Sur les traces d’Ibn Battûta : Oman

Après avoir achevé son pèlerinage à la Mecque, l’explorateur Ibn Battûta traversa la Turquie avant d’entrer en Oman, trait d’union entre l’Afrique et l’Inde.jeudi 23 janvier 2020

De Romy Roynard, Rédactrice en chef web

« Ici se trouve l’arbre qui fournit l’encens ; ses feuilles sont minces, et lorsqu’on pratique des incisions dans celles-ci il en dégoutte une liqueur semblable au lait, et qui devient ensuite une gomme ; et c’est là l’encens, qui est très abondant dans ce pays. Les habitants de ce port ne vivent que de la pêche d’un genre de poisson appelé alloukhamet qui ressemble à celui qui est nommé chien de mer. On le coupe par tranches, et aussi par lanières ; on le fait sécher au soleil, on le sale et on s’en nourrit. Les maisons de ces gens sont faites avec les arrêtes des poissons, et leurs toits avec des peaux de chameaux ». C’est ainsi que grand explorateur Ibn Battûta, l’équivalent musulman – quoiqu’encore plus aventureux – de Magellan, dans les Voyages qui retracent ses extraordinaires pérégrinations de son Maroc natal à la Chine du 14e siècle.

« Ici », c’est le sultanat d’Oman, situé au sud de la péninsule arabique, bordé par le golfe d'Oman et de la mer d'Arabie. Islamisé du vivant de Mahomet, au VIIe siècle, Oman est l’une des rares régions à ne pas avoir choisi entre sunnites et chiites au moment du schisme au VIIIe siècle, préférant aux deux courants celui du kharidjisme.

La région a à plusieurs reprises été dominée par de grandes puissances étrangères. Lorsqu’Ibn Battûta s’y rend, la dynastie omanaise des Nabhânides détient la réalité du pouvoir depuis 1154. Le jeune explorateur d’une vingtaine d’année qui a passé toute son enfance et son adolescence sous la dynastie des Mérinides, au Maroc, découvre l’Omân et ses « jolies mosquées », ses « beaux marchés » et ses ports dominant la mer avec fierté. 

Marchant dans les illustres pas de l’explorateur au long cours, le photographe Yan Bighetti de Flogny continue son grand reportage pour donner à voir la richesse et la diversité du monde musulman moderne.

Après avoir atterri à Mascate, la capitale, en avril 2019, il arrive à Nizwa, l’ancienne capitale du Sultanat d'Oman située dans la région d’Ad-Dākhilīyah. Les palmeraies se juxtaposent, gratifiant de leur ombre les passants et les touristes curieux de découvrir les villages traditionnels classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le système d’irrigation millénaire appelé falaj est encore en usage. En arabe classique, le terme signifie « diviser en parts » et dans le cas d’Oman, le falaj permettait à l’eau de circuler des maisons aux terrains cultivés par un ingénieux système de rigoles creusées dans le sol prenant leur origine dans des nappes phréatiques ou wadis.  

Aux aurores, la ville s’anime au rythme d'une foire animale. Yan Bighetti de Flogny réalise plusieurs portraits rapprochés dans la foule qui le frôle. Non loin de là, les cultures en terrasse de Djebel Akhdar embaument l’air d'un délicat parfum de roses. Pas d’usines ici, ce sont les particuliers qui raffinent l’eau de rose dans leurs habitations, colorant les villages de teintes pourprées, comme autant d’improbables jardins du désert. Selon la légende, les roses de Damas, qui tiennent leur nom des Croisés, ont été importées dans la région par les Perses. 

Le rose vibrant de Djebel Akhdar se fait blanc. Le blanc éclatant et mirifique des « dunes de sucre » de la baie de Ras bintawt, qui plongent dans la mer d’Arabie. Ces dunes dont le blanc est maculé de plastique ont l’aspect du sucre ou des sommets enneigés.

L’environnement est un sujet encore peu discuté en Oman comme l’explique Rumaitha Al Busaidi, militante environnementaliste spécialisée dans l'aquaculture. Formée aux Pays-Bas, cette Omanaise est revenue dans son pays natal pour appliquer ses connaissances à l'aquaculture régionale. « Le domaine de l'aquaculture a beaucoup de potentiel, et contribue à la diversification des sources de revenus en Oman. J'aime mon Oman natal, avec ses habitants, la nature et tout ce qui s'y trouve. J'ai décidé de revenir pour transmettre ce savoir à la nouvelle génération. »

Quelques jours plus tard, le blanc fait place au vert des dattiers de Birkat Al Mawz, dans lesquels des funambules de l’extrême grimpent en une trentaine de secondes à peine environ ving-cinq fois par jour. Pieds nus à même l’écorce, ils se hissent avec agilité aux sommets de la palmeraie pour récolter des dattes et nettoyer les arbres. La photographie se fait tableau. La lumière est filtrée par les longues branches des palmiers-dattiers, laissant deviner les silhouettes de deux cueilleurs habitués à évoluer à la verticale.

Les dattes constituent la principale agriculture du sultanat : elles représentent 80 % des fruits qui y sont produits et 50 % des productions agricoles du pays. Oman est le huitième plus important producteur de dattes au monde, fait sans doute peu connu car moins de 3 % de sa production est exportée. Le travail de ces singuliers acrobates est donc plus répandu qu’on ne pourrait l’imaginer.

Birkat Al Mawz, Oman, 2019 - Pieds nus à même l’écorce, perchés en équilibre plusieurs mètres au-dessus du sol au sein d’une végétation luxuriante, ces agiles acrobates récoltent les dattes mieux que quiconque. Sportifs de l’extrême, ils grimpent au sommet des palmiers-dattiers en moins d’une trentaine de secondes, pas moins de vingt-cinq fois par jour, pour polliniser les fleurs ou récupérer ces fruits tant appréciés au Moyen-Orient.
Photographie de Yan Bighetti de Flogny

Les palmiers-dattiers ne sont pas les seuls arbres emblématiques d’Oman. Comme le rapportait Ibn Battuta dans ses Voyages, on y trouve également les arbres à encens (Boswellia sacra) qui font la richesse et le charme du sud d’Oman, une région plus verte que le reste du sultanat.

Ces petits arbres à feuilles caduques d'une hauteur variant de 2 à 8 m, ont la particularité de pouvoir posséder plusieurs troncs. Ils sont sans doute les plus symboliques représentants de cette étape de la route de l’encens, trait d’union entre l’Afrique et l’Inde.

 

« Sur les traces d'Ibn Battuta » est un projet d'exploration artistique porté par l’Association Al Safar en partenariat avec l’UNESCO et le Misk Art Institute. Le photographe et directeur artistique Yan Bighetti de Flogny et le réalisateur Damien Steck reconstituent le voyage légendaire de l'explorateur marocain du 14e siècle, Ibn Battuta, afin de témoigner en images de la diversité des cultures et des communautés d’Islam à travers 38 pays.

Le projet souhaite mettre à l'honneur la jeunesse, l'innovation et la création dans les pays traversés.

Retrouvez le projet sur FacebookInstagram et Twitter et sur les hashtags suivants : #IbnBattuta #AlSafar #FollowAlSafar

Directeur artistique et Photographe : Yan Bighetti de Flogny (Retrouvez-le sur Facebook)

Réalisateur : Damien Steck

Lire la suite