Histoire : aux origines du carnaval

Sa vocation première était d’offrir au peuple un moment de liberté et d'allégresse — et de livrer, au passage, des messages politiques. Retour sur les racines païennes et chrétiennes de ces festivités d’hiver avec l’historien Gilles Bertrand. Tuesday, February 26, 2019

De Julie Lacaze
Masque de carnaval, princesse de Rose, carnaval de Venise.

Connaît-on l’origine exacte des premières fêtes apparentées aux carnavals ?

Gilles Bertrand : Il n’est jamais facile de décider du point de départ de traditions, qui résultent souvent de la transformation de rituels antérieurs. On peut considérer ainsi les Lupercales, célébrations qui avaient lieu dans la Rome antique à la mi-février, comme les prémices du carnaval. Dans la République de Venise, le plus ancien édit conservé mentionnant le carnaval date de 1094. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu plus tôt des manifestations de réjouissance lors des quelques jours précédant l’entrée en Carême ou pour marquer une pause festive pendant la longue saison hivernale.

 

Quel est leur lien avec les fêtes païennes, comme la fête des Fous, grande mascarade organisée au Moyen Âge entre Noël et l’Épiphanie, et les célébrations du printemps ? 

G. B. : Les formes d’expression carnavalesque sont très anciennes : de l’usage des masques à la bombance, de l’idée de clore une saison à celle d’inversion de l’ordre du monde pendant un petit nombre de jours déterminé. Déjà, plus de 2000 ans avant Jésus-Christ, les Mésopotamiens pratiquaient des rites d’inversion comme les « Sacées », avec des souverains fictifs et éphémères. Le souci de mesurer le temps avait aussi amené les Romains à organiser toute une série de rituels païens, liés aux astres ou aux étapes de l’année. La fête des Fous témoigne, quant à elle, d’un temps plus récent, entre le XIIIe et le XVe siècle, période où l’Église catholique est omniprésente. Cette puissance ecclésiastique crée le besoin d’en mimer l’inversion à travers des sermons bouffons, des cantiques à double sens ou des mascarades avec cortège dans les villes.

 

Quel est le sens des bestiaires (cheval, ours, âne, coq) et de la nourriture particulière (crêpe, beignet, petits pois) des fêtes carnavalesques ? 

G.B. : Âne des Fous, enfant Jésus transformé en chat, coq, ours, bœuf et taureau… La symbolique animale est omniprésente depuis le Moyen Âge du fait, précisément, de l’inversion possible entre l’homme civilisé et le monde sauvage lors des carnavals. Le langage et la figuration animale servent à marquer la proximité avec la nature, à suggérer la force de la dérision et le jeu des métamorphoses possibles des êtres vivants. La nourriture du temps de carnaval, quant à elle, souvent frite et riche, se rattache au thème de l’abondance, de la libération des entrailles et de la gourmandise, propre aux jours « gras ».

 

G. B. : Comment le christianisme s’est-il emparé de ces festivités ?

Le christianisme a joué un rôle majeur dans la fixation d’un temps de carnaval. Autour de l’an mille, une temporalité chrétienne a commencé à s’imposer, départageant de façon stricte une période grasse et des jours maigres. Le moment du carnaval fluctue donc, car il s’aligne sur la fête de Pâques et le Carême, fixé à quarante jours dès le VIIIe siècle. Les moments de libération par rapport aux contraintes sociales ou religieuses étaient considérés comme indispensables par les autorités, soucieuses de lâcher un peu de lest en certaines occasions pour éviter les risques de révolte. C’est ainsi qu’entre le XIe et le XIIIe siècle, on vit fleurir, pendant l’hiver, dans les campagnes et les villes, une gamme variée de pratiques carnavalesques. Elles étaient acceptées et soigneusement contrôlées par l’Église. Il existait des fêtes aux buts similaires : la fête d’Halloween en Irlande, par exemple, qui se déroule la veille du 1er novembre ; et, dans d’autres pays européens, en décembre, les célébrations de saint Nicolas et de saint Étienne.

Dessin d'un char de Carnaval en 1915, Nice.

En dehors des racines chrétiennes, des fêtes similaires se retrouvent-elles dans le folklore d’autres cultures ? 

G.B. : Tout dépend de ce que l’on entend par autres cultures. Les cultures américaines et des Caraïbes, riches en carnavals (Cayenne, Trinité-et-Tobago, Guadeloupe, Martinique, Haïti, Nouvelle-Orléans, Rio, Salvador de Bahia, lire notre reportage), présentent de nombreux points de contact avec l’Europe. Il en va de même des célébrations d’Afrique du Sud. Ce qui conduit à penser que le carnaval a pu se nourrir de l’émigration et de la rencontre entre traditions européennes, amérindiennes et africaines. En Asie et dans le reste de l’Afrique, les liens entre ces fêtes sont plus complexes à établir.

 

Pourquoi certains carnavals sont-ils devenus particulièrement célèbres, comme celui de Venise, de Rio et, en France, ceux de Nice ou de Dunkerque ? 

G. B. : Cette célébrité tient à leur singularité et à leur dimension spectaculaire. Les individus ont besoin de rêver à des lieux chargés d’une forte intensité émotionnelle et esthétique. Ces célébrations jouent également un rôle dans la cohésion sociale, politique ou raciale de la ville (comme c’est le cas à La Nouvelle-Orléans ou dans les Caraïbes). Il ne faut pas non plus négliger la capacité qu’ont les promoteurs des carnavals ou les médias d’en assurer la publicité : beaucoup de ces célèbres fêtes sont, en fait, récentes. Le carnaval de Nice remonte au mieux à la seconde moitié du XIXe siècle. Celui de Venise a été ravivé dans les années 1980. Avant cette époque, le dernier carnaval remontait à 1867, année durant laquelle une brève résurgence avait eu lieu, à l’occasion du rattachement de la ville au reste de l’Italie.

 

Les carnavals étaient autrefois des jours de grande liberté, voire d’offense au pouvoir. Vers quoi ces festivités évoluent-elles ? Ont-elles toujours la même charge politique ? 

G. B. : Pour le peuple, la possibilité de profiter d’une telle liberté était autrefois réservée aux seuls jours de fête. Le carnaval de Venise, notamment, avait une forte portée politique. Entre le XVe et le XVIIIe siècle, au temps de la Sérénissime République, il s’agissait de façonner une ville à la fois solidaire et consciente d’elle-même face au reste du monde.
L’attente politique et la liberté carnavalesque s’est aujourd’hui estompée. Mais certains carnavals conservent une charge politique et militante : celui de Cologne, en Allemagne, où s’exprime, par exemple, le combat pour l’émancipation des femmes ; celui de Notting Hill, à Londres, est né en 1965 de la volonté de migrants afro-américains et caribéens de marquer leur insertion dans ce quartier multiethnique ; celui d’Uruguay a remis en cause, entre 1973 et 1985, la culture néo-libérale. Mais la durabilité et le prestige médiatique de ces fêtes sont moins importants que ceux de carnavals moins politiques, plus “commerciaux”, comme Rio, Nice ou Venise.

 

Gilles Bertrand est professeur d’histoire moderne à l’université Grenoble-Alpes et à l’université Ca’ Foscari de Venise. Il a publié Histoire du carnaval de Venise (XIe à nos jours), Paris, éd. Pygmalion, 2013 et éd. Tallandier, coll. « Texto », 2017 ; ainsi qu’avec Ilaria Taddei, Le destin des rituels. Faire corps dans l’espace urbain, Italie-France-Allemagne / Il destino dei rituali. « Faire corps » nello spazio urbano, Italia-Francia-Germania, Rome, Ecole française de Rome, Collection de l’Ecole française de Rome n° 404, 2008, 550 p.

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