pour qui le Jésus des Évangiles, auteur de miracles, est le véritable Jésus, et il y a ceux pour qui le véritable Jésus (c’est-à-dire l’homme qui a suscité le mythe) est, certes, l’inspirateur des Évangiles, mais aussi un personnage dont la vérité apparaîtra grâce aux recherches historiques et à l’analyse des textes. Les deux camps considèrent l’archéologie comme leur alliée.

Quel qu’il soit ou ait été (Dieu, un homme ou la plus grande supercherie littéraire de tous les temps), la diversité et la dévotion de ses disciples modernes éclatent dans toute leur splendeur quand on arrive à Bethléem, l’antique cité que l’on considère comme son lieu de naissance.

Sur la place Manger, je me joins à un groupe de pèlerins du Nigeria que je suis jusqu’à l’entrée, plutôt basse, de la basilique de la Nativité, dont les hauts murs disparaissent sous des bâches et des échafaudages. La basilique est en cours de restauration. Des conservateurs nettoient les mosaïques dorées du 12e siècle de la suie des bougies qui ont brûlé ici depuis tout ce temps. Nous contournons avec précaution une partie du sol qui révèle les plus anciens vestiges de l’église, construite dans les années 330 sur ordre du premier empereur romain chrétien, Constantin.

D’autres marches nous conduisent dans une grotte éclairée à l’électricité, devant une petite niche creusée dans le marbre. En ce lieu, une étoile d’argent signale l’endroit même où, selon la tradition, est né Jésus-Christ. Les pèlerins s’agenouillent pour baiser l’étoile et toucher de leur paume la pierre froide et polie. Bientôt, un responsable les presse d’avancer pour laisser la place à de nouveaux arrivants.

La basilique de la Nativité est la plus vieille église chrétienne encore en activité. Mais tout le monde ne s’accorde pas pour dire que Jésus de Nazareth est né à Bethléem. Seuls deux Évangiles mentionnent sa naissance, et leurs récits en sont fort différents. Des historiens soupçonnent les évangélistes d’avoir fait naître Jésus à Bethléem pour établir un lien entre lui, paysan de Galilée, et une ville de Judée dont l’Ancien Testament annonçait qu’elle serait le berceau du Messie

L’archéologie est fort peu loquace à ce sujet. Quelle chance a-t-on de déterrer une quelconque preuve qu’un couple de paysans vivant il y a deux millénaires aurait été l’acteur d’un tel événement? Les fouilles dans la basilique et alentour n’ont révélé ni objet de l’époque, ni indice suggérant que le site était sacré pour les premiers chrétiens. Le premier témoignage incontestable de vénération remonte au 3e siècle. Origène, un théologien d’Alexandrie, observa : « À Bethléem, on peut voir la grotte où [Jésus] est né. » Au début du 4e siècle, l’empereur Constantin envoya une délégation en Terre sainte afin d’identifier les lieux associés à la vie du Christ et de les sanctifier par la construction d’églises et de sanctuaires. Ayant localisé ce qu’ils considéraient être la grotte de la Nativité, les délégués y firent bâtir une église, ancêtre de celle d’aujourd’hui.

Nombre des chercheurs auxquels je me suis adressée ne se prononcent pas sur le lieu de naissance du Christ, faute de preuves matérielles. Selon eux, le vieil adage de l’archéologie est plus que jamais d’actualité : « L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. »

La piste pour retrouver le véritable Jésus est bien plus fructueuse à 105 km de là, en Galilée, région vallon née du nord d’Israël. Jésus fut élevé à Nazareth, une bourgade agricole. Les historiens qui voient en lui seulement un homme (que ce soit un réformateur religieux, un révolutionnaire social, un prophète de l’Apocalypse, voire un Juif fanatique) tentent, en juxtaposant les données économiques, politiques et sociales de la Galilée du 1er siècle, de mieux comprendre quelles forces furent le terreau de cet homme et de sa mission.

À cette époque, l’Empire romain est, de loin, l’acteur principal de la vie en Galilée. Les Romains avaient conquis la Palestine soixante ans avant la naissance de Jésus, et presque tous les Juifs devaient subir le joug de Rome, symbolisé par la lourdeur des taxes et l’adoration des idoles païennes. Selon beaucoup de chercheurs, les troubles sociaux profitèrent à l’agitateur juif, qui se fit connaître en dénonçant riches et puissants, et prenant le parti des pauvres et des laissés-pour-compte.

D’autres avancent que l’influence de la culture gréco-romaine a façonné un Jésus moins juif et plus cosmopolite, héraut de la justice sociale. En 1991, un ouvrage fit sensation: The Historical Jesus, de John Dominic Crossan. Sa théorie : le véritable Jésus était une sorte de sage itinérant, dont les paroles subversives et le style de vie, à contre-courant des mœurs de son époque, résonnaient étrangement avec la façon de vivre des cyniques. Ces derniers, d’une école philosophique de la Grèce antique, n’étaient pas cyniques au sens moderne du mot, mais ne respectaient aucune convention sociale, comme le souci de rester propre, ou la quête de la richesse et du pouvoir.

Crossan se fondait, d’une part, sur les découvertes archéologiques révélant que la Galilée, longtemps décrite comme une campagne reculée et une enclave juive isolée, était bien plus urbanisée et romanisée à l’époque de Jésus que les spécialistes ne le croyaient, et, d’autre part, sur le fait que le domicile de Jésus enfant se trouvait à 5 km de Sepphoris, la capitale romaine de la province. Les Évangiles ne mentionnent pas la ville, mais l’ambitieux programme de construction lancé par le tétrarque Hérode Antipas aurait pu attirer des artisans qualifiés des villages alentour. Pour beaucoup, on peut tout à fait penser que Jésus, jeune artisan vivant près de Sepphoris, aurait pu y travailler, mettant la tradition religieuse qui était la sienne à l’épreuve de la vie.

Par une belle journée de printemps, je retrouve les archéologues Eric et Carol Meyers dans les ruines de Sepphoris. Le couple fouille l’immense site depuis trente-trois ans. Celui-ci est désormais au cœur d’un débat passionné et théorique sur la judaïté de la Galilée et, par extension, de Jésus. Eric Meyers s’arrête devant un tas de colonnes. « Ça a été drôlement houleux », dit-il au souvenir des débats pour savoir dans quelle mesure une ville hellénisée avait pu influencer un jeune paysan juif. Au faîte de la colline, il désigne des murs dégagés avec soin. « Pour parvenir à ces maisons, nous avons dû creuser à l’emplacement d’un bivouac de la guerre de 1948, avec notamment un obus syrien non explosé. Et, sous la terre, nous sommes tombés sur les mikvaot ! »

Au moins trente de ces bains juifs rituels parsèment le quartier résidentiel de Sepphoris –soit la plus grande concentration de lieux privés jamais mise au jour par les archéologues. Outre de la vaisselle en pierre pour les rituels et l’absence d’os de porc (interdit de consommation par la loi juive), elles prouvent que cette cité d’une province de la Rome impériale était demeurée juive au temps de l’adolescence de Jésus.

Ces découvertes et d’autres indices issus de fouilles dans toute la Galilée ont conduit les chercheurs à réviser leur opinion, m’explique Craig Evans, spécialiste des origines du christianisme : « Grâce à l’archéologie, on est passé de Jésus l’hellénisant cosmopolite à Jésus le Juif pratiquant –un changement considérable. »

Vers 30 ans, Jésus s’immergea dans le Jourdain avec Jean le Baptiste, l’agitateur et prophète juif. Sa vie en fut bouleversée car, une fois baptisé, à en croire le Nouveau Testament, il vit l’Esprit de Dieu descendre sur lui « comme une colombe», et la voix de Dieu se fit entendre : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour.» Cette rencontre avec le Seigneur marqua le début de sa vie de prêcheur et de guérisseur.

Capharnaüm fut l’une de ses premières étapes. Cette ville de pêcheurs se situe sur la rive nordouest du lac de Tibériade. C’est là que Jésus rencontra ses disciples initiaux et qu’il établit son premier « quartier général ». De nos jours, les organisateurs d’excursions en Terre sainte désignent le lieu de pèlerinage qu’est devenu Capharnaüm comme « la ville de Jésus ».

Une haute barrière métallique entoure les lieux, propriété des franciscains. Derrière se trouve une église moderne, soutenue par huit piliers : le Mémorial de Saint-Pierre, consacré en 1990 en l’honneur d’une des plus importantes découvertes réalisées au 20e siècle par les archéologues travaillant sur le Jésus historique.

Le centre de l’édifice attire tous les regards. Au-delà d’un garde-fou, à travers un sol vitré, les visiteurs peuvent apercevoir les ruines d’une église octogonale, bâtie il y a 1 500 ans. Quand les archéologues franciscains ont fouillé sous cette structure, en 1968, ils se sont rendu compte qu’elle avait été bâtie sur les ruines d’une maison datant du ier siècle. C’était la preuve que, en un court laps de temps, ce domicile privé avait été transformé en un lieu de réunion public.

Puis, vers la seconde moitié du 1er siècle, quelques décennies après la crucifixion de Jésus, les murs de pierre brute de ce domicile furent enduits de plâtre, et tous les ustensiles de cuisine remplacés par des lampes à huile – objets caractéristiques d’une communauté prenant ses quartiers. Enfin, au 4e siècle, à l’époque où le christianisme devint la religion officielle de l’Empire romain, la demeure fut transformée en une maison de culte soigneusement décorée. Depuis, elle est connue comme « la maison de Pierre ». Il est impossible d’établir si le disciple y vécut effectivement, mais beaucoup de spécialistes estiment que ce n’est pas impossible.

Il est dit dans les Évangiles que Jésus guérit de la fièvre la belle-mère de Pierre, chez elle, à Capharnaüm. La nouvelle se répandit aussitôt et, le soir, une foule de malades se pressait devant sa porte. Jésus guérit les malades et délivra ceux qui étaient possédés par des démons.

Ces récits mettant en scène des foules venant chercher la guérison auprès de Jésus confortent ce que l’archéologie nous dit de la Palestine du ier siècle, une région où des maladies telles que la lèpre ou la tuberculose étaient monnaie courante.

Je prends la direction du Sud, longeant le lac de  Tibériade, jusqu’à un kibboutz (ferme communautaire) qui, en 1986, fut le théâtre d’un événement sensationnel. Le niveau du lac avait considérablement baissé à cause d’une grave sécheresse. Deux frères du kibboutz ont remarqué une forme qui ressemblait aux contours d’un bateau. Les archéologues qui l’ont examinée ont trouvé des objets datant de l’époque romaine dans et près de la coque. Plus tard, le test au carbone 14 a confirmé l’âge du bateau : il était plus ou moins contemporain de Jésus.

Puis, il s’est mis à pleuvoir. Le niveau du lac a remonté. L’opération de sauvetage du bateau qui s’est déroulée alors constitue un exploit archéologique. Un chantier qui, en temps normal, aurait duré des mois pour être planifié et exécuté, a pris exactement onze jours.

Aujourd’hui, le précieux bateau est le joyau du musée du kibboutz situé non loin de l’endroit où il a été découvert. Large d’environ 2 m pour 8 m de long, il aurait pu embarquer treize hommes (bien que rien n’indique que Jésus et ses douze apôtres l’aient utilisé). Il ne paie pas de mine: un squelette de planches qui eurent leur compte de réparations, jusqu’à ce que plus rien ou presque ne subsiste de l’original.

« Il a dû être entretenu et réparé jusqu’à ce que cela ne serve plus à rien», constate John Dominic Crossan. Mais, aux yeux des historiens, ce bateau n’a pas de prix, souligne-t-il : «Quand je considère les efforts qu’il a fallu déployer pour le maintenir à flot, j’en apprends beaucoup sur le niveau de vie des pêcheurs galiléens à l’époque de Jésus. »

Une autre découverte extraordinaire a eu lieu à 2 km au sud de l’endroit où a été trouvé le bateau, sur le site de l’ancienne Magdala, ville natale de Marie Madeleine, disciple de Jésus.

Les archéologues franciscains avaient commencé à mettre au jour une partie de la ville dans les années 1970, mais la moitié nord restait enfouie. Puis, en 2004, le père Juan Solana, initialement envoyé par le Vatican pour surveiller le fonctionnement d’un hôtel pour pèlerins de Jérusalem, a décidé de bâtir une retraite pour les pèlerins de Galilée. Il a récolté de l’argent et acheté des terrains sur les rivages du lac, dont des parcelles non encore fouillées de Magdala

En 2009, avant que ne débutent les travaux, une mission d’archéologie préventive est venue sur place, comme le veut la loi. Les sondages du sous-sol rocheux ont alors révélé les ruines enfouies d’une synagogue de l’époque de Jésus –la première du genre mise au jour en Galilée.

La découverte était de première importance, car elle réduisait à néant l’argument des sceptiques selon lequel les premières synagogues de Galilée apparurent plusieurs décennies après la mort de Jésus –une théorie incompatible avec le portrait que les Évangiles dressent de lui, celui d’un Juif pratiquant qui prêchait souvent et accomplissait ses miracles dans les synagogues.

Les fouilles ont livré des murs bordés de bancs (preuve qu’il s’agissait d’une synagogue) et un sol en mosaïque. Au centre de la pièce reposait une pierre de la taille d’une cantine militaire, sculptée des principaux symboles sacrés du Temple de Jérusalem. La découverte de la pierre de Magdala, comme on l’appelle désormais, a porté un coup fatal à la théorie naguère très répandue selon laquelle les Galiléens n’étaient que des rustauds impies, bien éloignés du foyer spirituel d’Israël.

La poursuite des fouilles a permis de découvrir toute une ville enfouie à moins de 30 cm sous la surface. Les ruines étaient si bien préservées que certains n’hésitèrent pas à surnommer Magdala la « Pompéi d’Israël ».

L’archéologue Dina Avshalom-Gorni me fait visiter le site. Elle me montre les vestiges de resserres, de bains rituels et d’un atelier où, peutêtre, on préparait et vendait le poisson. « Je peux tout à fait m’imaginer des femmes en train d’acheter du poisson dans le marché qui se trouve juste ici », me dit-elle en indiquant de la tête les fondations d’étals en pierre.

Le père Solana nous rejoint. Je lui demande ce qu’il dit aux visiteurs voulant savoir s’il est arrivé à Jésus de parcourir ces rues. « On ne saurait répondre à cette question, admet-il, mais on doit garder à l’esprit le nombre de fois où les Évangiles mentionnent sa présence dans une synagogue de Galilée. » Puis, tenant compte du fait que la synagogue de Magdala était fréquentée à l’époque du ministère de Jésus et ne se trouvait qu’à quelques encablures de Capharnaüm, Solana conclut: « Nous n’avons aucune raison de nier ou de douter que Jésus ait fréquenté ce lieu. »

À chaque étape de mon périple en Galilée, les traces de pas ténues laissées par Jésus semblent mieux se dessiner. Lors de mon retour à Jérusalem, elles prennent encore davantage de densité. Le Nouveau Testament dit que la cité antique est le théâtre de bon nombre de miracles et d’épisodes parmi les plus spectaculaires. Si les récits des quatre Évangiles divergent quant à la naissance de Jésus, ils sont bien plus proches au sujet de sa mort. Après être venu à Jérusalem pour assister à la Pâque, Jésus est conduit devant le grand prêtre Caïphe, qui l’accuse de blasphème et de menaces contre le Temple. Condamné à mort par le procurateur romain Ponce Pilate, Jésus est crucifié et enterré non loin de là, dans un tombeau creusé dans le roc.

L’emplacement traditionnel de ce tombeau, dans ce qui est devenu l’église du Saint-Sépulcre, est considéré comme le lieu le plus sacré du christianisme. En 2016, je me suis rendue à plusieurs reprises dans l’église pour me documenter sur la restauration historique de l’Édicule, le sanctuaire qui héberge le tombeau réputé être celui de Jésus. Aujourd’hui, pendant la semaine de Pâques, je suis de retour.

Debout, avec les pèlerins en vacances qui attendent leur tour pour pénétrer ans le minuscule sanctuaire, je me souviens des nuits passées dans l’église vide au côté de l’équipe de scientifiques chargée de sa restauration. Je suis émerveillée du nombre de découvertes archéologiques faites à Jérusalem et ailleurs au cours des ans et qui rendent crédibles les Écritures.

À quelques mètres seulement du tombeau du Christ, on trouve d’autres sépultures de la même période creusées dans la roche. Cela prouve que cette église, détruite et reconstruite deux fois, avait été bâtie sur un cimetière juif.

Je me souviens avoir été seule dans le tombeau après que la dalle de marbre avait été momentané - ment retirée. J’étais submergée par l’émotion en contemplant l’un des plus impor - tants monuments de l’histoire humaine –une simple banquette de calcaire que les gens révèrent depuis des millénaires, une chose qui n’avait peut-être pas été vue depuis un millier d’années.

Aujourd’hui, lors de ma visite de Pâques, me  revoici à l’intérieur du tombeau, pressée contre trois femmes russes. La dalle de marbre a été remise en place, protection indispensable du lit funéraire contre tous les rosaires et cartes de prière inlassablement déposés, sinon frottés, sur cette surface. La plus jeune des femmes implore Jésus de guérir son fils Evgueni, atteint d’une leucémie. À l’extérieur, devant l’entrée, un prêtre rappelle d’une voix forte que le temps accordé pour notre visite est écoulé, d’autres pèlerins attendant leur tour. À regret, les trois femmes se relèvent et quittent les lieux, une à une. Je les suis.

Je me rends compte que, pour les croyants sincères, les études entreprises par les chercheurs sur le Jésus historique, le Jésus terrestre, pure - ment humain, sont de peu d’effet. Cette quête produira d’innombrables théories contradic - toires, des questions sans réponse, des faits inconciliables. Mais, pour les véritables croyants, la foi dans la vie, la mort et la résurrection du Fils de Dieu est amplement suffisante. 

Kristin Romey couvre les sujets civilisations et découvertes archéologique pour le magazine et le site National Geographic. Basé à Londre, le photographe Simon Norfolk s'est spécialisé dans la photographie d'architecture et de paysages.