Animaux

La médecine traditionnelle chinoise va-t-elle condamner les animaux sauvages ?

Les défenseurs des animaux s’inquiètent de la reconnaissance de la médecine chinoise par l’Organisation mondiale de la santé, qui pourrait mettre en danger les animaux sauvages.

De Dina Fine Maron

La médecine traditionnelle chinoise s’exporte. En 2018, les médias d’État chinois ont rapporté que 57 centres de médecine traditionnelle étaient en construction dans des pays aussi éloignés que la Pologne, les Émirats arabes unis, l’Allemagne et la France. Selon certains chiffres, la médecine traditionnelle chinoise est pratiquée dans plus de 180 pays, soit la quasi-totalité des nations reconnues au monde, et l’industrie génère plus de 52 milliards d’euros par an.

Désormais, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) envisage d’inclure pour la première fois les diagnostics de médecine traditionnelle dans son influent compendium médical. Cela facilitera l’arrivée de diagnostics de médecine traditionnelle chinoise, comme le « bois domine la Terre » dans une clinique près de vous. Cette maladie est due à une indigestion liée au stress et est souvent soignée grâce à l’acupuncture et avec des herbes médicinales.

La médecine traditionnelle chinoise est utilisée depuis plus de 2 500 ans et elle repose sur des concepts comme la recherche de l’harmonie entre des forces opposées mais complémentaires. Pour soigner ou prévenir des problèmes de santé, les praticiens utilisent des remèdes dérivés d’herbes ou de parties d’animaux, ainsi que divers types de méditation et de gymnastique, comme le tai chi. Mais des preuves scientifiques solides ont démontré que l’efficacité de bon nombre de ces traitements était limitée.

Pour Lixin Huang, directrice de l’American College of Traditional Chinese Medicine (Collège américain de médecine traditionnelle chinoise) du California Institute of Integral Studies situé à San Francisco, l’ajout de la médecine traditionnelle sur cette liste de l’OMS intitulée Classification internationale des maladies (CIM), est « une décision très positive dans la reconnaissance de la médecine traditionnelle chinoise comme option médicale afin d’aider les gens ». « Je pense qu’au début, cela sera symbolique car de nombreux médecins ignorent comment inclure cela dans leurs traitements, mais ils sauront qu'elle constitue désormais une option », ajoute-t-elle.

La médecine traditionnelle chinoise a déjà de nombreux adeptes. La preuve avec l’acupuncture, qui démontre à quel point certains aspects de la médecine traditionnelle chinoise sont répandus dans les hôpitaux et les cabinets des médecins. 

Mais une plus grande dépendance à la médecine traditionnelle chinoise est loin de faire l'unanimité. Certains défenseurs des animaux s’inquiètent que la décision de l’OMS, qui s’ajoute à la popularité grandissante de la médecine traditionnelle chinoise, ne scelle l’avenir d’espèces menacées utilisées depuis toujours comme remèdes traditionnels, et conduisent aussi des animaux qui ne sont pas menacés à l’heure actuelle dans une spirale mortelle à cause d’une demande élevée.

« Il serait tout à fait inacceptable que le respect des croyances culturelles d’un pays, en l’occurrence la Chine, conduisent à l’extinction de l’héritage biologique de l’Afrique », a indiqué Cathy Dean, directrice générale de Save the Rhinos, une ONG londonienne qui lève des fonds pour la sauvegarde des rhinocéros. Selon elle, les rhinocéros et les pangolins figurent parmi les espèces victimes de trafic d’animaux sauvages à destination des marchés chinois pour la médecine traditionnelle du pays. Elle espère que l’OMS « adoptera une position ferme quant à l’utilisation de produits dérivés d’animaux, en particulier ceux provenant d’espèces menacées. »

Le document de l’OMS, qui comporte l’ensemble des codes internationaux pour les diagnostics médicaux, devrait être soumis au conseil exécutif en janvier, puis adopté en mai à Genève par l’Assemblée mondiale de la santé. Plus de 400 de ses codes concerneront la médecine traditionnelle et chacun d’entre eux possède une définition spécifique, a indiqué Marilyn Allen, membre du comité de l’OMS qui a rendu possible l’ajout de la médecine traditionnelle à la CIM. Ces codes décrivent l’état de santé du patient comme défini par la médecine traditionnelle : il n’y aura donc aucun code direct pour aucune herbe, a précisé Marilyn Allen, qui est également directrice marketing et des relations publiques à l’American Acupuncture Council (Conseil américain de l’acupuncture), un organisme qui vend des assurances professionnelles destinées aux acupuncteurs.

Selon l’OMS, la CIM pourrait encore être modifiée « sur la base de preuves et de besoins scientifiques recueillis sur le terrain. » Certaines organisations environnementales font pression sur les décideurs pour qu’ils se penchent une seconde fois sur le sujet et qu’ils énoncent plus clairement quels animaux sauvages peuvent ou devraient être utilisés, ce que le compendium de diagnostics médicaux ne fait pas en général.

« Ce n’est pas par hasard que les espèces les plus recherchées sur le marché de la médecine traditionnelle chinoise soient les plus menacées », explique Chris Shepherd, directeur de Monitor, une organisation basée en Colombie-Britannique qui lutte contre le commerce illégal d’animaux sauvages. « Il existe de nombreuses espèces qui sont déjà menacées ou en danger critique à cause de la médecine traditionnelle. Une croissance dans ce domaine ou une hausse de la demande pour ces espèces pourrait avoir des conséquences terribles », a-t-il indiqué en faisant référence aux pangolins, aux félins, aux rhinocéros et à d’autres animaux menacés.

La modification apportée à la Classification officielle internationale des maladies n’est pas seulement une question de paperasse. La CIM est un document de référence mondiale pour l’ensemble des tendances en matière de santé et de statistiques. Elle sert de norme internationale pour la signalisation des maladies et des problèmes de santé et pour décider du montant des soins remboursé par les assurances.

Dans son ébauche actuelle, le document de l’OMS explique que la 11e version de l’influent compendium inclura des codes pour les « troubles et modèles issus de la médecine chinoise ancienne et qui sont couramment utilisés en Chine, au Japon, en Corée et partout ailleurs dans le monde. Cette liste représente un ensemble de conditions harmonisés pour la médecine traditionnelle répondant aux classifications chinoise, japonaise et coréenne.

Il existe peu de données standardisées pour les médecines traditionnelles. C’est pour cela que l’OMS maintient que des données comparables internationalement pour de tels diagnostics seraient une bonne chose : cela offrirait une base pour mener des recherches complémentaires sur ces méthodes et évaluer leur efficacité. L’OMS a indiqué à National Geographic que la création de catégories de diagnostics afin de rapporter ces informations d’une façon standardisée et internationalement comparable reconnaît l’existence d’une maladie et que cette dernière devrait être considérée et comparée.

« L’inclusion dans la CIM ne consiste pas en une recommandation de l’efficacité d’un traitement ; l’inclusion reconnaît qu’une maladie, un symptôme ou un problème de santé existe et qu’il devrait être pris en compte », a écrit dans un email Gregory Hartl, porte-parole de l’OMS. Cela « ne signifie pas que nous recommandons ou approuvons l’utilisation de parties issues d’animaux, comme les cornes de rhinocéros par exemple : l’OMS recommande le respect de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), qui protège les rhinocéros, les tigres et d’autres espèces », indique-t-il. Il précise également que l’OMS reconnaît la demande croissante pour une meilleure intégration de la médecine traditionnelle chinoise dans les soins de santé classiques et que ceci devrait être faciliter par l’ajout à la CIM.

Bien que les espèces menacées soient protégées par la loi, le marché noir des produits illégaux issus d’animaux est florissant. De nombreux animaux victimes du braconnage sont destinés à la Chine, notamment pour la médecine traditionnelle. La CITES a par exemple interdit le commerce des pangolins, qui seraient les principales victimes du trafic d’animaux au monde. Malgré cela, l’Union internationale pour la conservation de la nature, qui détermine le statut de conservation des espèces, estime qu’au cours de la dernière décennie, plus d’un million de ces animaux à l’état sauvage ont été victimes du braconnage. Ces mammifères à écailles sont utilisés en médecine traditionnelle chinoise et vietnamienne et sont également tués pour leur viande.

« Même si une espèce est protégée sur le papier par des lois nationales et par la CITES, cela ne signifie pas que le commerce fait l’objet d’une réglementation adéquate », souligne Chris Shepherd.

 

PROPOSER DES TRAITEMENTS ALTERNATIFS

Chris Shepherd de Monitor et son collègue Jordi Janssen ont récemment publié une étude dans la revue Journal of Asia-Pacific Biodiversity, où les articles sont relus par des pairs. Dans leur papier, les deux hommes montrent comment les espèces qui ne sont pas officiellement protégées par la CITES pourraient être menacées pour diverses raisons par le commerce international. « De nombreux commerces d’espèces animales ne sont pas répertoriés par la CITES, et il s’agit souvent d’animaux dont nous parlons peu, contrairement aux tigres et aux lions », explique Chris Shepherd. (À lire : La majorité des espèces braconnées ne sont pas des espèces protégées.)

Une autre étude a découvert que la médecine traditionnelle chinoise en particulier, est un moteur d’un tel commerce. Chris Shepherd a notamment étudié le cas du gecko tokay, une créature qui peut être séchée et utilisée pour lutter contre diverses maladies. « Les gecko tokay sont attrapés dans la majeure partie de leur aire de répartition qui se trouve dans l’Asie du sud-est, avant d’être envoyés en Chine par millions où ils sont utilisés en médecine traditionnelle chinoise », explique-t-il. « Cette espèce n’est pas encore protégée par la CITES alors qu’elle devrait l’être. De nombreuses autres espèces de reptiles (serpents et lézards) sont exportés en direction de la Chine pour être utilisés en médecine traditionnelle. Toutefois, très peu de mesures ont été prises quant à ce problème. »

Les défenseurs de la médecine traditionnelle chinoise répliquent que la hausse du recours à la médecine traditionnelle ne nuit pas nécessairement aux espèces vulnérables. Lixin Huang précise qu’il n’existe jamais un seul traitement traditionnel pour une maladie donnée et que les étudiants en médecine traditionnelle chinoise apprennent à poser des centaines de traitements différents.

Lixin Huang souligne qu’il y a plus de 20 ans, lorsque la corne de rhinocéros et les os de tigres ont été retirés de la liste des produits dont l’utilisation était autorisée sur les patients par la Fédération mondiale des sociétés de médecine chinoise, l’organisation officielle qui décide de ce qui peut être utilisée en médecine traditionnelle chinoise, des produits de substitution ont fait leur apparition pour soigner les maladies que les cornes de rhinocéros et les os de tigres traitaient. La Chine a récemment levé l’interdiction de l’utilisation à visée médicinale de ces produits, avant de rapidement la rétablir, en attendant des recherches supplémentaires.

En médecine traditionnelle chinoise, les options alternatives ne sont pas un traitement en remplaçant un autre : il s’agit souvent d’une formule de divers produits. Par exemple, le pangolin peut être prescrit pour réduire les gonflements ou lutter contre la stase ou stagnation du sang. En fonction du diagnostic, il existe 125 alternatives, indique Steve Given, acupuncteur qui pratique en Californie, spécialiste de la médecine traditionnelle chinoise et doyen du Collège américain de la médecine traditionnelle chinoise qui a participé à certaines des négociations avec l’OMS. Il explique que les praticiens peuvent trouver des alternatives et qu’ils ont besoin de les utiliser pour éviter que ces espèces ne disparaissent.

« Aux États-Unis, les praticiens traditionnels, dont je fais partie, ont de belles carrières sans même mettre en danger une espèce animale », assure Steve Given. « De nombreux patients qui se tournent vers la médecine traditionnelle chinoise sont souvent végétariens et ne veulent pas de traitement à base d’animaux. » Il précise qu’alors que la corne d’antilope est traditionnellement utilisée pour calmer les tremblements, elle peut être remplacée par des plantes dont l’Unicaria rhynchophylla, parfois appelée l’herbe des griffes du chat en raison de ses feuilles recourbées, ou encore par une herbe de la famille des orchidées, la Gastrodia elata. Utilisés pour soulager les douleurs et renforcer les ligaments et les tendons, les os de tigre peuvent être remplacés par divers produits issus des plantes : pour la douleur, il est possible d’avoir recours à une plante de la famille de la menthe appelée Salvia miltiorrhiza ou sauge rouge, tandis que la Sāng jì sheng ou Taxillus chinensis Danser, qui appartient à la famille du gui, peut aider à renforcer les tendons et les ligaments.

Les défenseurs des animaux et de la médecine traditionnelle chinoise sont tous deux d’accord pour dire que les consommateurs jouent également un rôle dans la sauvegarde des espèces sauvages. Les patients doivent être informés sur les traitements qu’ils prennent et si les parties d’animaux qu’ils utilisent proviennent d’espèces dont le statut de conservation est satisfaisant, a indiqué Thomas Lovejoy, professeur à l’Université George Mason, chercheur principal pour la Fondation des Nations Unis et un des principaux partisans des études sur la biodiversité.

« Cela constitue une réelle inquiétude car nous vivons dans un monde qui commence à manquer de ressources écologiques », déclare-t-il. « Ce qui semblait raisonnable il y a 50 – 100 ans, comme utiliser n’importe quel animal ou plante dans la médecine traditionnelle, ne l’est peut-être plus aujourd’hui. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.