Thamugadi : la sublime cité romaine ensevelie par le Sahara

Surnommée la Pompéi de l'Afrique du Nord, Thamugadi a peu à peu été oubliée sous les sables du désert, jusqu'à ce qu'un aventurier écossais vienne s'y intéresser des siècles plus tard.mercredi 22 janvier 2020

Il est plutôt rare de voir s'évanouir des villes entières, mais c'est bien ce qui est arrivé à l'avant-poste romain de Thamugadi. Fondée par l'empereur Trajan en 100 de notre ère, cette ville également connue sous le nom de Timgad se situait dans la province nord-africaine de Mumidia.

Foyer des vétérans de la Legio III Augusta, Thamugadi fut une ville prospère pendant des centaines d'années, si prospère qu'elle devint même une cible de choix pour les pilleurs. Après une invasion des Vandales en 430, les attaques répétées affaiblirent la ville qui ne retrouva jamais sa gloire d'antan et fut abandonnée au 8e siècle.

Thamugadi fut balayée puis engloutie par les sables du désert. Il lui faudra attendre plus d'un millier d'années avant de recevoir à nouveau de la visite, celle d'une équipe d'explorateurs dirigée par un Écossais haut en couleur au 18e siècle.

 

UN HOMME D'ÉTAT ET DE SAVOIR

Aujourd'hui célèbre pour sa découverte controversée de la source du Nil Bleu en Éthiopie, ce noble écossais répondant au nom de James Bruce officiait en tant que consul de Grande-Bretagne dans la ville côtière d'Alger, l'actuelle capitale de l'Algérie, en 1763.

D'une carrure imposante, Bruce était un érudit avide de connaissances à l'esprit curieux. Avant de se rendre à Alger pour sa prise de poste, il a passé quelques mois en Italie pour étudier l'histoire de cette région africaine et son rôle dans l'antiquité.

Son mauvais caractère et ses avis tranchés ont rapidement mené à des conflits avec ses supérieurs londoniens. En 1765, il est démis de ses fonctions. Plutôt que de retourner en Grande-Bretagne, il se lance dans une aventure à travers l'Afrique avec un artiste florentin du nom de Luigi Balugani. Pendant leur périple, ils prennent des notes et dressent le portrait des multiples individus qu'ils rencontrent et des lieux qu'ils visitent.

SILLONNER LE DÉSERT

Au début de leur odyssée, les deux hommes prennent la direction sud vers le Sahara algérien à la recherche de vestiges d'anciennes civilisations. Lorsqu'ils se lancent dans l'exploration des contrées les plus reculées de la région, ils ont déjà aperçu plusieurs ruines de l'époque romaine.

Le 12 décembre 1765, ils atteignent une ville qu'ils identifient comme étant Thamugadi. Pour beaucoup, ils sont les premiers Européens depuis des siècles à visiter ce site établi sur les versants nord des montagnes de l'Aurès. « C'était une petite ville, mais elle regorgeait de bâtiments élégants, » écrit Bruce dans son journal. Il est persuadé que ces ruines sont les vestiges de la cité fondée par l'empereur Trajan plus d'un millénaire plus tôt.

Le premier jour, Bruce prend des notes et Balugani dessine « l'arc de triomphe » de Trajan. Le jour suivant, ils reviennent sur les lieux et continuent leur exploration avec la découverte d'un amphithéâtre. Bruce dégage le sable et fait apparaître des sculptures de l'empereur romain qui avait succédé à Hadrien en 138 de notre ère, Antonin le Pieux, et de sa femme, Faustine l'Ancienne, des travaux qu'il décrit comme étant d'une « beauté sublime ».

Après avoir recouvert les sculptures de sable, Bruce reprend son voyage. Il documente d'autres sites à travers l'Afrique du Nord et l'Éthiopie, allant même jusqu'à revendiquer la découverte de la source du Nil Bleu. Balugani meurt en 1770 et Bruce regagne Londres en 1774. Lorsqu'il dévoile ses trouvailles, elles sont accueillies avec scepticisme et incrédulité. Stupéfait de cette réaction, l'explorateur se retire en Écosse. En 1780, il se lance dans l'écriture des mémoires de sa période africaine, un ouvrage en cinq volumes intitulé Voyage aux sources du Nil et publié en 1790. À la mort de Bruce quatre ans plus tard, la majorité de la Grande-Bretagne refuse toujours de reconnaître ses contributions.

 

SPLENDEUR ROMAINE

Thamugadi reste une oubliée du désert jusqu'en 1875, date à laquelle elle reçoit la visite de Robert Lambert Playfair, le consul de Grande-Bretagne à Alger. Dans son livre Voyages sur les traces de Bruce en Algérie et Tunisie paru en 1877, Playfair rend hommage à son prédécesseur consulaire et visite certains des sites documentés par Bruce.

La description de Thamugadi proposée par Playfair est plus détaillée que celle de Bruce. Ses observations révèlent l'importance régionale de la ville, construite à l'intersection de six routes romaines. Pour Playfair, l'architecture de Thamugadi surpasse celle de Lambèse, ville romaine voisine et capitale militaire de la Nubie. Playfair en conclut que Thamugadi était un « centre d'activité commerciale et agricole. »

Il est également admiratif devant la splendeur de l'arc de Trajan érigé dans la ville. Au sol, sous les 6 m de son portail, on aperçoit encore les ornières profondes qui témoignent du trafic intense de la ville le long des routes impériales très fréquentées.

En 1881, quelques années après la visite rendue par Playfair, le site passe sous contrôle français et le restera jusqu'en 1960. Pendant cette période, il fait l'objet de fouilles intenses. Grâce aux siècles passés sous le sable et à l'absence de constructions sus-jacentes, Thamugadi est aujourd'hui l'une des rares villes romaines mises au jour dans leur intégralité.

LA ROUTE DES CÉRÉALES

Les recherches menées par Playfair et les universitaires français ont permis aux historiens de reconstituer l'histoire de la ville. À l'origine baptisée colonie Marciana Traiana Thamugadi, en hommage à la sœur de l'empereur Trajan, Thamugadi était organisée en damier.

Au milieu du troisième siècle, la population de la ville atteint un pic de 15 000 résidents. Ils jouissent d'infrastructures publiques de qualité, notamment une somptueuse bibliothèque et un total de 14 thermes. Le confort des installations de Thamugadi et la présence de mosaïques ont souvent occasionné des comparaisons avec Pompéi, certains allant même jusqu'à qualifier la ville de Pompéi de l'Afrique du Nord.

La localisation de la ville était stratégique pour la protection des frontières sud de l'Empire romain. L'Afrique du Nord était le centre névralgique de la production de céréales et la Legio III Augusta était stationnée à Thamugadi afin de protéger les terres et le transport des céréales jusqu'à Rome. Tous les deux ans, plusieurs centaines d'hommes quittaient la légion et s'installaient à Thamugadi en guise de retraite pour leurs services rendus. Leur présence servait également à dissuader les éventuels assaillants.

La ville incarnait la toute-puissance de Rome sur la frontière sud de l'Empire. Sa population cosmopolite a vu se côtoyer les adorateurs des dieux anciens et les chrétiens. Pendant un certain temps, Thamugadi était une place forte de la secte chrétienne hérétique des donatistes.

La situation de crise générale qui se montrait toujours plus pressante sur les frontières de l'Empire romain finit par atteindre Thamugadi. Après avoir été pillée par les Vandales au cours du 5e siècle, la ville commença à tomber en ruines. Après la chute de l'Empire romain d'Occident, Thamugadi connut une brève renaissance en tant que centre du christianisme et un fort fut construit aux abords de la ville en 539, mais elle fut abandonnée avant ou pendant les invasions arabes du 8e siècle.

À compter de cette période, le Sahara commença à recouvrir progressivement Thamugadi et la ville resta dissimulée sous le sable pendant plus d'un millénaire, jusqu'à l'arrivée de James Bruce et des autres explorateurs qui redécouvrirent sa gloire passée. Thamugadi a rejoint la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO en 1982.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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