Sur les traces d'Ibn Battûta : le Kenya

Au 14e siècle, l'explorateur marocain Ibn Battûta a traversé le Kenya, l'une des étapes de son voyage au long cours, nous offrant un aperçu exceptionnel du monde musulman d'alors.

Friday, July 24, 2020,
De Romy Roynard, Rédactrice en chef web
  

  

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

En 1330 ou 1331, l'explorateur marocain Ibn Battûta visita Mombasa, une ville portuaire du sud du Kenya bordant l'océan Indien, au cours d'un de ses nombreux périples qui le mena le long de la côte swahilie jusqu'à Kilwa Kisiwani, en Tanzanie. Ce voyage est décrit dans un rihla confié au poète Ibn Juzayye et compilé dans le recueil Tufat an-Nuẓẓār fī Gharāʾib al-Amār wa ʿAjāʾib al-Asfār (littéralement « Un cadeau pour ceux qui contemplent les splendeurs des villes et les merveilles des voyages »).

Les Voyages sont la source primaire authentique la plus ancienne décrivant tout à la fois les spécificités géographiques des régions traversées et les coutumes des populations rencontrées ; il y décrit « une grande île, à une distance de deux journées de navigation de la terre des Saouâhil. Cette île ne possède aucune dépendance sur le continent, et ses arbres sont des bananiers, des limoniers et des citronniers. Ses habitants recueillent aussi un fruit qu’ils appellent djammoûn, et qui ressemble à l’olive ; il a un noyau pareil à celui de l’olive mais son goût est d’une extrême douceur. Ils ne se livrent pas à la culture, et on leur apporte des grains des Saouâhil. La majeure partie de leur nourriture consiste en bananes et en poissons. Ils professent la doctrine de Châfi’y, sont pieux, chastes et vertueux ; leurs mosquées sont construites très solidement en bois. […] Tout le monde ici marche nu-pieds. »

Mombasa, qui n’est séparé de la terre que par un chenal, n’avait pas alors l’importance qu’on lui connait aujourd’hui. Au 14e siècle, le Kenya, qui doit son nom au mont éponyme, était un ensemble de colonies arabes et perses le long des côtes. Les rois portugais puis les sultans d’Oman cherchèrent ensuite à marquer cet immense territoire. Devenu protectorat allemand, il fut cédé à l’Angleterre à la fin du 19e siècle. L’anglais est d’ailleurs, avec le swahili, la deuxième langue officielle du pays.

Indépendant depuis le 12 décembre 1963, le Kenya reste le territoire d’une pauvreté extrême, malgré une croissance économique constante depuis les années 2010. La moitié de la population kenyane vit en-dessous du seuil de pauvreté, avec seulement l’équivalent de 1,75€ par jour. Véritable carrefour d’une région très diverse, limitrophe du Soudan du Sud au nord-ouest, de l’Éthiopie au nord, de la Somalie à l’est, de l’Ouganda à l’ouest et de la Tanzanie au sud-sud-ouest, les inégalités restent fortes dans ce pan du berceau de l’humanité.

Sept siècles plus tard, le photographe Yan Bighetti de Flogny s’est lancé sur les traces d’Ibn Battûta pour raconter le monde musulman moderne, pour en cristalliser la beauté faite de lumières, de couleurs, de visages.

Le photographe arrive au Kenya par Mombasa, en plein mois du Ramadan. La pauvreté y est frappante. Pendant le mois saint du Ramadan, la zakât (زَكَاة), l’« aumône légale », troisième pilier de l'islam, est largement pratiquée. Au milieu des chrétiens (majoritaires dans le pays) et des hindous, les musulmans kenyans pratiquent leur foi dans et aux abords des mosquées. Non loin des étals de fruits et légumes, une cinquantaine de femmes sont réunies devant une mosquée, espérant recevoir quelques denrées pour leurs familles. Avec l’accord de l’imam, le photographe et son équipe parviennent à capturer ce moment à la fois long et court, quelques échanges rapides entre deux tuk-tuks au jaune si caractéristique.

L’Aïd à Mombasa, Kenya, 2019 -  Mombasa est l’une des villes à forte majorité musulmane du Kenya. Durant le mois de ramadan, l’aumône – qui constitue l’un des cinq piliers de l’Islam – est d’autant plus pratiquée. Lors d’une distribution de denrées à la sortie d’une mosquée, un groupe de femmes espère récolter quelques offrandes parmi les chariots chargés de fruits et légumes.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Plus loin, dans les allées du fort Jésus, deux enfants en uniformes rentrent en courant d’une sortie scolaire, complices et souriants. La jeune fille étend ses bras comme des ailes de papier, et imite les corbeaux rieurs qui s’envolent sur son passage. Le fort est l’un des héritages de l’occupation portugaise, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2011.

Les rois d’Espagne et du Portugal en ont commandé l’édification à la fin du 16e siècle afin de protéger l’entrée du port de Mombasa, cible privilégiée des incessantes incursions ottomanes.

Complicité enfantine, Fort Jésus - Patrimoine mondial de l’Unesco, Mombasa, Kenya, 2019 - Au détour d’une ruelle, sourires exaltés et regards malicieux, deux enfants surgissent du Fort Jésus après une visite scolaire du site. Cette initiative de l’association des musées du Kenya permet aux plus modestes de découvrir une bribe de l’histoire de leur pays, imprégnée d’influences arabes et portugaises.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Les renforts de Mombasa laissent bientôt place aux contours ensablés de Lamu, à une centaine de kilomètres de la Somalie. Mangrove et palmiers tutoient un sable blanc qui donne à la ville côtière des airs de paradis perdu. Ici, point de voitures, on se déplace principalement en bateaux et à dos d’ânes. Les mobylettes y sont autorisées depuis peu.

Dans ce décor de carte postale, on croise une jeunesse qui erre et se perd. La drogue passe de main en main. Beaucoup ont le regard hagard de ceux qui n’espèrent plus.

Sur le port, l’eau s’agite au rythme des bateaux qui vont et viennent. Des stations-service avancées sur l’eau ponctuent le paysage. Des enfants courent et sautent des pontons, éclairés par les derniers rayons du soleil.

Baignade à l’embarcadère, Lamu, Kenya, 2019 - L’embarcadère principal de Lamu, qui accueille les navires / vedettes emplies de passagers, constitue l’unique moyen de rejoindre l’île pour les touristes comme pour les locaux. Les allers et venues incessants des bateaux ne semblent pas perturber ces jeunes garçons qui, entre deux plongeons, en ont fait leur spot de baignade préféré.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Une embarcation attire l’œil non-initié : un boutre non pas en bois mais en plastique, surmonté d’une grande voile. « Je gagne ma vie comme artisan, je construis des boutres et je suis aussi écologiste » explique Ali Abdalla Skanda, qui s’inquiète de voir sa ville natale peu à peu envahie par le plastique. « Je ramassais des ordures et je voulais en faire un boutre ; beaucoup de gens disaient que c'était impossible. Ça nous a pris deux ans et demi et finalement nous sommes parvenus à naviguer dans ce boutre en plastique. » Une manière pour lui d’éclairer les jeunes générations, de leur rappeler la beauté de la nature lorsqu’elle n’est pas polluée.

Héros ordinaire : le Kenya

Dans les terres, ce sont les ânes qui imposent leur rythme. Un rythme lent, chaloupé, tranquille. Des sabots ralentis par le sable blanc, contournant –là aussi- les preuves architecturale de l’ancienne présence portugaise. Un arbre centenaire étend ses branches comme pour caresser le sable. Un homme juché sur un âne vient à passer par là. L’image se fait tableau, la photographie se fait souvenir.

On compte environ 4 000 ânes à Lamu. Un hôpital leur est dédié et l’un des uniques véhicules autorisés est celui pouvant transporter des ânes.

Balade à dos d’âne, Lamu, Kenya, 2019 - Recensés au nombre de 4000, à Lamu, les ânes constituent l’unique moyen de transport depuis de nombreuses années. Bien que les motos soient à présent autorisées sur l’île, les spécimens à quatre pattes conservent leur notoriété.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Le rythme s’accélère à Iten, la prochaine destination de l’équipe de tournage. Les meilleurs athlètes kenyans s’entraînent sur les hauts plateaux de la ville teintés d’ocre rouge, ponctué çà et là de vert. Réunissant des conditions climatiques idéales à l’entraînement, les hauts plateaux sont devenus un cadre stéréotypé de la formation des meilleurs athlètes africains. Des centaines de champions ont grandi dans ce village perché à 2 400 m d’altitude, qui offre désormais un cadre de rêve à quiconque souhaite se confronter aux meilleurs coureurs. Les sportifs vivent en communauté, échangent, se reposent mais s’adonnent surtout à leur passion : la course à pied.

Ici comme en Ethiopie, l’athlétisme a le pouvoir de changer des vies. Les enfants, admiratifs, le savent bien. Ils observent les corps élancés des plus grands athlètes passer à toute vitesse, foulant la terre rouge synonyme de tant de promesses.

La course, Iten, Kenya, 2019 - Sous les regards admiratifs des enfants du coin qui rêvent de pouvoir eux aussi fouler un jour la terre ocre des hauts plateaux, certains des meilleurs athlètes kenyans s’entrainent consciencieusement. En raison de son emplacement spécifique et de ses conditions climatiques propices, la ville d’Iten a vu des dizaines de champions d’athlétisme sortir de ses différentes écoles.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Le rouge de la terre se fait vert tendre à Kericho, dans la vallée du Rift. Les paysages sont sublimes, les cultures de thé s’étendent à perte de vue. Près de 8 000 hectares de parcelles sont consacrées au thé, cultivé à flanc de montagne comme un grand manteau parsemé d’émeraudes.

Des centaines de cueilleurs de thé travaillent dur dans ces plantations. Un lourd panier en osier sur le dos, ils traversent les buissons de thé qui leur arrivent à la taille, protégés par un tablier. Ils cueillent les feuilles de thé à mains nues.

Les collines du thé, Kericho, Kenya, 2019 -  Le Kenya est le troisième exportateur de thé mondial. A l’ouest, la région de Kericho est presque exclusivement dédiée à cette culture qui contribue pour beaucoup au développement économique du pays. Immergés jusqu’à la taille dans les plantations et portants de grands paniers d’osier, les femmes et les hommes qui y travaillent choisissent uniquement les feuilles fraiches parmi les jeunes pousses et peuvent récolter l’équivalent de leur poids en une journée.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

L’objectif de Yan Bighetti de Flogny cristallisent les sourires de ces travailleurs, ravis de cette interaction extraordinaire.

Des sourires qui font écho à ceux qui quelques jours plus tard croisent eux aussi le regard bienveillant de l’équipe de tournage. À Nairobi, la capitale kenyane, des enfants jouent dans un skate-park. Ils sont 250 à vivre dans l’orphelinat dans lequel a été construit ce skate-park où tout le monde se croise. Une artiste italienne a fait participer les orphelins à sa décoration. Des couleurs vives et gaies se juxtaposent pour former un arc-en-ciel au milieu du bidonville.

Transmission, Skate park Shangilia - Nairobi, Kenya, 2019 - Au skate park Shangilia de Nairobi, petits et grands se retrouvent pour partager une même passion. La relève est assurée.

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Nairobi s’étend au-delà des habitations que se partagent plus de 3,1 millions d’habitants. Annexé à la capitale kenyane, le Parc national de Nairobi abrite et protège les êtres qui nous ont précédés. Ici, les enfants se familiarisent avec la faune sauvage le temps d’une sortie avec leurs enseignants.

Le parc est immense ; il offre aux phacochères, aux girafes, aux lions et autres buffles plus de 117 km² de terres protégées par 250 rangers. Leurs ennemis principaux : les braconniers cherchant à satisfaire la demande de la médecine chinoise. Une ultime image avant de s’en retourner : celle d’un échange de regards entre un buffle et un ranger à bord de son véhicule. Comme si le premier savait la nécessité de cette présence humaine pour continuer d’exister dans son habitat naturel.

Au loin, des gazelles, des zèbres et quelques oiseaux se partagent l’eau d’un grand lac, dans la quiétude du soir.

Tête à tête, Parc national de Nairobi, Kenya, 2019 - Créé en 1946 et recouvrant une surface de plus de 100 kilomètres carrés, le parc national de Nairobi abrite la plupart des espèces en voie d’extinction de la savane africaine. Il est néanmoins menacé par les projets immobiliers de la capitale kenyane. Les 250 rangers du parc veillent sur ces vastes étendues et assurent à tour de rôle les soins des animaux

Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR
« Sur les traces d'Ibn Battuta » est un projet d'exploration artistique porté par l’Association Al Safar en partenariat avec l’UNESCO et le Misk Art Institute. Le photographe et directeur artistique Yan Bighetti de Flogny et le réalisateur Damien Steck reconstituent le voyage légendaire de l'explorateur marocain du 14e siècle, Ibn Battuta, afin de témoigner en images de la diversité des cultures et des communautés d’Islam à travers 38 pays.

Le projet souhaite mettre à l'honneur la jeunesse, l'innovation et la création dans les pays traversés.

Retrouvez le projet sur FacebookInstagram et Twitter et sur les hashtags suivants : #IbnBattuta #AlSafar #FollowAlSafar

Directeur artistique et Photographe : Yan Bighetti de Flogny (Retrouvez-le sur Facebook)

Réalisateur : Damien Steck

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