Comment un respectable professeur a fondé les Illuminati

Adam Weishaupt, un professeur bavarois à l'abri de tout soupçon, est à l'origine du groupe secret au centre des principales théories du complot actuelles.

De ISABEL HERNÁNDEZ
Cassel en 1783, la capitale de l'état protestant de Hesse, dont le prince Charles de Hesse-Cassel ...
Cassel en 1783, la capitale de l'état protestant de Hesse, dont le prince Charles de Hesse-Cassel était l'une des figures de haut rang liées aux Illuminati de Bavière.
Photographie de Avec l'aimable autorisation de BRIDGEMAN/ACI. Peinture à l'huile réalisée par J. H. TISCHBEIN

Le penseur allemand du 18e siècle Adam Weishaupt aurait été surpris s'il avait su que ses idées allaient un jour alimenter des théories du complot et inspirer des romans à succès ou des films hollywoodiens.

La grande majorité de ses compatriotes auraient été tout aussi surpris de découvrir que ce professeur d'apparence respectable était un dangereux ennemi de l'état dont la société secrète, les Illuminati, était perçue comme une menace au tissu même de la société.

Né en 1748 à Ingolstadt, une ville de l'électorat de Bavière sur les terres de l'Allemagne actuelle, Weishaupt était le descendant de juifs convertis au christianisme. Devenu orphelin à un jeune âge, c'est son oncle universitaire qui prend en charge son éducation et l'inscrit dans un collège jésuite. À la fin de ses études, Weishaupt devient professeur de droit naturel et canonique à l'université de Ingolstadt, il se marie et fonde une famille. Au premier abord, sa carrière était relativement conventionnelle… jusqu'à ce que l'état de Bavière découvre en 1784 ses idées incendiaires.

Cependant, il suffit de s'intéresser de plus près à l'éducation de Weishaupt pour s'apercevoir qu'il a toujours eu un esprit agité. Plus jeune, il était un lecteur vorace et avalait les livres des derniers philosophes français des Lumières dans la bibliothèque de son oncle. À cette époque, la Bavière était profondément conservatrice et catholique. Weishaupt n'était pas le seul à penser que la monarchie et l'église posaient un frein à la liberté de pensée.

Persuadé de l'inaptitude des idées religieuses pour gouverner les sociétés modernes, il décida de se mettre en quête d'une autre forme d'illumination, un ensemble d'idées et de pratiques dont l'application permettrait de changer radicalement la gouvernance des États européens.

La franc-maçonnerie connaissait déjà une expansion solide à travers l'Europe de l'époque et offrait une alternative attrayante aux adeptes de la libre-pensée. Weishaupt songea dans un premier temps à rejoindre une loge, mais, déçu par les idées franc-maçonnes, il se laissa absorber par des ouvrages traitant de sujets aussi ésotériques que le mystère des Sept sages de la Grèce antique ou la Kabbale et décida de fonder sa propre société secrète.

La porte Sainte-Croix (Kreuztor) érigée à Ingolstadt, la ville bavaroise au conservatisme politique et religieux que voulait défier Weishaupt.
Photographie de MARIA BREUER/IMAGEBROKER/AGE FOTOSTOCK

SOCIÉTÉ DE SECRETS

Weishaupt n'était pas, disait-il, contre la religion en elle-même, mais plutôt contre la façon dont elle était pratiquée et imposée. Sa pensée, écrivait-il, libérait « de tous préjugés religieux ; cultivait les vertus sociales ; et les animait d'un sens profond, réalisable et sans délai de bonheur universel. » Pour parvenir à cela, il était nécessaire de créer « un état de liberté et d'équité morale, dénué des obstacles imposés par la subordination, le rang et les richesses. »

La nuit du 1er mai 1776, les premiers Illuminati se réunirent pour fonder l'ordre dans une forêt non loin d'Ingolstadt. À la lumière des flambeaux se tenaient cinq hommes, réunis pour établir les règles qui allaient gouverner l'ordre. Tous les futurs candidats à l'admission devraient obtenir le consentement des membres, jouir d'une réputation solide avec des liens sociaux et familiaux bien établis et d'une certaine richesse.

Au début, les membres de l'ordre étaient classés selon trois niveaux : Novice, Minerval et Minerval illuminé. Le terme « Minerval » faisait référence à la déesse romaine de la sagesse, Minerve, et reflétait la volonté portée par l'ordre de diffuser la connaissance véritable, ou l'illumination, sur la façon dont la société et l'état pouvaient être réformés.

Adam Weishaupt, fondateur des Illuminati.
Photographie de Avec l'aimable autorisation de KARGER-DECKER/AGE FOTOSTOCK.

Année après année, l'ordre secret de Weishaupt gagnait considérablement en taille comme en diversité et aurait compté près de 600 membres dès 1782. Parmi ces membres figuraient des personnalités importantes de la vie publique bavaroise, notamment le baron Adolph von Knigge. Si au départ l'adhésion se limitait aux élèves de Weishaupt, l'ordre ouvrit peu à peu ses portes pour accueillir quelques nobles, des hommes politiques, plusieurs médecins, des avocats, certains juristes ainsi que des intellectuels et même des écrivains renommés comme Johann Wolfgang von Goethe. À la fin de l'année 1784, les Illuminati comptaient entre 2 000 et 3 000 adeptes.

Le Baron von Knigge joua un rôle significatif dans l'organisation et l'expansion de la société. En tant qu'ex-franc-maçon, il se montrait favorable à l'adoption de rituels semblables à ceux de son ancienne société. Les membres des Illuminati recevaient un nom « secret » tiré de l'Antiquité classique : Weishaupt était ainsi Spartacus alors que Knigge était quant à lui Philo. L'organisation des membres au sein de la société évolua vers une hiérarchie plus complexe. Il y avait au total treize degrés d'initiation divisés en trois classes. Le degré le plus élevé de la première classe était « Illuminé mineur » ; celui de la seconde classe « Illuminé dirigeant » ; et celui de la troisième classe « Roi ».

 

UN SABOTAGE INTERNE

Des pressions à la fois internes et externes allaient toutefois bientôt mettre un terme à l'ascension de l'ordre vers les plus hauts échelons du pouvoir bavarois. Weishaupt et Knigge se querellaient de plus en plus à propos des objectifs et des procédures de l'ordre, un conflit qui força finalement Knigge à quitter la société. Au même moment, un autre ancien membre, Joseph Utzschneider, écrivit une lettre à la Grande-Duchesse de Bavière dans laquelle il aurait levé le voile sur la plus secrète des sociétés.

Ses révélations étaient un mélange de mensonges et de vérités. D'après Utzschneider, les Illuminati croyaient en la légitimité du suicide, ils pensaient que leurs ennemis devaient être empoisonnés et que la religion était une absurdité. Il avait également laissé entendre que les Illuminati fomentaient un complot contre la Bavière pour le compte de l'Autriche. Averti par sa femme, le Duc-Électeur de Bavière promulgua un édit au mois de juin 1784 visant à interdire la création de tout type de société non autorisée au préalable par la loi.

Au départ, les Illuminati pensaient que cette interdiction générale n'allait pas les affecter directement, mais moins d'un an plus tard, en mars 1785, le souverain de Bavière proclama un second édit qui interdisait explicitement leur ordre. Dans le cadre de l'arrestation de ses membres, la police bavaroise mit la main sur des documents compromettants comme une défense du suicide et de l'athéisme, un plan de création d'une branche féminine de l'ordre, des recettes d'encre invisible et des instructions médicales pour réaliser un avortement. Ces preuves furent utilisées pour accuser l'ordre de conspiration contre la religion et l'état. En août 1787, le Duc-Électeur publia un troisième édit dans lequel il confirmait la prohibition de l'ordre et imposait la peine de mort à ses membres.

Weishaupt perdit son poste à l'université d'Ingolstadt et fut banni. Il vécut le reste de sa vie à Gotha dans l'État de Saxe où il enseigna la philosophie à l'université de Göttingen. Pour l'État de Bavière, l'ordre des Illuminati était désormais de l'histoire ancienne.

Cependant, leur héritage a traversé les âges et alimenté de nombreuses théories du complot. Weishaupt a ainsi été accusé, à tort, d'avoir aidé à préparer la Révolution française. Les Illuminati ont même été associés à des événements plus récents, comme l'assassinat de John F. Kennedy. Les idées de Weishaupt ont également inspiré les univers de romans populaires, comme Anges et Démons de Dan Brown ou Le Pendule de Foucault de l'écrivain italien Umberto Eco. Bien que son groupe ait été dissous, l’héritage de Weishaupt est encore présent aujourd’hui à travers une idée solidement ancrée : celle qui voudrait que des sociétés secrètes se cachent en coulisses pour tirer les ficelles du pouvoir.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
 
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