Quand la génétique redessine l’histoire de l’Europe

Qui sont vraiment les Européens et d’où viennent-ils ? Aujourd’hui, les chercheurs donnent de nouvelles réponses à ces questions. Leurs découvertes montrent que l’Europe est un melting-pot qui remonte à la période glaciaire.jeudi 1 août 2019

De Rédaction National Geographic
L’Europe préhistorique a connu trois vagues d’immigrants. Les derniers, il y a environ 5 000 ans, furent les Yamnayas, des cavaliers et éleveurs de Russie. Ceux-ci édifièrent des tumulus imposants – ici, près de Žabalj, en Serbie.

« Les gens qui vivent aujourd’hui à un endroit ne sont pas les descendants de ceux qui vivaient jadis au même endroit », souligne David Reich, paléogénéticien à l’université Harvard. À l’heure où les débats font rage sur les migrations et les frontières, la science montre que l’Europe est et a toujours été un continent d’immigrants. Les Européens offrent un mélange variable de vieilles lignées originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et des steppes de Russie. C’est ce que démontrent l’examen d’objets archéologiques, l’analyse de dents et d’os, et la linguistique. Mais la principale preuve provient d’un nouveau domaine de recherche : la paléogénétique.

Au cours de la dernière décennie, il est devenu possible de séquencer l’ensemble du génome d’humains qui vivaient il y a des dizaines de millénaires. Aujourd’hui, on peut séquencer un fragment de squelette bien conservé pour moins de 500 euros. Conséquence : la somme des données disponibles a explosé, ce qui transforme l’archéologie. Sur la seule année 2018, les génomes de plus d’un millier d’hommes préhistoriques ont été établis – le plus souvent, à partir d’ossements mis au jour il y a des lustres et conservés dans des musées ou des laboratoires d’archéologie.

Ces analyses donnent des indices sur l’identité et l’origine des ancêtres des hommes anciens – et donc, sur leurs migrations. Il semble maintenant clair que trois flux majeurs de populations ont façonné le cours de la préhistoire européenne. Les immigrants y ont apporté l’art et la musique, l’agriculture et les villes, le cheval domestique et la roue. Ils ont aussi introduit les langues indo-européennes parlées aujourd’hui dans presque toute l’Europe, et peut-être même la peste.

Dans des laboratoires tels que celui-ci, à Iéna, en Allemagne, l’ADN des dents et des ossements de nos ancêtres permet aux chercheurs de comprendre les changements au sein des populations et le scénario des lointaines migrations humaines.

Première vague de migration, il y a environ 45 000 ans : les premiers humains modernes se sont éparpillés à travers l’Europe, après avoir traversé le Moyen-Orient. Ils formaient de petits groupes nomades de chasseurs-cueilleurs. Ils suivaient les fleuves, longeant le Danube et s’enfonçant au cœur de l’Europe occidentale et centrale. Pendant des millénaires, leur impact resta limité. Leur ADN indique des mélanges avec des néandertaliens, qui allaient disparaître 5 000 ans plus tard. Environ 2 % du génome de l’Européen moyen actuel provient ainsi d’ADN néandertalien.

Les seconds par ordre d’arrivée sont venus depuis l’Anatolie centrale, il y a environ 10 000 ans, à l’aube du Néolithique. Ces hommes avaient déjà commencé à cultiver des formes primitives de blé et, sans doute, à élever de petits troupeaux. La plupart de ces agriculteurs du Néolithique avaient la peau claire et les yeux sombres – au contraire de beaucoup des chasseurs-cueilleurs. Au fil des siècles, leurs descendants s’aventurèrent le long du Danube, jusqu’au cœur du continent. D’autres longèrent les côtes méditerranéennes sur des embarcations, colonisant des îles comme la Sicile, et s’établirent aussi loin que le Portugal. Jusqu’à la Grande-Bretagne, la signature génétique anatolienne se retrouve partout où a démarré l’agriculture.

Enfin, les derniers contributeurs majeurs à la composition génétique de l’Europe occidentale et centrale sont arrivés des steppes russes, voilà près de 5 000 ans. Dans les steppes du sud de la Russie et de l’est de l’Ukraine actuelles vivaient des nomades, les Yamnayas, partageant une parenté lointaine avec les Amérindiens, dont les ancêtres étaient venus de la Sibérie, tout à l’est. Ils maîtrisaient la roue, fabriquaient des chariots et suivaient les troupeaux de bétail à travers la prairie. Ils avaient aussi été parmi les premiers humains à monter à cheval.

En quelques siècles, ils progressèrent dans toute l’Europe, sans doute en quête de meilleurs pâturages. Ils ont ainsi introduit les chevaux domestiques et un mode de vie mobile fondé sur l’utilisation de chariots, dans une Europe encore à l’âge de la pierre. Et, avec des armes et des objets inédits en métal, ils ont contribué à faire entrer le continent dans l’âge du bronze. L’arrivée des Yamnayas en Europe correspond aussi, selon les linguistes, au début de la diffusion des langues indo-européennes (une famille de plusieurs centaines d’idiomes, dont la plupart des parlers entre l’Irlande et la Russie, et la moitié nord de l’Inde) sur le continent.

Tous les Européens contemporains sont donc issus d’un mélange. Typiquement, la recette génétique d’un Européen moyen est : du Yamnaya et de l’agriculteur anatolien à parts égales, avec une dose bien plus réduite de chasseur-cueilleur africain. La moyenne masque cependant d’importantes variations régionales. On retrouve plus de gènes « cow-boy de l’Est » en Scandinavie, mais plus de gènes d’agriculteur anatolien en Espagne et en Italie. Et il y a davantage de fragments significatifs d’ADN de chasseur-cueilleur dans la Baltique et en Europe de l’Est. Mais, pour David Reich, une chose est claire : « Il n’existe pas de populations autochtones. Quiconque veut en revenir à la pureté raciale est confronté à l’absurdité du concept. »

 

Enquête sur les premiers Européens dans le numéro 239 du magazine National Geographic.

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