Histoire

Léonard de Vinci en cinq inventions

Le Clos Lucé, à Amboise, a accueilli Léonard de Vinci durant ses dernières années. Le château abrite aujourd’hui un musée, qui permet aux visiteurs de découvrir les machines extraordinaires du célèbre savant. Jeudi, 9 mai

De Florent Lacaille-Albiges

C’est la dernière demeure de Léonard de Vinci : un petit château de briques rouges entouré d’un jardin renaissance et d’un parc boisé de 7 ha. L’Italien séjourne au Clos Lucé, à Amboise (Indre-et-Loire), durant trois ans, jusqu’à sa mort, en 1519 — dont nous célébrions les cinq cents ans le 2 mai dernier (À lire : Léonard de Vinci : les cinq visages d’un génie complet). Invité par le roi François Ier dans ce petit coin de Touraine, il consacre la fin de sa vie à la réflexion et à ses inventions.

Aujourd’hui, le château et ses jardins accueillent un parcours rythmé par les maquettes et reproductions grandeur nature des créations du savant. L’occasion de saisir toutes les facettes du génial inventeur. Petite visite avec Pascal Brioist, historien de la Renaissance à l’université de Tours et conseiller scientifique du Clos Lucé.
 

LA CATAPULTE À PERCUSSION

Dans le sous-sol du château se trouve la salle des maquettes. Une vingtaine d’inventions du maître italien y sont reproduites. Des mitrailleuses, un marteau-pilon, un bateau à aubes, ainsi que le premier objet de notre parcours : une redoutable catapulte. Une corde enroulée autour d’un cylindre permet de tordre une pièce de bois vers l’arrière. En se redressant, le bois vient frapper une flèche et la propulse.

« Cette catapulte à percussion est un parfait exemple de la façon dont Léonard de Vinci recopie ses prédécesseurs, nous explique Pascal Brioist. Elle a été décrite plusieurs années auparavant par un certain Roberto Valturio (1405-1475), conseiller au service de la famille Malatesta, de Rimini. Tout comme celle du parachute ou de la scie hydraulique, on attribue souvent, à tort, à Léonard de Vinci, la paternité d’inventions, alors qu’il les a souvent copiées sur des savants et des artisans de son temps. Beaucoup de ses travaux sont ainsi des imitations qu’il améliore ou agrémente à sa façon. C’est sûrement pour satisfaire notre envie de contempler le génie que certains lui ont attribué toutes les nouveautés techniques du moment. Mais, historiquement, c’est une erreur. »

Si l’inventeur travaille sur toutes ces inventions, ce n’est pas pour en voler la paternité. Depuis son jeune âge, observer est sa façon d’apprendre. « Au cours de ses années de formation, dans la Florence des Médicis, il assiste à un spectacle unique pour l’époque : la ville est remplie de machines ! Dans les rues, on croise des grues, des treuils… Le jeune Léonard, qui n’est alors qu’apprenti peintre, passe son temps à les observer, à les dessiner et à étudier leur fonctionnement », précise l’historien. Avant d’être un inventeur génial, Léonard commence donc par être un fin connaisseur de toutes les techniques de son époque.

 

LE PONT TOURNANT

Il faut s’aventurer au bout des jardins du château et traverser la rivière pour entrevoir une autre invention spectaculaire : un pont tournant conçu par Léonard de Vinci et reproduit en taille réelle. Un système complexe de poulies, contrepoids et roulements, permet de le déplacer pour céder le passage aux bateaux.

En plus d’illustrer la virtuosité technique de Léonard de Vinci, ce pont rappelle un épisode spécifique de la vie de l’inventeur et son rapport au mécénat, estime Pascal Brioist : « En 1483, Léonard écrit au terrible homme de guerre et futur duc de Milan, Ludovic Sforza (1452-1508). Comme les ingénieurs de l’époque, il fait part de ses nombreux talents et promet des choses merveilleuses, notamment de lui construire ce pont si particulier. Mais tout laisse à penser qu’il n’en est pas capable. D’ailleurs, le bluff ne fonctionne pas, et Léonard doit rester à Florence. Il n’entrera au service des Sforza comme ingénieur militaire qu’en 1492. Au cours de ces neuf années, il a eu le temps de perfectionner ses techniques et on suppose qu’il devient capable de mettre en œuvre ce projet ambitieux. Mais, pour être exact, ce n’est qu’en 1502, au moment où il devient l’ingénieur militaire en chef de César Borgia (1475-1507), que des écrits attestent qu’il y est véritablement parvenu. »

Tout au long de sa vie, pour concrétiser ses projets, Léonard de Vinci doit se mettre au service de mécènes. Afin de s’attirer les grâces des princes, des cours et des ambassadeurs de passage, il fait parler de lui avec ses inventions sensationnelles, qu’il illustre avec art et précision. « Un tel talent dans l’illustration technique en ferait presque le père du dessin industriel », note Pascal Brioist.
 

L’ORNITHOPTÈRE

De l’autre côté du pont tournant, on trouve la halle Eiffel, une grande serre métallique, actuellement en travaux. Mais, dès le mois de septembre 2019, le visiteur pourra de nouveau y admirer la troisième machine en levant les yeux vers le plafond : un ornithoptère. Deux immenses ailes, semblables à celles d’un oiseau, reliées à un mannequin qui, s’il était humain, devrait pédaler et mouliner avec les mains pour les faire battre.

Là encore, c’est un exemple du génie technique de Léonard. « Pour lui, toute machine est un assemblage de machines plus simples, précise Pascal Brioist. C’est une nouvelle approche de la technologie. On retrouve ici rouages, poulies et pédalier liés les uns aux autres pour donner forme à ce drôle d’oiseau. Le maître projettera même de faire un inventaire de toutes les machines simples, comme une boîte à outils du parfait inventeur. »

L’ornithoptère témoigne aussi de la grande passion de Léonard de Vinci pour les machines volantes. Or, malgré son aspect impressionnant, l’ornithoptère ne peut pas voler. Le maître n’a jamais réussi à réaliser ce rêve de faire voler les hommes. Cependant, cette obsession l’occupe pendant plus d’une vingtaine d’années. Léonard de Vinci y revient sans cesse avec de nouvelles idées. Un jour, il s’inspire du vol des oiseaux. Un autre, il étudie les chauves-souris. Plus tard, il dessine une grande hélice inspirée de la vis d’Archimède, en imaginant un concept proche de l’hélicoptère.
 

L’ARCHITONNERRE

Retour dans la salle des maquettes pour trouver notre quatrième objet : un étonnant canon à vapeur, nommé architonnerre par l’inventeur. On insère des braises dans le corps du canon et, comme dans un autocuiseur, la pression monte jusqu’à l’éjection d’un boulet et d’une énorme fumée.

« Ce canon à vapeur est une invention tout à fait remarquable, note l’historien. D’une part, il donne tort à ceux qui pensent que Léonard de Vinci ne finissait rien. D’autre part, il témoigne de la science de l’inventeur. Ce canon fonctionne parfaitement et démontre une compréhension très avancée des lois de la pneumatique. Un défaut notable tout de même : son temps de montée en charge le rend quasiment inutile sur un champ de bataille. Avec les moyens de l’époque, il ne permettait d’effectuer qu’un tir toutes les demi-heures, tout au plus. »

Qu’il s’agisse de ce canon ou de ses machines volantes, ces inventions montrent à quel point Léonard de Vinci a une grande connaissance des lois de la nature. Il s’intéresse à toutes les sciences et réalise de multiples expériences pour tester ses idées. « En bon pythagoricien, il suppose que tout peut s’expliquer par des lois mathématiques et fait ainsi des découvertes insolites. S’intéressant à la botanique, par exemple, il découvre une relation entre la circonférence des troncs et la taille des branches. »
 

LE CHAR D’ASSAUT

Dans la salle des maquettes encore, à deux pas de l’architonnerre, se trouve représenté, en modèle réduit, un char d’assaut. En ressortant, dans les jardins, on peut également le contempler en taille réelle, à quelques mètres du pont tournant.

Tout comme la catapulte à percussion, le char d’assaut n’est pas une invention de Léonard de vinci. Il y apporte toutefois des améliorations. Mais ce qui rend cet objet si intéressant, c’est ce qu’il montre de la postérité de l’homme. En effet, sur le dessin original, on trouve une erreur grossière : les mécanismes des roues sont imbriqués de telle façon que, lorsque les roues de gauche vont dans un sens, les roues de droite tournent dans l’autre. Le char est donc parfaitement incapable de bouger.

« Pourtant, comme s’il était intolérable que le génie ait fait une faute de débutant, tous ceux qui ont reproduit le char l’ont corrigée. Encore un exemple qui montre que la figure du génie nous aveugle. Pour ma part, si je devais construire ce char, je le ferais avec son erreur. Je suis un grand fan de Léonard, conclut Pascal Brioist, mais je ne crois pas qu’on ait besoin de le croire parfait pour admirer ses réalisations. »

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