Sur les traces d’Ibn Battûta : le Liban

Les pérégrinations de l'explorateur marocain du 14e siècle l'amenèrent jusqu'au Liban, alors sous domination ottomane.mardi 29 octobre 2019

De Romy Roynard, Rédactrice en chef web
Beyrouth, Liban, 2018 - La grotte aux pigeons constitue l’un des attraits de Beyrouth. Pour échapper un temps à la frénésie de la ville et laisser leur regard se perdre à l’horizon, les touristes comme les habitants de Raouché, s’y croisent à toute heure de la journée.
Beyrouth, Liban, 2018 - La grotte aux pigeons constitue l’un des attraits de Beyrouth. Pour échapper un temps à la frénésie de la ville et laisser leur regard se perdre à l’horizon, les touristes comme les habitants de Raouché, s’y croisent à toute heure de la journée.
photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

À l’âge de vingt-et-un ans, Ibn Battûta, simple pèlerin en partance pour la Mecque, quitte en 1325 son Tanger natal.

Ce jeune érudit musulman est mué par un attrait pour l’unité de la pratique religieuse, sa maîtrise de la langue arabe, la place alors occupée par l’Islam et l’essor du commerce dans le monde musulman qui lui permettront de parcourir une distance extraordinaire de 120 000 kilomètres au sein de contrées dans lesquelles des valeurs et des croyances communes lui donneront le sentiment d’être toujours le bienvenu. Une position favorable à faire pâlir d’envie Marco Polo, son contemporain, qui explorait des contrées éloignées avec lesquelles il ne partageait rien, et dans lesquelles il était un étranger.

Après avoir traversé le Maghreb et l’Égypte, Ibn Battûta arriva au Liban, ravi aux Mamelouks d’Égypte par l’Empire ottoman en 1517. Le passage de l’explorateur Ibn Battûta dans ce pays du Proche-Orient fut bref et il ne figure dans ses Voyages que quelques mentions succinctes de Saïda et Beyrouth.

C’est dans cette dernière que nous retrouvons Yan Bighetti de Flogny fin 2018. Ce photoreporter français s’est lancé sur les traces d’Ibn Battûta pour raconter le monde musulman moderne. Son reportage a tout naturellement commencé en mars 2018 au Maroc, pays de naissance d’Ibn Battûta, avant de se poursuivre dans le reste du Maghreb, puis au Liban quelques mois plus tard. 

Beyrouth a cette particularité que sa simple énonciation rappelle les affres de la longue guerre civile qui a fait entre 130 000 et 250 000 victimes civiles de 1975 à 1990. Depuis la fin officielle du conflit, les violences ressurgissent tels des fantômes d’un passé à la fois présent et insaisissable et les séquelles sont encore visibles malgré des années d’une laborieuse reconstruction.

Beyrouth est de fait une ville d’extrêmes. Le splendide côtoie les dommages de la guerre, des voitures luxueuses dépassent des charrettes, des petites rues sinistres débouchent sur des boulevards très modernes.

Yan et son équipe choisissent comme premier lieu de shooting l’ancien Holiday Inn, symbole de l'âge d'or libanais, bombardé pendant la guerre et désormais entouré de constructions récentes et contemporaines. L'intérieur de l’hôtel a été déblayé par des miliciens : mobilier et ornements… tout jusqu’aux portes a disparu. Seuls témoignages des violences passées : des inscriptions laissées sur les murs et autant de noms de guerre que les combattants s’étaient choisis. Le Holiday Inn sert aujourd’hui de base à l’armée libanaise et y prendre le moindre cliché requiert des autorisations spéciales.

Le photographe parvient à saisir les silhouettes furtives de deux jeunes photojournalistes en repérage dans l’immeuble à travers un trou d’obus.

Tripoli, Liban, 2018. Le soir venu les habitants du quartier se retrouvent sur la corniche de Tripoli pour admirer le coucher de soleil. Kamel est pêcheur et il fait griller les poissons frais pêchés le jour même tandis que les enfants jouent aux cartes. Nour, qui travaille au restaurant du coin, est venu saluer les habitués, il profite de sa pause pour partager un narguilhé. Au loin la mosquée de la ville illumine la nuit.
Tripoli, Liban, 2018. Le soir venu les habitants du quartier se retrouvent sur la corniche de Tripoli pour admirer le coucher de soleil. Kamel est pêcheur et il fait griller les poissons frais pêchés le jour même tandis que les enfants jouent aux cartes. Nour, qui travaille au restaurant du coin, est venu saluer les habitués, il profite de sa pause pour partager un narguilhé. Au loin la mosquée de la ville illumine la nuit.
photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Ces stigmates de la guerre peuvent aussi servir de support à une créativité moderne et positive. « À travers mes dessins, je transforme les reliques de la guerre en quelque chose de positif », sourit le dessinateur libanais Jad Khoury. « Depuis mon enfance, je fais ces dessins naïfs qui ressemblent à des personnages. […] Je n'ai pas vécu la guerre civile, mais je vis ses répercussions. On grandit avec tous ces impacts de balles sur les bâtiments autour de nous. »

Ces marques du passé font frissonner les générations qui ont vécu la guerre, mais semblent moins toucher les plus jeunes qui n’ont du conflit que des récits rapportés.

Manquant d’espace sur les feuilles de papier qu’il affectionnait au début de sa carrière, Jad a rapidement opté pour des espaces plus vastes. « J'ai commencé à dessiner des personnages autour des impacts de balle, les transformant ainsi en quelque chose de positif. Quand je vois tous ces jeunes qui quittent le Liban alors qu’ils pourraient y initier de grands changements, je commence à penser que je devrais partir aussi. Puis je pense à ce que j'ai fait ici, l’impact de mon travail sur les gens et je me dis que mon message ne pourrait être délivré nulle part ailleurs. »

Après un rapide passage dans le village de montagne de Tannourine, situé au nord du Liban et connu pour ses forêts de cèdres, Yan Bightetti de Flogny arrive à Baalbek. Ancienne Héliopolis sous l’empire romain, la ville compte aujourd’hui 80 000 habitants.

Sur la route, l’équipe s’arrête dans un camp de migrants syriens. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies, plus d’un million et demi de Syriens vivraient aujourd’hui au Liban dans un état de transit sans fin. On compte parmi eux cinq cent mille jeunes âgés de trois à quatorze ans. La situation dans le camp visité est précaire et s’éternise pour ces occupants d’une prison sans barreaux. L’innocence des sourires des enfants ne permet pas d’oublier que pour la plupart d’entre eux l’espoir de revenir en Syrie est ténu.

Dans le camps de réfugié.e.s où il habite, non loin de la frontière syrienne, Nadim partage son temps entre l’école et l’exploration des environs tandis que ses parents travaillent aux champs. L’on découvre sous sa capuche ses grands yeux noirs au regard insaisissable.
Dans le camps de réfugié.e.s où il habite, non loin de la frontière syrienne, Nadim partage son temps entre l’école et l’exploration des environs tandis que ses parents travaillent aux champs. L’on découvre sous sa capuche ses grands yeux noirs au regard insaisissable.
photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Le soleil se couche quand l’équipe arrive sur le site romain de Baalbek dont une partie est en rénovation. Quelques ouvriers profitent des derniers rayons du jour le temps d’une cigarette. L’image se structure rapidement pour laisser deviner leurs profils éclairés d’une lumière dorée, les échafaudages quadrillant le somptueux cadre archéologique. 

Les splendeurs des vestiges romains de Baalbek trouvent quelques jours plus tard un écho esthétique à Saïda, petite ville côtière et ancienne capitale incontestée de la Phénicie durant l’Antiquité, dominant la mer du haut d’un promontoire. Décrite par Ibn Battûta comme « belle » et fournissant « des fruits abondants. On en exporte en Égypte des figues, des raisins secs et de l’huile d’olive ». Dernier arrêt de cette étape libanaise sur les traces de l’explorateur marocain, Saïda possède une longue et riche histoire marquée par les Phéniciens, les Assyriens, les Perses achéménides, les Macédoniens, les Séleucides, les Romains et plus tard les Croisés, les Arabes, les Ottomans et les Français. Une forme d’histoire concentrée pour ce pays tolérant et multiculturel où passé et présent se lient sans cesse sans que l’un ne puisse dominer l’autre.

Baalbek, Liban, 2018 - Au sein de l’ancienne cité phénicienne les colonnes du temple de Baalbek sont en rénovation depuis deux ans. Hassan et Alaa, originaires de Syrie, travaillent dans le domaine de la restauration depuis leur arrivée. Sur le chantier, l’heure est à la pause cigarette.
Baalbek, Liban, 2018 - Au sein de l’ancienne cité phénicienne les colonnes du temple de Baalbek sont en rénovation depuis deux ans. Hassan et Alaa, originaires de Syrie, travaillent dans le domaine de la restauration depuis leur arrivée. Sur le chantier, l’heure est à la pause cigarette.
photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

« Sur les traces d'Ibn Battuta » est un projet d'exploration artistique porté par l’Association Al Safar en partenariat avec l’UNESCO et le Misk Art Institute. Le photographe et directeur artistique Yan Bighetti de Flogny et le réalisateur Damien Steck reconstituent le voyage légendaire de l'explorateur marocain du 14e siècle, Ibn Battuta, afin de témoigner en images de la diversité des cultures et des communautés d’Islam à travers 38 pays.

Le projet souhaite mettre à l'honneur la jeunesse, l'innovation et la création dans les pays traversés.

Retrouvez le projet sur FacebookInstagram et Twitter et sur les hashtags suivants : #IbnBattuta #AlSafar #FollowAlSafar

Directeur artistique et Photographe : Yan Bighetti de Flogny (Retrouvez-le sur Facebook)

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