Sur les traces d’Ibn Battûta : la Tanzanie

En 1330 ou 1331, l'explorateur marocain Ibn Battûta longea l'océan Indien au cours d'un de ses nombreux périples qui le mena le long de la côte swahilie jusqu'à Kilwa Kisiwani, en Tanzanie.

Sunday, August 9, 2020,
De Romy Roynard, rédactrice en chef web
   

   

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Jeune pèlerin en partance pour la Mecque, Ibn Battûta a quitté son Tanger natal en 1325. Le jeune homme a étudié le droit coranique et en quittant le Maroc pour faire le haji, le pèlerinage que font les musulmans pour se rendre dans les lieux saints de la ville de La Mecque, en Arabie saoudite, il avait à cœur de ponctuer son voyage de rencontres au sein de la communauté musulmane. Après avoir traversé sans encombre le Kenya, l’explorateur marocain Ibn Battûta arriva à Kilwa Kisiwani, une des trois îles de l’archipel de Kilwa, cinq ou six ans après le début de son premier périple.

Au moment où Ibn Battûta pénètra dans ces terres, Kilwa était un sultanat côtier (aujourd'hui en Tanzanie) d’Afrique de l'Est qui, à son extension maximale, couvrait toute la côte swahilie. C’était même alors le plus important sultanat de la culture swahili, dont l’influence s’étendait bien au-delà de ses frontières. Comme beaucoup de territoires est-africains, l’île de Kilwa Kisiwani a une histoire complexe : sa position favorable d’ouverture vers l’océan Indien au nord du Mozambique en a fait l’objet de nombreuses convoitises.

Au 9e siècle, l’île a été vendue à un marchand persan du nom de Ali bin Al-Hasan, qui fit de ses berges un port de commerce idéalement placé. Quatre siècles plus tard, le sultanat de Kilwa avait la mainmise sur le commerce d’or extrait des mines zimbabwéennes, précédemment sous contrôle de la cité de Mogadiscio (dans l’actuelle Somalie).

Dans ses récits de voyage confiés au poète Ibn Juzayye et compilé dans le recueil Tufat an-Nuẓẓār fī Gharāʾib al-Amār wa ʿAjāʾib al-Asfār (littéralement « Un cadeau pour ceux qui contemplent les splendeurs des villes et les merveilles des voyages »), Ibn Battûta décrit le sultan de Kilwa comme le plus gracieux et aimable des souverains. S’il était sans doute agréable en société, on attribue toutefois à ce sultan des raids et des pillages réguliers sur les terres alentours.

Les contours de la Tanzanie moderne sont bien différents de l’ancien sultanat. Née de l'union du Tanganyika et de Zanzibar en 1964, peu de temps après qu’ils ont respectivement acquis leur indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni, la Tanzanie a pour frontières naturelles l'océan Indien à l'est, le Kilimandjaro et le lac Victoria au nord, le lac Tanganyika à l'ouest, le Malawi au sud-ouest et le fleuve Ruvuma au sud. 

C’est là que sept siècles plus tard, nous retrouvons le photographe Yan Bighetti de Flogny, qui s’est lancé sur les traces d’Ibn Battûta pour raconter le monde musulman moderne. Son reportage a tout naturellement commencé en mars 2018 au Maroc, pays de naissance d’Ibn Battûta, avant de se poursuivre en Afrique du Nord, au Moyen-Orient puis en Afrique de l’Est.

Le photographe a choisi d’atterrir à Zanzibar, terre d’Islam par excellence : selon les chiffres du ministère français des  Affaires étrangères, 99 % des habitants du Zanzibar seraient musulmans. Dans le reste du pays, selon ces mêmes sources, on recense 35 % de musulmans, 35 % d’animistes et 30 % de chrétiens.

Les déambulations de Yan Bighetti de Flogny et son équipe les emmènent d’abord à la ville de pierre de Zanzibar. Située sur un promontoire qui se détache de la côte occidentale de l’île d’Unguja dans l’océan Indien, la ville s’est développée sur le littoral oriental africain, mêlant influences arabes, indiennes et européennes aux traditions natives. La magnificence de la ville de pierre a pour corollaire moderne une forte fréquentation touristique que d’aucuns peuvent regretter dans ce cadre chargé d’histoire.

Au-delà des pierres s’étendent de grandes plages de sable blanc embrassant les petits villages de pêcheurs. La plage de Jambiani concentre pêche et culture d’algues. Trois jeunes filles s’affairent à planter des algues, précieuses denrées destinées à l’export pour les marchés occidentaux. C’est là l’une des principales activités des femmes du Zanzibar. Une tâche difficile, obligeant jeunes filles et jeunes femmes à passer leur journée dans l’eau, le dos voûté, ou assises. Certaines se plaignent de formes précoces d’arthrite.

Les voiles colorés des jeunes filles se détachent sur ce fond de carte postale. Le vent les fait danser tandis que les jeunes filles s’affairent dans l’eau. Au loin, un bateau rouge laissé dans le sable en attendant que la mer monte structure le cadre.

Rencontre avec Mtumwa, Mariam et Haisam à Jambiani Mfumbzi – Zanzibar, Tanzanie, 2019 - À marée basse, les trois jeunes amies sont occupées à planter des algues marines. Ces algues ont de nombreux usages. Principalement destinée aux marchés occidentaux, l’exportation d’algues marines constitue l’une de premières industries du pays et source d’activité pour les femmes du littoral. Aujourd’hui ces ressources sont de plus en plus rares en raison du changement climatique.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Ces jeunes filles et toutes les autres sont au cœur des préoccupations de Getrude Joseph Mligo, activiste et auteure de Dar Es Salaam, un ancien village de pêcheurs tanzanien devenu une ville d’importance. « Je milite pour les droits des femmes, afin qu’elles accèdent à l’autonomie, notamment financière, vis-à-vis des hommes. On les a habituées à croire que les filles sont faibles. Nous pouvons changer cela, s'il y a de l'amour et de la compréhension entre les femmes. » Son arme principale : l’éducation, qui peut selon elle changer les perspectives données aux petites filles de son pays. L’UNICEF rapporte aujourd’hui un taux d’alphabétisation chez les jeunes filles de 72.8 %, contre 76.5 % chez les hommes âgés de 15 à 24 ans.

« La confiance est le meilleur manteau qu'une femme puisse porter où qu’elle aille. Parce qu’elle leur donne la capacité d'accepter ce qu'elles veulent et de refuser ce qu'elles ne veulent pas » conclut-elle.

Héros ordinaire : Tanzanie

Le lendemain matin, les premiers rayons du jour illuminent l’écume des vagues. Ici, ni ponton, ni digue. Hommes et femmes s’avancent dans l’eau jusqu’à la taille. Ils sont une trentaine à se tenir là, serrant des seaux en plastique contre leur taille. Ils attendent le retour des pêcheurs. Les voilà qui reviennent sur leurs barques, aux aurores, encore éclairés pour certains par des lampes à huiles. Le premier servi aura plus de choix et des poissons plus frais. Pourtant, tout est calme.

Le jour se lève avec douceur, le ciel s’éclaire, les seaux se remplissent de poissons tout juste pêchés.

Danse halieutique sur le littoral de Zanzibar, Tanzanie, 2019 - Aux aurores l’on assiste à une chorégraphie quotidienne sur les côtes de Zanzibar. Les boutres foisonnants de poissons glissent silencieusement vers le littoral tandis que la foule s’enfonce dans l’eau à leur rencontre, avide du poisson le plus frais. Ici, les ressources marines et côtières représentent depuis des siècles la principale source de revenu de ces communautés.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

C’est sur cette douce scène de la vie quotidienne que l’équipe quitte le Zanzibar pour se rendre sur l’archipel de Kilwa, qu’Ibn Battûta décrit ainsi dans ses Voyages : « Nous passâmes une nuit dans cette île ; après quoi nous reprîmes la mer pour nous rendre à Couloua [actuelle Kilwa Kisiwani, ndlr], grande ville située sur le littoral, et dont les habitants sont pour la plupart des Zendjs, d’un teint extrêmement noir. [...] Couloua est au nombre des villes les plus belles et des mieux construites ; elle est entièrement bâtie en bois. »

Aujourd’hui classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, les vestiges du port de Kilwa Kisiwani ont longtemps forcé l’admiration des premiers grands voyageurs et des marchands qui naviguaient jusqu’à la petite île pour échanger or, argent, perles, parfum, porcelaine de Chine et faïence de Perse. Beaucoup moins touristique que le reste de la Tanzanie, Kilwa Kisiwani semble avoir échappé au passage du temps.

Les contours de sa grande mosquée, qui a inspiré à Ibn Battûta une prose longue et admirative, se dresse toujours au milieu d’une végétation oscillant entre le vert et le jaune. Édifiée au 11e siècle et agrandie au 13e siècle, ses dômes et ses nombreuses voûtes étaient pour partie décorées de porcelaines de Chine enchâssées. C’est l’une des plus anciennes mosquées subsistantes d’Afrique de l’Est.

La lumière s’engouffre dans les belles arches de la structure. Leur ombre abrite les habitants venus s’y promener ou s’y reposer. De grands arbres concourent à cette fraîcheur bienvenue.

Dans ce calme où chaque son résonne, les rires d’une classe d’écoliers s’élèvent. Garçons et filles en uniformes déambulent dans les ruines élégantes de la grande mosquée. Car Kilwa n’est pas qu’un musée à ciel ouvert. On continue d’y vivre, de sortir, d’aller à l’école.

Visite scolaire de la grande mosquée de Kilwa Kisiwani, Kilwa Kisiwani patrimoine mondial de l’Unesco, Tanzanie, 2019 - La foule d’élèves se presse à travers les arcades et les ruines de la mosquée de Kilwa Kisiwani, la plus ancienne mosquée qui subsiste sur la côte d’Afrique de l’Est. Lors de son passage dans la ville portuaire, Ibn Battûta la décrit comme l’une des plus belles villes du monde et des mieux construites.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Troisième et dernière escale de ce périple tanzanien sur les traces du grand explorateur marocain : le Kilimandjaro. Frontière naturelle de la Tanzanie, le massif volcanique est le point culminant de l’Afrique à une altitude de 5 895 m. Sa cime est couverte de neiges éternelles et domine la savane avoisinante. Le parc du Kilimandjaro qui abrite une biodiversité très diverse, s’étend sur 756 km².

Beaucoup s’y aventurent pour tenter l’ascension de cette imposante montagne, l’un des sept plus hauts sommets du monde, ou pour partir à la rencontre de l’exceptionnelle faune qui l’entoure. Au milieu des cars de touristes venus dans le cadre de safaris, des villages masaïs continuent çà et là à vivre de l’élevage et de l’agriculture.

Siyo, un fermier Masaï, nous invite à le suivre. Son fils conduit le bétail à travers les arbres centenaires le long d’une rivière. Comme beaucoup de Masaïs, ils vivent de la vente de lait et de viande qu’ils produisent. Sous l’effet de leurs pas, le sable se soulève, tourbillonne, reste quelques instants en suspension avant de retomber. La silhouette du père, en retrait, se détache de l’ombre d’un arbre. Au loin, le Kilimandjaro veille sur eux.

Portrait de Siyo appartenant à la tribu Massaï, Tanzanie, 2019 - Siyo est fermier et pratique le pastoralisme sur les terres au pied du Kilimandjaro. Chaque jour, lui et son fils emmènent leurs troupeaux paître sur des sols différents. Ils vivent de la vente de lait et de viande aux autres membres de la communauté.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Vient l’heure enfin d’une dernière photographie avant de s’en retourner. Le soleil darde ses derniers rayons sur le Kilimandjaro. Comme tous les soirs, trois jeunes filles jouent à la sortie de l’école jusqu’au coucher du soleil. Leurs voiles noirs, qu’elles remontent, descendent jusqu’à leur taille, dévoilant des motifs aux couleurs vives.

L’ascension de ce géant volcanique est un rêve pour ses voisins. L’aventure promise peuple les songes et les jeux d’enfants.

Trois fillettes à Lerai devant le Kilimandjaro, Tanzanie, 2019 - Elles se connaissent depuis toujours et se retrouvent quasiment tous les jours après l’école pour jouer ici. Si elles côtoient quotidiennement le Kilimandjaro, son ascension reste de l’ordre de l’imaginaire et occupe un rôle important au sein de leurs jeux d’enfants.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

C’est dans ce décor bucolique qu’au moment de la mousson, Ibn Battûta retourna par bateau vers l'Arabie, en passant par Oman et le détroit d'Ormuz avant de prendre la direction de la Mecque pour le hadj de 1332.

 

« Sur les traces d'Ibn Battûta » est un projet d'exploration artistique porté par l’Association Al Safar en partenariat avec l’UNESCO et le Misk Art Institute. Le photographe et directeur artistique Yan Bighetti de Flogny et le réalisateur Damien Steck reconstituent le voyage légendaire de l'explorateur marocain du 14e siècle, Ibn Battûta, afin de témoigner en images de la diversité des cultures et des communautés d’Islam à travers 38 pays.

Le projet souhaite mettre à l'honneur la jeunesse, l'innovation et la création dans les pays traversés.

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Directeur artistique et Photographe : Yan Bighetti de Flogny (Retrouvez-le sur Facebook)

Réalisateur : Damien Stec

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