Pícaros, les mauvais garçons du siècle d’or

Aux XVIe et XVIIe siècles, de Séville à Madrid, une population crapuleuse hante les rues, à l’affût d’un larcin ou d’un crime. Qui sont ces pendards pittoresques, que la littérature va transformer en héros de roman ?

De Francisco Nuñez Roldán
Publication 1 févr. 2019 à 14:08 CET
"La diseuse de Bonne aventure" de Georges de La Tour - Une vieille gitane prédit l'avenir ...
"La diseuse de Bonne aventure" de Georges de La Tour - Une vieille gitane prédit l'avenir à un jeune homme en train de se faire détrousser par des complices 1632-1635. METROPOLITAN MUSEUM OF ART, NEW YORK
Photographie de Domaine public / WikiCommons

Cet article a initialement paru dans le magazine Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

On commence à utiliser le terme pícaro, dérivé de l’espagnol picar ou pica (la « lance » des soldats), à la fin du XVIe siècle. L’expression se répand vers 1580, alors que mendiants et vagabonds prolifèrent à tel point en Castille que le pouvoir s’en émeut. Il s’agit de jeunes gens vivant en marge du système, hors de leur milieu familial, subsistant de rapines et évitant adroitement de finir entre les mains de la justice.

L’apparition du pícaro est liée à l’appauvrissement progressif de la population espagnole et européenne au début du XVIe siècle. La croissance démographique éloigne les jeunes gens des campagnes vers des villes devenues prospères avec l’essor du commerce et des manufactures. Mais cette jeunesse connaît bien souvent la misère et recourt alors à toutes sortes d’expédients pour subsister. Ce n’est donc pas par hasard que Miguel Giginta emploie pour la première fois en 1583, dans son Exhortation à la compassion, le terme pícarismo en se référant à l’autre facette de la pauvreté et du vagabondage. Car, contrairement au véritable pauvre, le pícaro est un déraciné qui vit en marge de la société, un sans-patrie dépourvu de perspectives, attaches ou liens amoureux, obsédé par sa propre survie et sans aucun principe moral quand il s’agit d’arriver à ses fins, généralement poursuivi par la loi et vagabond où qu’il soit.

Bien que dans la ligne de mire des autorités, le pícaro n’affiche aucune tendance anarchiste ou protestataire. À la frontière du cynisme et de l’égotisme, seul son sort personnel l’intéresse. Considéré par ses compatriotes et par Sebastián de Covarrubias dans son Trésor de la langue castillane – premier dictionnaire général de castillan – comme un être ne possédant et ne désirant rien parce que fainéant, nuisible et roué, habile et sournois, le pícaro est proche du monde de la pègre, voire en fait partie ; quoi qu’il en soit, il échappe à l’ordre social. Ces aspects sont si nets qu’ils vont donner naissance au roman picaresque, un genre littéraire qui fera de ce type d’individu un personnage représentatif de l’époque.

ORIGINES : Les Grandes découvertes

Guzmán d’Alfarache, un roman de Mateo Alemán, est publié en 1599 ; l’œuvre rencontre un succès inhabituel et entérine définitivement le terme de pícaro. Sa structure narrative évoque le Lazarillo de Tormès : comme Lazaro – qui voit sa vie aventureuse commencer dès l’enfance, quand il devient le guide d’un aveugle –, le pícaro quitte son foyer et sa terre natale. Sa biographie est contée selon un procédé consistant à mettre le pícaro au service de plusieurs maîtres, incarnations d’archétypes de la société critiqués par l’auteur.

Le genre se développe et devient très vite populaire avec La Pícara Justina attribué à Francisco López de Úbeda (1605) ; Rinconète et Cortadillo (1613), de Cervantès ; El Buscón (1626), de Francisco de Quevedo ; Les Aventures du chevalier Trapaza (1637), joyeuse succession de moqueries et de facéties écrites par Alonso de Castillo Solórzano, et Les Aventures deSimplicissimus (1669) de Grimmelshausen, roman allemand inspiré des précédents textes hispaniques.

Pour écrire son Guzmán, Mateo Alemán s’appuie sur une parfaite connaissance de Séville, sa ville natale, ce qui permet de mieux appréhender la portée de son œuvre. Séville et Madrid étaient des villes ayant un fort pouvoir d’attraction sur la faune picaresque espagnole. Mais contrairement à Madrid, où siégeait la cour, Guzmán « trouvait à Séville une odeur de ville, un je-ne-sais-quoi, d’autres grandeurs […] parce qu’il s’y trouvait grande quantité de richesses » ; là « l’argent coulait entre les gens, comme le cuivre en d’autres lieux ». De fait, l’effervescente Séville, au cœur des échanges commerciaux avec les Amériques, était un cadre idéal pour camper le début des péripéties et des aventures de pícaros en tout genre.

 

L'ART D'EMBOBINER SON PROCHAIN

Mais la posture picaresque ne naît pas seulement dans un contexte de migration des hommes et des richesses. Elle est stimulée par la fainéantise même et repose sur la crédulité d’autrui. Le pícaro ne travaille pas. Sous les fastes d’une société mercantile grouille à Séville un quart-monde guettant la moindre occasion d’exploiter l’ingénuité, allant jusqu’à faire de la métropole la Babel de la Tromperie. Le pícaro, qu’il soit de grande ou de faible envergure, fait fortune en exploitant la confiance de son prochain ; la simulation et le mensonge sont ses outils de travail.

Rinconète et Cortadillo sont en compagnie de Monipodio, le chef des truands sévillans du roman de Cervantès. Par Manuel Rodríguez de Guzmán, 1858.
Photographie de Museo del Prado

Dans une Espagne où il était bien vu de fuir le travail, deux possibilités existaient : vivre de rentes ou bien vivre de son équivalent illégal, à la picaresque, avec superbe ou vilement, furtivement ou explicitement. Et Séville fourmillait d’individus qui, n’étant pas rentiers, vivaient en profitant de ceux qui l’étaient. Ces individus, Cervantès les appellent « gens de faubourg » dans le Jaloux d’Estrémadure (1613) : « gens oisifs et fainéants », « incultes, bien mis et doucereux », sur le mode de vie desquels « il y avait bien à redire », à l’image de don Lope Ponce de León, prototype du rodomont protégé par les plus puissants membres de la noblesse de la ville, capable de commettre gratuitement une série de forfaits inconséquents. Enfant bâtard du vicaire de Carmona (une localité proche de Séville), don Lope finit ses jours sur le gibet en 1594, non pas pour un crime qu’il avait cependant avoué avoir commis, mais pour le viol d’une femme dont il avait abusé et volé le mari.

Les derniers jours de ce jeune homme d’une vingtaine d’années, camarade de forfanterie du marquis de Peñafiel, avec qui il battait le pavé des rues de Séville en compagnie d’autres jeunes gens bien nés en commettant méfait sur méfait, sont racontés dans les mémoires du jésuite Pedro de León, qui confessait les condamnés à mort et les prisonniers. Don Lope avait été arrêté pour le viol d’une femme, mais quatre ans auparavant, il avait été suspecté – sans être condamné – du meurtre de Jorge de Portugal. Le crime n’avait pas été prouvé, car don Lope était protégé par des amis si influents « qu’un arrangement conclu entre les parties se solda par un exil », indique le jésuite. Mais le jeune homme se trouvait si bien en prison qu’il refusa de s’exiler, car grâce à l’entremise du marquis de Peñafiel « on le laissait entrer et sortir librement, et il commettait autant de méfaits qu’il voulait […], et quand l’envie le prenait, il retournait à la prison où il tenait une table de jeux pour les prisonniers et les hommes libres qui jouaient sans craindre la justice […], et sa cellule était un repaire de malfaiteurs, car tous les imposteurs, les ruffians et les mauvais sujets de la ville étaient ses amis, et il prenait ce qu’il voulait et se moquait de tous et personne de lui ».

Jusqu’à l’arrivée à Séville de Velarde, un juge intègre qui, recevant la dénonciation et la requête du mari de la femme violée par don Lope, instruit le procès et condamne le jeune homme à la pendaison, une sentence « fort bien accueillie à Séville, avec l’agrément de toute la ville, car tous l’avaient à l’œil et il était fort mal aimé ». Même si la vie de don Lope s’éloigne du strict archétype picaresque de basse extraction, il ne s’agit pas pour autant d’un cas singulier et exceptionnel.

 

DES BANCS EN PIERRE POUR LITS

Si l’on considère les strates les plus humbles de la société de la ville du Guadalquivir, la splendeur de celle-ci s’en trouve considérablement assombrie. Le pícaro naît et se développe dans un milieu hostile, où pullulent les malheurs, ce qui est d’ailleurs le cas de la plupart des protagonistes des romans. Les réponses aux interrogations se trouvent du côté des enfants. Un observateur affolé écrivait qu’il voyait, durant l’hiver 1593, à Séville « des enfants de sept et huit ans abandonnés, brisés, et même nus, errer dans la ville et dormir sur des bancs de pierre, alors que ce temps est bien difficile et pénible même pour ceux qui sont vêtus et à l’abri ».

Réunion de soldats et de Picaros.
Photographie de Galerie Michel Descours / Wikicommons

À l’instar des jeunes filles sans famille, ce sont les bas-fonds, les confréries de truands et la violence qui attendaient, une fois adultes, les garçons élevés dans la rue ou à la Doctrina. D’après le jésuite Pedro de León, 309 personnes furent condamnées à mort à Séville entre 1578 et 1616 pour des délits de droit commun. Le chiffre devait être en réalité plus élevé et avoisiner le demi-millier. Une grande partie des condamnés à mort l’étaient pour avoir commis un ou plusieurs assassinats.

L’instabilité sociale était propre à une ville où se concentraient le pouvoir de l’argent, la peur de la pauvreté, la frustration consécutive aux attentes de bonheur de qui aspirait à une vie meilleure, et la colère de ceux à qui tout était dénié. Car comment expliquer alors que la plupart des blessés par arme blanche à l’abdomen ou dans le dos, venant mourir à l’hôpital du Cardenal, étaient des immigrés provenant des régions les plus lointaines de Castille et du Portugal, en quête d’une prospérité qui s’achevait en trépas ?

 

LA MORT AU COIN DE LA RUE

Le Madrilène Pascual de Medina était en piètre état, quand il mourut d’une blessure à la tête et d’une autre à la gorge en 1602. Le printemps et l’été 1622 furent funestes : mars vit mourir Francisco Afanador, de Béjar, blessé de deux estocades ; Pedro de los Reyes, un Indien de Monterrey, frappé à la poitrine ; deux Portugais de Braga. Juillet et septembre virent un Français domestique d’un prêtre, un Portugais, un Estrémadurien de la Serena et un Asturien de Amieba rendre leurs derniers soupirs pour les mêmes raisons. C’était des étrangers, se débrouillant dans une ville dominée par la concurrence et le dénuement.

Le danger qu’impliquait la vie à Séville était réel. Les confréries de voleurs et de truands n’étaient pas une invention de Cervantès. Vols et assassinats étaient courants, les peines infligées aux voleurs étaient inhumaines et disproportionnées, et se multipliaient en ces temps d’incertitudes et de faillite morale. La majorité des témoignages remontent à cette époque, et certains faits sont aussi spectaculaires que célèbres. Le 27 janvier 1604, des voleurs crochètent la porte de la maison de Juan Antonio del Alcazar, l’un des hommes les plus riches de la ville, forcent neuf coffres et dérobent plus de 12 000 ducats en argent, pièces d’or et d’argent et diamants. Au printemps 1629 dans l’étroite ruelle d’Agua, derrière la cour de doña Elvira, trois individus tuent un officier de marine pour lui voler son argent, sa cape et son épée. L’un des meurtriers était un domestique de la victime et, pour ne pas éveiller les soupçons de son maître, avait conclu un accord avec une femme légère chargée d’attirer l’homme dans la ruelle. Rapidement arrêtés, le domestique et ses complices furent pendus en un peu moins d’une semaine, et la main du premier fut coupée pour être publiquement exposée, à titre d’exemple, sur le lieu du crime;

Voilà quelle était la toile de fond du roman picaresque : un temps et un lieu où, comme le dit le héros de Guzmán, « nous vivons tous en nous guettant les uns les autres, comme le chat avec la souris », où « tous volent, tous mentent, tous trichent ; personne n’accomplit son devoir et le pire est qu’ils s’en flattent ».

Oeuvre de Bartolomé Esteban Perez Murillo représentant deux femmes à la fenêtre, peut-être une prostituée et sa maquerelle (1660).
Photographie de GALERIE NATIONALE D’ART, WASHINGTON / Wikicommons

La description revient fréquemment : « Un très grand nombre d’enfants, filles et garçons, orphelins et étrangers, qui n’ont personne pour les protéger, errent, désœuvrés, apprenant tous les vices comme jurer, blasphémer et voler, et commettre d’autres délits graves, et les fillettes sont malhonnêtes et les uns comme les autres finissent par sombrer, et ce qu’ils font de moins mauvais est de mendier aux portes chaque jour. » La limite séparant l’enfant innocent de l’enfant pícaro était extrêmement ténue.

De 1584 à 1592, la confrérie del Santo Niño Perdido recueille plus de 1 000 enfants abandonnés, âgés de 2 à 14 ans et n’ayant aucune activité connue. Ils sont privés de tout : éducation, parents ou maîtres ; ils sont nus, malades, souffrent de la teigne ou de la lèpre ; et les adolescents sont aux portes de la délinquance. On les rencontre sans difficulté, comme le fera Cervantès, dans les lieux que reconstituera par la suite le roman picaresque : le port et l’Arenal, les places del Salvador et del Pan, les Gradas, endroits de passage des gens aisés, où l’on peut aisément voler, mendier ou demander la protection d’un pícaro adulte, qui enseignera à l’enfant à devenir un voleur professionnel. Rinconète et Cortadillo, bien qu’étrangers, incarnent le modèle des enfants éduqués de cette manière.

Dans Pedro de Urdemalas (1615), autre œuvre de Cervantès, la biographie du héros retrace celle des enfants perdus de Séville : abandonné à la naissance, accueilli dans un hospice pour enfants trouvés, il est envoyé à la Casa de la Doctrina, un institut sévillan évoquant plutôt une maison de correction, où les enfants sont éduqués avec force « régime et coups de fouets », sont vêtus et chaussés, où ils apprennent la lecture et l’écriture, les prières quotidiennes, la doctrine chrétienne, mais aussi à dérober les aumônes et à mentir. Libre ou fugitif, l’enfant devenu pícaro, une fois qu’il sort de l’institution, agit par nécessité, seul ou collectivement, et se trouve à la merci du destin.

 

PLUSIEURS MILLIERS DE PROSTITUÉES

Un destin qui, pour bien des fillettes, semble tout tracé : elles grossissent le nombre effrayant des prostituées – peut-être plus de 3 000 – qui surprenait tant les voyageurs et qui constituait un autre aspect de la marginalité de la pègre sévillane au Siècle d’or. Nombre d’entre elles finissent à la Mancebía, où les prostituées exerçaient leur métier, hors les murs de la ville, dans le quartier de l’Arenal. À la fin du XVIe siècle, le jésuite Martín de Roa, parlant du lupanar, expliquait la manière dont étaient exploités « la misère et le désarroi de ces jeunes filles que la pauvreté ou la misère de leurs parentsjetait à la rue et à ses adversités. En accueillant [les prostituées] dans leurs maisons et en les employant, éduquées dans de telles écoles, elles en sortaient maîtrisant la débauche. »

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